‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents) (volume 2)Chapitre 71 sur 196 · ARCHITECTURE CIVILE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE CIVILE

L'architecture civile de nos contrées doit plus d'une inspiration heureuse à l'Orient; puis les pèlerins et les croisés y portèrent maintes dispositions produites par notre civilisation occidentale. Ainsi Constantinople avait des léproseries dès le V siècle; on a vu qu'au viii*, Charlemagne fondait à Jérusalem deux établissements à l'usage des pèlerins français. Les civilisations byzantine et arabe ont successivement créé des palais, des maisons particulières, des aqueducs, des bains, des fontaines, des écoles, des bazars et beaucoup d'autres édifices qui peuvent fournir de précieux renseignements.

Les Turcs, peu inventeurs et stationnaires, ont pris aux civilisations de l'antiquité et du moyen âge ce qui était à leur convenance, et n'ont rien modifié depuis leur prise de possession, d'où il résulte qu'on retrouve chez eux de nombreux restes d'usages antérieurs à leur conquête ou contemporains, et qu'on chercherait vainement ailleurs.

ViUes.

Les villes fondées ou agrandies au commencement de notre ère en Orient présentaient, ainsi qu'on a pu en juger par ce qui précède à l'égard de Constantinople, une grande analogie avec les dispositions des villes antiques.

(^) [Voir dans Couchaud, pi. XXVI, les remparts de Mistra.]

L*ordre, ia symétrie légués parles anciens présidaient encore aux distri^ butions nécessitées par une agglomération nombreuse de citoyens; de larges rues, des places publiques régulièrement dessinées, des positions avantageusement choisies pour élever les éditices publics, telles étaient encore les bases sur lesquelles s appuyaient les fondateurs et les niagistrats chaînés de diriger les constructions; mais avec la décadence de Tempire et les nombreuses luttes contre les barbares, avec les ruines qui en furent les conséquences, commença l'abandon des règles, loubli des lois de Tédilité. Alors la crainte et Tégoïsme amenèrent le désordre, les habitations privées se groupèrent sans méthode, autour des lieux les plus sûrs, contre les édifices publics offrant des garanties de stabilité; plus tard, ils furent envahis, et leur ruine s accéléra au proGt des envahisseurs. Cest dans cet état que se présentent la plupart des villes orientales, dont lorigine remonte aux premiers siècles chrétiens, aussi bien que celles qui sont dues à la civilisation antique.

Les villes modernes de TOrient sont construites sans ordre, sans règlements qui établissent la régularité; sauf quelques artères principales dans lesquelles se porte toute la population, le reste de la surface est occupé par des ruelles ou des impasses.

Toutefois, dans ce désordre, on reconnaît encore les effets d'une loi instinctive qui guide les constructeurs : en Egypte, la direction des rues a été donnée par le besoin d'éviter le vent du désert; le défaut d'alignement des habitations lutte aussi contre ses effets. L'ardeur du soleil a fait rapprocher les maisons dans leurs parties élevées, de manière à donner le plus d'ombre possible dans les rues. Ailleurs, ce sont les pentes les moins rapides des collines sur lesquelles on a bâti et qui ont déterminé la direction tortueuse des mes. Quant à la multiplicité des ruelles étroites et des impasses, elle tient aux mœurs des Orientaux, à leur besoin de la vie retirée et du harem, lorsqu'ils ont quitté la place publique.

Cimetières. — Auprès des grandes villes, les Orientaux ensevelissent les morts sans ordre, au milieu de vastes plantations de cyprès. Dans les petites villes c'est quelquefois auprès de la mosquée, comme chez nous, au moyen âge, dans le voisinage de l'église, qu'est établi le cimetière. Quant à la forme des tombeaux, elle est variable et offre des compositions où quelquefois règne le meilleur goût; les chrétiens orientaux ont fait peu de monuments

funéraires élevés au«dessus du sol : ils ODt préféré les pierres tumulaires placées dans Yarea, cour sacrée qui environne les églises, et ont figuré sou* vent sur ces dalles des emblèmes de la profession du défunt. Quant aux monuments funèbres qui ont été élevés sur les restes mortels des croisés, on en trouve dans la plupart des lieux où sVst étendue leur puissance.

Maisons. — On ignore comment étaient fabriquées les maisons byzantines; pendant les premiers siècles de Tempire, elles durent conserver plus 'd*une disposition antique, et de nos jours encore cest Tun des caraclères des habitations orientales. Toutefois le moyen âge y apporta dans la construction et le décor plus d'une invention deTOccident, et les vieux quartiers des villes fournissent matière à des observations curieuses : nos avant-soliers et encorbellements du moyen âge y sont fréquents, ainsi que nos volets de fenêtres en treillis délicats; la vitrerie est maintenue par des meneaux en bois finement découpés. Les maisons des Ârménions et des Juifs fournissent, ainsi que celles des Turcs, de précieux détails de menuiserie intérieure; les anciennes boutiques sont closes exactement comme elles le furent au xv"* siècle dans plusieurs de nos provinces, en Champagne, par exemple : deux grands volets ferment toute la surface ouveite de la boutique; celui du bas s'abat pour servir de table, l'autre se relève et forme un auyent.

Si la maison est étendue, on y trouve le péristyle, cour entourée de portiques, de l'habitation grecque et romaine, ainsi que la partie réservée aux femmes ou gynécée; les pièces principales sont disposées autour de l'atrium, et rarement elles s'élèvent d&plus d'un étage au-dessus^du rez-dechaussée; comme toutes nos grandes maisons nobilières du moyen âge et de la Renaissance, Celles des riches Orientaux présentent un lieu réservé, construit avec solidité, et à l'abri de l'incendie, pour contenir les objets précieux. Nos grands hôtels offraient une étuve ou bain privé; on en voit dans quelques maisons opulentes de l'Orient. Le mobilier des appartements se réduit à des tapis et nattes, à des sofas, à des coffres qui ne sont autres que nos bahuts du moyen âge.

Palais. — Constantin fit construire deux palais impériaux dans sa nouvelle capitale : l'un, nommé palais de Porphyre, était situé dans l'ancienne enceinte de Byzance, devenue depuis le sérail. Comme son nom l'indique, il y déploya tout le luxe impérial; on pourrait en trouver quelques souvenirs vers les écuries du sultan. Le second palais de Constantin s'élevait à l'occi-

denl de la ville; il était extra maros avant Textension donnée à l'enceinte par Théodose. Justinien le restaura et lui donna le nom d'Hebdonwn; on voit encore, entre la porte d'Ândrinople et celle qui Tavoisine, les ruines importantes de ce palais; de nombreuses colonnes de granit y portent des arcs dont lappareil curieux est enirchi d*incrustenlents de métal; le style de la sculpture des chapiteaux, des écus sculptés sur les cleis des cintres, un appareil en losange et en damier d*une très grande richesse, donnent à ces ruines beaucoup d^importance pour Tétude.

Théodose le Jeune construisit le palais de l'Aigle, situé sur la Propontide, vers Fextrémité de Tenceinte de Tancienne Byzance; on pense que trois fenêtres situées sur la muraille de ce côté et enrichies de frontons et de sculptures firent partie de cet édifice. Plus loin, au midi, on voit ejicore des ruines qu'on croit appartenir au palais que fimpératrice Sophie éleva au VI" siècle. Le Baccoléon était un autre palais dans lequel fut conduit Baudouin après son couronnement à Sainte-Sophie; il était situé, comme les précédents, sur la Propontide, et aurait dû son nom à un groupe placé vers ce lieu par Julien l'Apostat et représentant Hercule, sous la forme d'un lion , combattant le bœuf Achéloûs.

Les Blachernes, situées au nord de la ville, h l'extrémité de la Corne d'or, étaient aussi au moyen âge une résidence impériale, bien que ce fût une forteresse. Deux portes situées sur le continent, et murées aujourd'hui, sont celles qui y conduisaient; l'enceinte, qui se relie à celle de la ville, est du moyen âge; à ce palais étaient joints de vastes jardins, des lacs, des terrasses. On voit des ruines de ce palais dans l'intérieur de la ville, à peu de distance de la porte nommée Âivan-Hissari-Kapou , au fond de la Corne d'or.

Un autre palais impérial s'éleva au moyen âge k Chalcédoine (Kadi-Keui), sur la côte d'Asie, à peu de distance de la capitale; on pourrait en chercher les ruines. Enfin , le palais actuel du Grand Seigneur présente de nombreuses constructions anciennes, de vastes tribunes élevées pour faire assister les souverains à des fêtes données dans les jardins; les salles du Divan sont intéressantes par leur disposition et leur ameublement; les grandes cuisines , .situées en face, offrent le plus bel exemple de ce genre de construction, tel qu'il avait été adopté au moyen âge dans nos palais et dans nos monastères : ce sont plusieurs grandes salles carrées, voûtées en arcs de cloître, dans lesquelles. la fumée des foyers, après avoir circulé dans les parties hautes, s échappe par des ouvertures pratiquées à la voûte.

On pourra trouver aussi dans le palais nomme le Vieux Sérail pkis d un document à recueillir.

Hospices. — Les Byzantins empruntèrent à l'antiquité païenne les hospices qui s'élevaient auprès des temples d'Esculape; mais la charité chrétienne en augmenta le nombre et les destinations diverses. On trouve dans la législation de l'empire des arrêtés relatifs au nosocomion, lnàpiial ordinaire, au gérontocomion ou gérocomion, hospice des vieillards.

L'Orient présente quelques exemples d'hospices conçus comme ils Tétaient chez nous aux xn" et xm* siècles : ils se composent d'une grande salle qui servait d'abri aux malades; quelques constructions secondaires l'accompagnent pour loger les servants de l'hôpital et les médecins. On voit encore à Gonstantinople, dans le quartier franc, un hôpital dont le porche est décoré de chapiteaux byzantins.

Écoles. — Les écoles de l'Orient sont disposées précisément comme le plan du monastère de Saint-Gall nous apprend que l'étaient celles de nos contrées dès le siècle de Gbarlemagne; elles se composent de petites pièces contiguês, réunies ordinairement par un portique, et dans lesquelles le maître ne peut réunir qu'un nombre très restreint d'écoliers; elles sont généralement placées auprès des mosquées, comme nos écoles du moyen âge l'étaient auprès des églises.

Jardins. — Les jardins orientaux sont loin de présenter la recherche qui distingue les nôtres. Composés de parterres et de bassins de forme carrée ou en polygone, d'allées droites ou de pelouses plantées, ils diffèrent des jardins de l'Italie, de la France et de l'Angleterre.

Prisons. — Les prisons des Orientaux doivent offrir de l'analogie avec la rude simplicité de nos cachots du moyen âge; leur étude peut offrir de finlérèt à cet égard. On voit â Gonstantinople une ancienne prison dans une tour voisine de la porte Zeitan-Kapou ; elle a aujourd'hui la même destination.

Hôtelleries. — Le xénodochion des Byzantins, ou hôtelleries des voyageurs, était commun dans l'empire;. on a vu plus haut que Gbarlemagne en fit établir à Jérusalem, à l'usage de nos pèlerins. Les historiena des croisa4es parlent de vastes maisons fortifiées dans lesquelles on renfermait les pèlerins à leur arrivée dans les villes ou aux différentes étapes.

Les caravanséraïs élevés en Orient dans quelques villes principales, et plus encore dans la campagne, sur les routes suivies par les caravanes, présentent quelquefois de belles dispositions; les plans sont intéressants â étu* dier.

Bazars et marchés. — Les nombreuses divisions qui , dans les ba/ars, indiquent la nature des marchandises qui doivent s y vendre, sont un souvenir des ventes spéciales autorisées au moyen âge dans des quartiers réservés de nos villes, comme l'indiquent les anciens noms de nos rues. La construction de ces bazars, particulièrement à Constantinople , est intéressante par le style de Tarchitecture et la vaste étendue. On voit à Jérusalem le bazar des forgerons , qui est une construction rom<ine de l'époque de transition; elle est évidemment due aux croisés.

Bazar des écrivains. — Le bazar des écrivains, à Constantinople, offre encore plus d'intérêt que ceux des marchands; il rappelle le portique des copistes à Rome et les lieux de travail de ceux qui faisaient les manuscrits au moyen âge, ainsi que le scriptoriam des monastères.

Constractions rurales. — Nous n'avons pas de notions sur la manière dont les Byzantins disposaient les constructions rurales , et celles des Turcs ne nous sont pas plus connues ; on peut donc fixer l'attention des voyageurs sur ce point important de l'architecture civile en Orient. Les maisons des habitants de la campagne, les granges ou les silos pour recueillir les récoltes, les moulins à huile, à grains, peuvent fournir des documents utiles. On sait que les moulins û vent nous vinrent de l'Orient vers le xn* siècle; ne pourrait- on en trouver d'anciens dans cette contrée, comme on en voit dans quelques localités de la France? Nos campagnes conservent de nombreux restes de constructions rurales des xiii", xiv" et xv" siècles; l'Orient doit en posséder de même.

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