LETTRES DES PAPES
MÉMOIRE DE BRÉQUIGNY SUR LES DOCUMENTS RELATIFS À L'HISTOIRE DE FRANGE GONSERYIÎS DANS LES ARCHIVES ET BIBLIOTHÈQUES DE ROME.
Novembre 1773.
Les lumières que les historiens anglois ont tirées du recueil des actes publiés par Rymer, tout imparfait quest ce recueil, ont fait appercevoir que ce n étoit qu avec de pareils secours qu on pouvoit écrire Thistoire dune manière satisfaisante, et que les actes originaux sont seuls capables de garantir de la séduction des conjectures , en donnant des idées justes et précises, soit des faits, soit des motifs.
Le Roy, voulant procurer aux écrivains françois les mêmes ressources pour perfectionner nos annales , s'occupe depuis longtems des moyens les plus propres pour y parvenir. Il a fait dresser une table chronologique de tous les titres imprimés relatifs à cet objet, épars et comme égarés dans une multitude de livres, la pluspart peu connus. Le premier volume de cette table, qui s'imprime au Louvre, a déjà paru, et le second est près de paroitre. Quant aux pièces manuscrites, Sa Majesté a établi un dépôt pour y placer celles qu'elle a donné ordre de rechercher et de transcrire, soit en France, soit même dans les pays étrangers, et on y en a déjà beaucoup rassemblé. L'Angleterre seule en a fourni un grand nombre. L'intention du Roy seroit qu'on fit des recherches semblables dans les autres États et surtout dans ceux qui, par leurs anciennes relations avec la France, paroissent avoir dû conserver une plus grande quantité d'actes propres à çn éclaircir Thistoire.
f*) Voir aussi pages 70-72 et 43o.
Rome est de tous les pays celui qui promet la moisson la plus abondante en ce genre. Elle a été longtems le centre des négociations de tous les États de TËurope, et Thisloire des Papes a été mêlée avec la nôtre, plus encore par la protection spéciale que nos souverains leur ont accordée que par leurs démêlés respectifs. Il y a donc lieu d espérer qu on puiseroit les connoissances les plus précieuses pour Thistoire de France dans les dépôts du château Saint-Ânge et du Vatican, où doivent se trouver les instructions données aux légats et aux nonces, leur correspondance, les lettres des princes chrétiens aux Papes et surtout les letti'es des Papes même. On sçait quelles sont conservées dans une nombreuse suite de registres^^^ qui ont fourni à Baronius^*^^ à Oderic Raynaldi^^^ à Bzovius ^^\ etc.. quantité de pièces insérées dans leurs écrits, dont elles font souvent le principal mérite, mais ce quils en ont publié est bien peu de chose en comparaison de ce qui reste. Le savant abbé de Longuerue avoit deux volumes manuscrits in-folio des lettres des seuls papes Innocent VI , Urbain V et Grégoire XII, dont le Roy vient de faire l'acquisition ^^\
La communication de ces pièces, accordée en divers tems aux sçavans avec la liberté même de les publier, donne lieu de» croire qu'on ne refuseroit pas la permission de les transcrire sur les originaux ou sur des copies autentiques, afin de mettre dorénavant nos historiens à portée d'en faire usage. Quoiqu'il fût à souhaiter d'avoir un recueil exact et complet de toutes les lettres des Papes, cependant, pour ne pas se jetter dans un travail trop long, on pourroit se borner à celles qui concernent plus particulièrement la France, et, pour abréger encore ce travail, on se conten-
^) Depuis Innocent III jusqu*à Sixte V, la collection des registres contenant les lettres de» papes forme plus de 3,000 volumes. Pour Tépoque antérieure à Innocent III « nous n'avons que les registres de Grégoire I", de Grégoire VII et un fragment de celui de Jean VIL
<*) Pour les Annales ecclesiastici, que Baronius (César, cardinal Baronio, né à Sora, royaume de Naples, le 3o août i538, mort le 3o juin 1607) poursuivit jusqu'en 1198, et qui forment 12 volumes in-folio, publiés a Rome de i588 à iSgS.
t*> Odorico Rinaldi, né en iSgS à Trévise, mort le 22 janvier 1671 à Rome, supérieur général de rOratoire. 11 a donné la suite des Annales ecclesiastici depuis l'année 1198 jusqu^en 1571. Cette suite comprend 10 volumes, parus à Rome de i6ii6à 1677; elle fut continuée par le P. Jacques Laderchi, qui publia, de 1728 à 1787, les tomes XXII-XXIV.
t*) Abrabam Bzovius, en polonais Bzowski, né à Proczovic en 1667, mort à Rome le 3i janvier 1637, reprit à son tour les Annales de Baronius, de 1 198 à i533 , tomes XIII-XXI; Cologne. i6i6-i63o, et Rome, 16S2.
^') Ms. latin 4127 delà Bibliothèque nationale, copie du xfii* siècle.
teroit de collationner celles qui ont été déjà publiées et de marquer les différences qui se trouveroient entre le manuscrit et rimpriroé. On sent combien l'exécution d'un pareil projet seroit utile, non-seulement pour rhistoire de France en particulier, mais pour Vhistoire de TÉglise en général, et, & ce titre , il semble que cette opération a quelque droit à la protection du Chef de TÉglise.
(CoOedioii Motma, n* 316, fol. a.)
LETTRE DE BERTOf AU CARDINAL DE BERNIS (^).
7 novemlure 1773.
Monseigneur, j envoyé à Votre Eminence im mémoire qui peut-être
méritera son attention, et sur lequel j*ay llioneur de lui demander et ses
conseils et ses bons offices. Je connois votre goût pour les lettres : elles
ont droit à votre protection , et il n est aucun moyen d*ètre utile à la patrie
que vous n embrassiez avec la plus grande joye. C*est dans cette confiance
que j*attendray la réponse de Votre Eminence, pour ne proposer au Roy que
ce qu elle jugera et avantageux pour la France et possible dans le pays que
vous habitez.
Je suis, etc.
Bertin.
(CoOeclkm Moram, d* 316, fol. 4.)
RipONSE DU CARDINAL DE BERNIS À BERTIN. Rome, 1" décembre 1778.
J*ai reçu, Monsieur, la lettre dont vous mavés honoré, le 7 du mois dernier, avec le mémoire qui y étoit joint; vous verres dans celui que j ai rhouneur de vous envoyer en réponse ce que je crois possible de faire ici
<*) Fraiiçoi»Joachim de Pierre de Bemis, né à Saint-Marcel (Ardècbe), mort à Rome le i*' décembre 179& , membre de TAcadémie française, ambaMadenr à Venise, ministre des affaires étrangères, cardinal, archevêque d*Albi, etc. , ambassadeur à Rome de 1768 à 1791*
pour remplir vos vues. Les difficultés ne sont pas petites, mais, avec les
éclaircissemens que je demande et surtout en me faisant autoriser par
M. le duc d^Aiguillon ^^^ à porter sur les états des frais extraordinaires la
dépense qui sera nécessaire , tant par rapport aux archivistes que pour les
personnes intelligentes qui seront chargées de faire des extraits et de les
mettre au net, je ne désespère pas de trouver des choses intéressantes
pour l'histoire de France.
Vous connoissés, Monsieur, dépuis longtems, l'attachement inviolable
que je vous ai voué.
Le cardinal db Bbrmis.
(Collection Moreta, n* 317, fol. 93.)
MiMOIRE SUR LES BIBLIOTHÈQUES ET ARCHIVES DE ROBIE.
Il est hors de doute que la bibliothèque du Vatican , les archives de Saint- Pierre et ceux du château Saint-Ange contiennent des monumens précieux pour l'histoire et, en particulier, pour celle de France. Convaincus de l'extrême utilité des recherches que l'on se propose d'y faire, on ne veut point ici grossir ni multiplier les obstacles ; on croit seulement devoir les indiquer, afin de se procurer les moyens de les applanir.
1 "" Ce seroit en vain que l'on chercheroit , dans les archives que l'on nomme apostoliques, des registres bien exacts, soit des lettres des papes, soit des instructions données aux légats dans des tems un peu éloignés. La pluspart des pièces contenues dans ces archives sont des brefs ou des bulles.
a^ Il est constant qu'il règne dans ces mêmes archives un tel désordre, surtout à l'égard des pièces d'ancienne datte, que la moindre recherche est très-pénible. D*ailleurs les gardes des archives étant les seuls qui ayent le droit d'y faire des recherches, il faut par conséquent s'en rapporter entièrement à leur bonne foi.
3*^ La bibliothèque du Vatican offre plus de facilité. On y a déjà puisé nombre de connoissances historiques, mais l'obscurité des caractères de quelques anciens manuscrits présente de nouvelles difficultés. On est obligé
t*) \rmand de Vignerot du Plessis de Richelieu , dac d'Aiguilloa , ministre des affaires étrangères en 1771.
d'avoir recours , pour les déchiffrer, h des copistes-interprètes entretenus aux frais de la bibliothèque. II est fort à craindre que ces copistes, ou par négligence ou à dessein, ne suppriment dans les copies des passages souvent très-essentiels.
à"* Enfin on n*ignore pas que, parmi les pièces dont on est curieux, il peut y en avoir dont le Gouvernement soit jaloux et dont il regarde la publication comme pernicieuse par ses conséquences, ou du moins contraire aux principes qu il a adoptés.
Malgré ces obstacles (dont on tâcheroit de surmonter une partie, en faisant assister à ces recherches une personne fidèle et intelligente), comme Ton désire de contribuer, autant qu*il est possible, à un recueil si utile, on demande pour cet objet : i"* une noie distincte des principales pièces dont on souhaite la collation , avec les dattes et la citation des ouvrages où elles se trouvent insérées ; a"" une indication des autres pièces dont on veut Faire recherche. Cette indication ne sauroit être trop détaillée , pour ôter à ceux qui ont en main les registres le prétexte de dire que ces pièces n existent pas.
Au reste, indépendamment des archives que Ton nomme apostoliques, et de la bibliothèque du Vatican, il est probable que Ton trouveroit nombre de pièces très-intéressantes pour fhistoire dans plusieiu*s bibliothèques particulières et dans les archjves de différens seigneurs romains qui ont eu dans leur famille des papes, des légats, des nonces ei d'autres personnages employés par la cour de Rome dans les affaires publiques. On se flatte que les recherches que Ton pourroit y faire ne seroient pas toutà-fait infructueuses.
(Coflection Moreaa, n* 316, fol. 5.)