‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 12 sur 155 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

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faits moraux prenaient une importance capitale. Us méritaient d*étre Tobjet d'observations non moins minutieuses et non moins complètes que celles qui avaient porté sur les premiers. Dès Touverture de son cours d'histoire moderne, M. Guizot avait partagé les faits en deux catégories : i® les faits matériels et visibles, tels que les négociations, les actes officiels^ des gouvernements, les expéditions militaires, les batailles, les victoires; 2° les faits moraux et cachés, mais qui nen sont pas moins des faits réels, appartenant, comme les autres*, au domaine de l'histoire. Dans cette seconde classe rentrait tout ce qui regarde les mœurs, les arts, les sciences. M. Guizot constatait que des premiers faits notis ne savions pas tout, et que des seconds nous ne savions presque rien. Il en concluait que nous avions à entreprendre sur le passé une immense enquête qui compléterait et qui élai^rait en même temps Toeuvre des érudits des deux derniers siècles.

Telle est la pensée qui a donné lieu à la création du Comité chargé de la direction et de la surveillance des recherches et des publications de documents inédits. Est-il besoin de faire remarquer et par quels liens elle se rattache à celle qui avait inspiré l'entreprise de Moreau et par quels points elle en diffère ? Le principe est le même : il s'agit encore de recueillir et de mettre au jour les documents de notre histoire; mais ces documents deviennent aussi variés, aussi complexes que cette histoire elle-même. Hs embrassent toutes les manifestations de notre génie national; ils n'ont d'autres hmites que celles de la r civilisation » , mot élastique autant que significatif, formule générale où tous les éléments de la vie morale et politique des peuples sont compris. Désormais donc, on ne s'en tiendra point aux chartes, on ne s'en tiendra même point aux monuments écrits; les monuments d'art, les poésies et les légendes populaires, les découvertes de la science, prendront leur place dans les investigations dont le passé va être l'objet. Dès l'origine, M. Guizot abaisse toutes les barrières qu'on pourrait vouloir opposer à son œuvre pour la restreindre ou pour la comprimer. La carrière qu'il ouvre est sans bornes, et il est facile de prévoir que son Comité grandira par l'adjonction de

Comités nouveaux, de manière à devenir ce qu'il est aujourd'hui, un Comité universel des sciences et des lettres, çtudiées avec la méthode historique , c'est-à-dire , en somme , avec la méthode d'observation. Il suffît, pour s'en rendre compte, de lire avec soin les premières circulaires et les premiers arrêtés que nous avons réunis dans ce recueil. Au mois de novembre i833, M. Guizot s'adresse aux préfets pour leur demander des renseignements précis et détaillés sur la situation des bibliothèques et des archives des départements qu'ils administrent, ainsi que sur les divers ouvrages manuscrits qui peuvent être contenus dans ces dépôts ^^\ Le 3 1 décembre de la même année , il expose la nécessité de donner à ces recherches plus d'unité , plus de suite, plus de concentration. Rappelant qu'on vient de s'apercevoir à quel point la province renfermait de trésors historiques inexplorés : « Depuis que ce fait est constaté, dit-il, il ne se passe pas un jour sans que les hommes jaloux des progi^ès de la science et de la gloire littéraire de la France n'expriment le regret de voir l'exploitation d^ime mine si riche abandonnée à des individus, isolés, dont les plus grands efforts ne peuvent produire que des résultats partiels et bornés. A la vérité, parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l'Académie des inscriptions, qui travaille à recueillir diverses séries de monuments relatifs à notre histoire nationale. Mais Votre Majesté a pu se convaincre, il y a quelques instants, de l'extrême exiguïté des ressources dont l'Académie dispose pour la publication de ces recueils, et de la lenteur qui en résulte inévitablement. Aussi , quelle que soit l'excellence de ses travaux , ils sont insuffisants pour calmer les regrets et satisfaire les désirs de ceux qui voudraient entrer en possession de tant de trésors, encore inutiles ou ignorés f^J. » Les grandes collections de Paris, la BibUothèque nationale, les Archives, ne sont pas moins riches que les dépôts de province. Chaque Ministère possède des documents précieux qui peuvent sans incon-

*'^ Rapports aa Roi et pièces, p. 45.

^»ï T. Iï,p. 34.

vénient être livrés à la publicité. « Les archives spéciales des différents Ministères nous promettent encore, continue M. Guizot, de plus importantes richesses ; ces matériaux doivent être exploités avec prudence et discernement : aussi nos recherches s*adresseront-elleB exclusivement aux époques qui peuvent être considérées comme tombées dans le domaine de l'histoire. Mais nous trouverons dans ces limites de quoi exciter et satisfaire la plus avide curiosité des savants et du public. MM. les directeurs de ces précieux dépôts ont bien voulu me promettre \eut concours le plus empressé. Les archives du Ministère des affaires étrangères, classées avec un ordre parfait, forment le dépôt historique le plus considérable par l'abondance et la valeur de ses documents. Les publications que je me propose d y puiser s'exécuteront par les soins du directeur, M. Mignet, qui a déjà préparé un recueil important et étendu destiné à en commencer la série. Les longues et curieuses négociations relatives à la succession d'Espagne , ouverte par la mort de Charles II , seront l'objet de ce recueil. Entamées immédiatement après le traité des Pyrénées en 1669, elles n'ont été terminées qu'en 1 7 1 3 , à l'époque où la paix d*Utrecht vint fixer enfin le droit public de l'Europe et sa distribution territoriale sur de nouvelles bases. Cette publication fera connaître la marche progressive des grands événements qui en sont Tobjet, et mettra pour la première fois au jour, dans toute sa réalité et toute son étendue, la politique de Louis XIV. Les archives du dépôt de la Guerre seront consultées en même temps que celles des Affaires étrangères, et les renseignements empruntés à ces deux sources différentes seront rapprochés entre eux et comparés les uns avec les autres. Ainsi, tandis que l'on recherchera , dans les archives de notre diplomatie , tout ce qui se rapporte aux négociations qu'entraîna l'affaire de la succession d'Espagne, le dépôt de la Guerre mettra à notre disposition l'histoire des campagnes qui suivirent et secondèrent ces négociations, accompagnée de la correspondance de Louis XIV, de Philippe V, du duc d'Orléans, du maréchal de Berwick et du duc de Vendôme. A ces dernières publications seront joints les cartes et plans nécessaires pour

rintelligence des opérations militaires; M. le directeur du dépôt actuel de la Guerre a bien voulu m'ofFrir les riches matériaux de ce genre qu'il a recueillis lui-même. Ils seront mis au joiu* par ses soins personnels et sous sa surveillance. Des travaux analogues seront exécutés aussi dans les archives du Ministère de la marine : Tétat de notre marine , l'histoire de nos campagnes maritimes ou des grandes batailles navales, celle de nos colonies depuis plus de cent cinquante ans, y sont conservés dans des collections authentiques, dont le choix sera fait par des hommes versés dans cette étude toute spéciale (^'. » Mais toutes ces richesses ne sont pas les seules qu'il faille livrer à la curiosité érudite. «Après l'histoire politique, l'histoire intellectuelle et morale du pays a droit également à notre attention; c'est aussi une grande et belle partie des destinées d'un peuple que la série de ses efforts et de ses progrès dans la philosophie, les sciences et les lettres. Sans doute l'abondance et le caractère spécial des monuments de ce genre doivent nous prescrire à cet égard quelque réserve; ils ne sauraient être accueillis facilement ni en très grand nombre dans une collection dont l'histoire proprement dite est Tobjet dominant. Mais les ouvrages qui, à certaines époques, ont fortement agité les esprits et exercé ime action puissante sur le développement intellectuel des générations contemporaines, ceux qui ont ouvert, dans le mouvement des idées, une ère nouvelle, ceux enfin qui, sous une forme purement littéraire, nous révèlent des mœurs oubliées, des usages ou des faits sociaux dont on avait perdu la trace , de tels ouvrages se rattachent de bien près à l'histoire; et si nous découvrions quelques monuments de ce genre, nous croirions devoir nous empresser de les publier, en en formant dans la collection générale une série particulière. Je puis déjà, Sire, signaler en ce genre à Votre Majesté une découverte récente et d'un haut intérêt pour les pei'sonnes qui se vouent à Tétude de la philosophie et de son histoire parmi nous. Le manuscrit du fameux ouvrage d'Abailard intitidé le Oai et Non

^*^ T. JI, p. ao-31.

{Sic et Non) vient d'être retrouvé dans la bibliothèque d'Avranches. Ce livre , qu'on croyait irréparablement perdu , est celui qui donna lieu à la condamnation d'Abailard , au concile de Sens , en 1 1 4o. M. Cousin en surveillera la publication. Enfin, Sire, Thistoire des arts doit occuper une place dans ce vaste ensemble de recherches, qui ambrasse toutes les parties de Texlstence et des destinées nationales. Aucime étude peut-être ne nous révèle plus vivement l'état social et le véritable esprit des générations passées que celle de leurs monuments religieux, civils, publics, domestiques, des idées et des règles diverses qui ont présidé à leur construction, l'étude , en im mot, de toutes les œuvres et de toutes les variations de l'architectme , qui est à la fois le conmiencement et le résumé de tous les arts. Je me propose , Sire , de faire incessamment commencer un travail considérable sur cette matière : je m'appliquerai à faire dresser un inventaire •complet , un catalogue descriptif et raisonné des monuments de tous les genres et de toutes les époques qui ont existé ou existent encore siu* le sol de la France '*l »

On voit quel vaste ensemble de travaux M^ Guizot prétendait comprendre dans cette exploration des documents inconnus de notre histoire , dont il prenait l'initiative. 11 s'agissait bien réellement d'appliquer l'idée qui avait fait le fond de son enseignement et de ses ouvrages, d'organiser im immense système d'investigations sur l'histoire intellectuelle et morale, aussi bien que sur l'histoire matérielle de notre pays, sur la série des efforts et les progrès de la France dans la philosophie, les sciences, les lettres, les arts, aussi bien que dans la politique. Cette intention fut clairement indiquée dès la création, le 1 8 juillet 1 83^, du premier Comité, qui contenait, à côté d'historiens comme M. Mignet, d'érudits comme MM. Guérard et Fauriel, l'inspecteur général des monuments historiques, M. Vilet, qui s'occupait avec une préférence marquée de l'histoire des beauxarts. Mais M. Guizot ne tarda pas à s'apercevoir que l'œuvre était

^^^ T. II, p. a i-aa. N*e$t-ce pas la reprise du projet de M. le comte de Laborde et de r Académie des inscriptions et belles-lettres en i8io et en i8i8?

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trop considérable pour im seul Comité, et, le lo janvier i835, il compléta sa pensée en nommant un second Comité , chargé de concourir, sous la présidence du Ministre , à la publication des monuments inédits des sciences et des arts considérés dans leurs rapports avec rhistoire générale de la France. Ce Comité lui-même se divisa en deux sections , Tune s'occupant de la littérature , de la philosophie et des sciences, l'autre des arts. Dans une longue circulaire, en date du 10 mai i835, M. Guizot traçait le plan de ses travaux, qui devaient s'étendre à toutes les manifestations de l'activité scientifique de l'ancienne France. Il rappelait d'abord que, dans l'ordre des sciences exactes et naturelles, notre pays était d'une déplorable stérilité au moyen âge jusqu'au xi** siècle. Toutefois on retrouverait peut-être, dans les œuvres inédites de Bède, d'Alcuin, d'Abbon, abbé de Fleury, de Gerbert, quelques vestiges des coimaissances mathématiques de cette première période. Sous l'influence des Arabes, la science s'introduit parmi nous et se propage dans l'Occident. Ses débuts, toujours obscurs, peuvent donner lieu à d'utiles travaux. Au xui*^ siècle, ou siècle d'Albert le Grand, arrivent les vastes encyclopédies , où s'amassent et se développent toutes les sciences d'alors. M. Guizot appelait l'attention sur les textes de nature à éclairer l'origine de certaines inventions ou la date de certaines connaissances, telles que les verres à lunette, la poudre à canon, le feu grégeois. La date et l'origine de l'astrologie et de la magie, l'introduction el les progrès en France de l'alcbimie et des sciences occultes, qui se développèrent principalement au xiv* siècle, ne lui paraissaient pas moins intéressants à déterminer. Mais ce qui importait plus encore, à ses yeux, c'était l'histoire de la médecine et de la chirurgie, en ces siècles qui ne connaissaient encore ni Tanatomie, ni la physiologie, ni les saines méthodes d'observation dans les sciences naturelles. En avançant vers le xvf siècle , on sent les approches d'ime époque vraiment savante. La révélation de l'antiquité donne im essor nouveau au génie moderne. Des inventions mémorables en astronomie, en agriculture , en art militaire , changent la face de la science et de la

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société. Les voyages se multiplient; le monde s'ouvre de toutes parts aux explorations. Au xvu^ siècle , la science est créée , elle a trouvé sa voie, elle est en possession de ses méthodes. Il reste seulement à savoir si nous connaissons tout ce qu'elle a produit entre les mains d'hommes tels que Descartes, Pascal, Fermât, Roberval, Stevin, etc.; et , dans tous les cas , si l'on ne découvre d'eux aucune œuvre inédite , il faut remettre en lumière, par des publications nouvelles et complètes de leurs œuvres connues, ces savants qui sont la parure et la gloire de notre pays. Passant à la philosophie, M. Guizot exphquait tout ce qui restait encore à glaner dans le champ de la scolastique , longtemps dédaignée et cependant si curieuse au point de vue de l'histoire de Tesprit hiunain. Pour la littératiure , que de découveites à faire parmi ces chansons de gestes , ces romans en vers et en prose , ces chroniques , ces miracles , ces mystères , ces moralités , farces , soties , dialogues et débats , etc. , ces écrits satiriques et jusqu'à ces chansons, noêls, rondes et proverbes, où l'âme populaire se réfléchit avec une transpai^ence telle que nulle part il n'est plus aisé de la saisir I Mais il insistait davantage encore sur les grammaires et traités ayant trait à la langue, qui pouvaient être si utiles au progrès de nos connaissances philologiques. Dans le même ordre d'idées, il invitait Sainte- Beuve à rédiger un rapport au sujet des travaux relatifs à la littérature du moyen âge pendant les trois derniers siècles. « Je désire , lui éaîvait-il, que vous puissiez tracer im exposé historique des recherches entreprises jusqu'ici sur notre vieille littérature, et qu'il résulte de votre travail un tableau exact des développements successifs et de l'état actuel de cette intéressante étude. Ce serait là une utile et belle introduction à la publication de ceux de nos monuments littéraires qui sont encore inédits, et dont la recherche se poursuit avec tant d'ar-» deur W. »

Nous avons analysé cette circulaire, parce qu'elle montre bien le caractère encyclopédique de l'œuvre de M. Guizot. U s'agit, il est vrai.

T. JI, p. 38-39.

d'une encyclopédie historique; les recherches entreprises par les deux Comités ne portent que sur le passé ; mais nous indiquerons plus loin comment du passé on en est arrivé au présent, et comment la recherche scientifique pure et simple est venue s'ajouter à la recherche historique et la dompléter. On s'explique immédiatement, d'ailleurs, que le cadre des deux Comités fût trop étroit pour tous les travaux qu'on se proposait d'y faire entrer. Les études sur les arts et les monuments historiques, en particulier, demandaient une trop grande application pour être dirigées par le Comité qui s'occupait aussi de la littérature , de la philosophie et des sciences. U s'était formé , dans le sein de ce Comité, un sous-comité des arts; mais, pour explorer les œuvres anciennes de l'architecture, de la sculpture, de la peinture et même de la musique en France , il fallait un Comité spécial se livrant uniquement à cette mission. D'autre part, la philosophie, les lettres et les sciences ofiraient également un domaine trop vaste pour qu'on pût le laisser subsister longtemps sans divisions. C'est pourquoi, dès le 18 décembre 1887, M. de Salvandy, alors Ministre de l'instruction publique, prit im arrêté organisant, à la place des deux Comités existants , cinq Comités nouveaux :

1 ® De la langue et de la littérature françaises ;

2^ De l'histoire positive ou des chroniques, chartes et inscriptions;

3* Des sciences;

4^ Des arts et des monuments;

5® Des sciences morales et politiques.

Chacim de ces Comités était rattaché à la classe correspondante de rinstitut : le premier à l'Académie française ; le second à TÂcadémie des inscriptions et belles-lettres ; le troisième à TÂcadémie des sciences; le quatrième à l'Académie des beaux-arts , et le cinquième à FAcadémie des sciences morales et politiques. Toutefois, il dépendait des Académies de prendre ou de ne pas prendre sous leiu* direction le Comité, dont il pouvait leur convenir de ne vouloir pas être responsables. Et le fait est que jamais l'Institut n'a manifesté le désir de se servir des Comités, dont on avait eu la préoccupation un peu puérile de

l«Pri«CRIK «iTIOYALC.

calquer rorganisation sur la sienne , en vue d'exercer une action sur les Sociétés savantes de province et sur les études provinciales. Un pareil soin l'absorberait trop, outre qu'il ne pourrait s'en acquitter qu a Taide d'un efibrt administratif pour lequel il nest pas outillé. t.a ten-

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tatîve de M. de Salvandy est donc restée stérjle à cet égard, et n'a pas été renouvelée^ < •'

En revanche, Textension du Comité, le principe de son organisation multiple et universelle, ont résisté à toutes les épreuves.' H y avait là, en effet, une nécessité évidente, un besoin dont Timpôrtance ne pouvaît que croître, à mesure que les études savaptes sç développeraient dans notre pays. L'impulsion que leur avait donnée M. Guizot, en organisant un vaste plan dlnvestigations et de recherches historiques , qui 'devait s étendre a toute la province, être applique partout ou se trouveraient une bibhotheque ^ des archives , im dépôt quelconque de documents écrits, des édifices antiques ou du moyen âge, des monuments d'art ou d'archéologie , avait provoqué , jusque dans les points les plus reculés du territoire, la plus féconde émulation. Il était clair qu'un homno^é o\i quelques hommes ne pourraient suffire à l'immense travail de compulser toutes les bibliothèques, de fouiller tous les dépôts de livres et d'archives , de décrire tous les monuments , de compléter les anciennes collections , d'entreprendire des collections nouvelles. Il lallait tout voir ou revoir. Une pareille entreprise exigeait un nombreux personnel. Comme Moreau, bien plus que Moreau, puisque son plan était cent fois plus vaste, M. G^uizot ne pouvait se passer de collaborateurs ; il lui en fallait une véritable année , répandue dans tout e pays. Les corporations savantes avaient disparu; il ny avait plus de Bénédictins prêts à continuer les traditions de leurs prédécesseurs, tiomment les remplacer par une association npuvelle, capable de rendre les services qu ils avaient autreiois pendus ? La première pensée de M. Gixizot fîit de créer pour cela, dans <;haque département, des correspondants volontaires du Ministère de nnstruction publique, qui, mis eh relations avec les Comités, pussent recevoir et exécuter Içurs instructions et les seconder, , chacun pour leur région, dans

raccoinplissement de la tâche qui leur était confiée. L'idée était juste; Moreau l'avait eue également au xviii^ siècle, et si les auxiliaires quil avait réunis, on se rappelle par quels moyens, n'avaient pas rendu les mêmes services que les Bénédictins de Saint-Maur et de Saint-Vanne, leur concours avait toutefois été précieux. Dans notre société modetue, déjà profondément laïcisée, il était naturel d'espérer que des savants laïques seraient d'une utilité plus grande encore , si on donnait une direction et im centre à leur activité , si on leur montrait un but élevé à atteindre, et si on mettait entre leurs mains les moyens d'en approcher. C^est à quoi M. Guizot s^est appliqué; et, si la conception première était juste, Texécution le fut aussi. L'institution des correspondants du Ministère de l'instruction publique réussit pleinement; les Comités , secondés partout par des travailleurs aussi intelligents que dévoués , formèrent une sorte de vaste corporation savante , dont les ramifications pénétraient jusque dans les points les plus éloignés de la province. Toutefois l'esprit d'association est une si grande force « Taction des honunes formés en sociétés est tellement supérieure à l'action d'individus isolée, quel que soit leur mérite , que M. Guizot fut vite amené à se demander s'il ne trouverait pas , à la place des congrégations religieuses» disparues , des groupes laïques propres à la recherche et à la publication des documents de notre histoire. Dès le 2 3 juillet i834> il se posait cette question dans une circulaire remarquable, oi!i se trouve le germe des développements successifs et nécessaires que l'organisation du Comité a subis depuis. N'existait-il pas dans les départements des sociétés savantes, instruments tout préparés pour la mise en pratique des grands projets qu'on nourrissait ? Ne suffirait-il pas de leur adresser un appel pour les décider à donner, à offrir même leur collaboration? i II est un genre particulier de travaux exécutés à Paris , écrivait M. Guizot aux membres des Sociétés savantes , et pour lesquels ime correspondance assidue entre le Gouvernement et les Sociétés savantes départementales serait de la plus haute importance : je veux parler des recherches qui seront incessamment entreprises sur tous les points du royaume ,

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pour mettre en lumière les monuments inédits relatifs à Thistoire de France. Tant de richesses enfouies dans les départements ne peuvent être recueillies que sur les lieux et par les soins des hommes qui sont restés, en quelque façon, les seuls dépositaires des anciennes traditions locales. C'est principalement dans cette circonstance que la coopération active des Sociétés savantes et de leurs nombreux correspondants pourra fournir beaucoup de lumières , épai^ner beaucoup de missions spéciales , de temps , de dépenses , et concourir puissamment à riUustration de notre histoire nationale ^^K •

Natiurellement M. Guizot ne pouvait pas songer à se servir des So ciétés savantes départementales sans penser aussi à les servir. Pour savoir jusqu'à quel point on pouvait compter sur elles, il fallait les connaître, pénétrer en quelque sorte dans leur intimité, apprécier par une observation directe et constante la valeur de leurs efforts; et, afin que ces efforts ne fussent pas bien souvent inutiles ou médiocres , il fallait les encourager, les soutenir, les diriger, les centraliser enfin et les faire connaître. M. Guizot reconnaissait d'emblée la nécessité d'entrer en relations jivec les Sociétés savantes , pour leur profit personnel autant que pour le parti qu'on pourrait tirer d'elles. Dans la même circulaire, où il demandait à leurs membres de collaborer à Tœuvre des documents inédits, il leur disait: «Messieurs, je vois, par les renseignements que j'ai recueillis sur les diverses Sociétés savantes établies dans les départements, que leur situation ne répond pas toujours au but de leur institution , ni aux désirs de leurs honorables membres, et qu'elles ne possèdent pas tous les moyens d'action dont elles ont besoin, ni toute l'influence qu'elles pourraient exercer. Deux conditions de succès me paraissent manquer surtout aux Sociétés savantes : l'encouragement et la pubUcité. De là, l'inertie des Sociétés elles-mêmes, qui, se sentant, en quelque sorte, abandonnées, n'apportent pas toujours dans leurs travaux l'activité et l'esprit de suite sans lesquels on n'obtient que des résultats très

<»> T. II, p. lo.

bornés et fugitifs. De là, aussi, Tindifférence du public, qui, n'étant point tenu au courant des efforts des hommes éclairés dont se composent les Sociétés savantes , ne les seconde pas de son influence , et laisse périr trop souvent des germes heureux qui méritaient qu on prît soin de leur développement. Combien de nobles espérances , combien d'utiles tentatives sont ainsi demeurées infructueuses! Les esprits^les plus actifs se refroidissent , la tristesse et le découragement s'emparent des âmes, lorsque le zèle n'est pas soutenu, jusqu à un certain point, par la sympathie et le succès. Pour mettre un terme à ce fâcheux état de choses, il faut, d'une part, que les Sociétés savantes reçoivent du Gouvernement, protecteur naturel de Tactivité intellectuelle aussi bien que de l'activité matérielle du pays , im encoiuragement soutenu ; de Tautre , que leurs travaux soient effectivement pQrtés à la connaissance du public. Le plus sûr moyen, je pense, d'arriver à ce double résultat, c^est d'instituer, entre ces Sociétés et le Ministère de l'instruction pubhque, desrelationsfrequentesetregulieres.il ne s'agit, Messietœs, d*aucime centralisation d'affaires et de pouvoir. Je n^ai nul dessein de porter atteinte à la liberté , à l'individualité des Sociétés savantes , Td de leur imposer quelque organisation générale ou quelque idée dominante. U s'agit uniquement de leur transmettre, d'un centre commun , les moyens de travail et de succès qui ne sauraient leur venir d'ailleurs , et de recueillir, à ce même centre , les fruits de leur activité, pour les répandre dans une sphère étendue. Loin qu'une telle mesure puisse rien faire perdre aux Sociétés savantes de leur indépendance ou de leur importance locale, elle doit, au contraire , Tassurer et Taccroitre , en donnant plus d'efficacité et de portée à leiurs efforts. A Faide de ces communications habituelles et réciproques , les niatériaux et les résultats des travaux intellectuels ne seront plus exclusivement accumulés dans un dépôt unique ; ils pénétreront partout: les hommes instruits échapperont ainsi aux inconvénients de l'isolement , et pourront, sans se déplacer, se livrer avec confiance à des études devenues et plus faciles et plus profitables (^). > «»> T. If, p. 8.9.

Comme conclusion à ces sages réflexions, comme justification de ces promesses , M. Guizot annonçait qu'il se proposait : « i ® d'établir, entre le Ministère de l'instruction publique et les diverses Sociétés savantes des départements , une correspondance régulière. Les Sociétés me feront connaître les travaux dont elles s'occupent ou voudraient s'occuper, ce qui leur manque en ressources de tout genre, livres, instruments de travail, renseignements scientifiques , etc. Je m'appliquerai , de mon côté , à leiu- procurer ce qui pourrait leur être nécessaire et à les seconder autant qu'il sera en mon pouvoir; 2° de faire publier, chaque année, sous les auspices du Gouvernement, un re-^ cueil contenant quelques-uns des mémoires les plus importants pré* sentes aux principales Sociétés savantes du royaume , et , en outre , un compte rendu somms^re des travaux de toutes les Sociétés, rédigé, soit diaprés leurs propres comptes rendus, soit d'après les relations qu elles m'auront adressées et les indications qu'elles m'auront fournies Ce recueil, ajoutait M. Guizot, serait un véritable monument de l'activité intellectuelle du pays, en tant du moins qu'elle s'exerce et se manifeste par la voie des Sociétés savantes ^^K •

A partir de ce moment, des relations régulières , suivies, constantes s'établissent entre le Ministère de Tinstruction publique et les Sociétés savantes des départements. De nombreuses circulaires, adressées à diverses reprises par le Ministre aux préfets , demandent à ceux-ci des renseignements sur les Sociétés qui existent dans chaque département, sur leurs statuts, sur les recueils qu'elles publient, sur les ressources dont elles disposent , sur les établissements utiles , tels *que bibliothèques, musées, cabinets d'histoire naturelle, cours publics, qu'elles ont fondés W. On voit qu'il ne s'agit pas uniquement de réclamer leur collaboration pour l'œuvre historique des Comités, mais encore de savoir en quoi et dans quelle mesure les Comités peuvent les seconder elles-mêmes dans leurs travaux particuliers. Par la force

'»> T. II, p. 10.

^*^ Voir en particulier, t. II, p. 69, une circulaire de ce genre, en date du 11 4 avril i838.

des choses, les Comités étaient devenus les agents supérieurs, les tuteurs naturels des Sociétés savantes. Il avait su£Bi de faire appel au concours de celles-ci pour Jes voir se multiplier, prendre une importance nouvelle , augmenter à la fois en nombre et en valeur. C'est ce que constatait M. Guizot, dans le rapport au roi sur le budget de l'instruction publique, pour l'exercice i838. «Par suite de la circulaire que j'ai adressée aux préfets le 3o juillet iSSA^ disait-il, je me suis assuré qu'il existe dans les départements un grand nombre de Sociétés savantes qui, encouragées avec discernement par l'administration supérieure, peuvent rendre de nombreux services aux sciences en excitant le zèle de ceux qui s^en occupent : ces Sociétés , pour la plupart, ne se contentent pas d'entreprendre et de publier d'importants travaux ; presque toutes cherchent à former, dans le local qu elles occupent, des collections d'objets d'archéologie ou d'histoire naturelle ; plusieurs ont trouvé moyen d'ouvrir des cours confiés à ceux de leurs membres qu'elles en ont jugés dignes. Il est important de venir à leur secours , de les aider dans la voie nouvelle où elles sont entrées, et j'ai l'intention d'appliquer à cet objet une partie des fonds d^encourageroent. »

L'année suivante, le rapport sur l'exercice 1889, œuvre de M. de Salvandj, disait : « Nulle institution. Sire , n'a mieux marqué le caractère vraiment libéral de votre Gouvernement que la création des Comités destinés à mettre en lumière et à conserver tous les monuments enfouis de l'histoire nationale. Cette histoire n'est pas seulement celle des' faits publics, déjà enregistrés par les historiens; c'est surtout celle des diverses classes de la société, telle que le vaste travail confié à M. Aug. Thierry sur le Tiers Etat , celle des institutions , des coutumes , des lois, de toute cette partie oubliée de la vie des nations, que la France a intérêt à rechercher pour elle-même et pour les autres peuples, puisque là sont les origines de cet esprit libre et fécond qui, par la Révolution française, a changé Taspêcidu monde. Une nouvelle division des Comités existants a eu pour but de donner aux travaux une plus vive impulsion, et d'y rattacher là foule croissante des Sociétés

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