‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 17 sur 155 · MONUMENS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

MONUMENS HISTORIQUES

Parif,le ii mai 1839.

Monsieur ie préfet, voulant compléter et r^ulariser l'organisation des correspondans de mon Ministère pour la conservation de nos antiquités nationales, je vous prie de me désigner les personnes, résidant dans votre département, qui désireraient obtenir ce titre et qui pourraient en remplir utilement les fonctions. Elles consistent surtout à surveiller les travaux de restauration des édifices antiques et du moyen âge, à signaler les découvertes qui intéressent Tarchéologie, à prévenir les actes de vandalisme qui compromettraient Texistence de nos monumens. Dans ce but, les correspondans seraient invités à transmettre leurs comfnunications, sous mon couvert, à l'inspecteur général, secrétaire de la Commission des monumens historiques. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer. Monsieur le préfet, que leurs fonctions se distinguent suffisamment de celles des correspondans nommés par le Ministre de Tinstruction publique : ceux-ci sont plus particulièrement chargés de recherches historiques et descriptives, tandis que la conservation de nos édifices remarquables doit être le^ but spécial des correspondans du Ministre de l'intérieur.

Outre du zèle et de Tinstruction , il est fort à désirer que les personnes que vous me désignerez aient quelque habitude du dessin, toute description écrite^ quelque minutieuse qu'elle soit, ne pouvant jamais faire bien connaître un monument si elle n*est complétée par des plans, ou du moins des croquis exécutés avec intelligence.

Sous ce rapport, les architectes paraissent devoir être les plus utiles. Je crois cependant que les études d'un grand nombre d'entre eux ne les rendent pas toujours les juges les plus sûrs dans l'appréciation des monumens du moyen âge : intéressés d'ailleurs dans les réparations qu'ils exécutent à ces monumens, il est bon que leurs travaux soient contrôlés» Autant que possible ^ je désire donc que vous me désigniez non seulement les plus instruits de ces artistes, mais encore un antiquaire dont les lumières m'éclaireraient au besoin sous ie point de vue de la science archéologique.

Il est inutile de vous rappeler. Monsieur le préfet, que les fonctions des cor<respondans sont gratuites : toutefois, si, comme j'ai lieu de l'espérer, l'état dea fonds attribués aux monumens historiques me le permet, j'accorderai quelquefois des indemnités aux correspondans qui auraient entrepris des excursions spéciales par metf ordres. Dans quelques mois, je pourrai encore reconnaître»

d'une autre manière, le zèle de ces agens. Une médaille, que grave en ce moment un de nos plus habiles artistes, sera décernée aux personnes qui se seront fait remarquer par leur zèle à conserver nos monumens nationaux.

Je vous invite encore, Monsieur le préfet, à me signaler les sociétés savantes de votre département qui s'occupent d'archéologie, et à me faire connatlre le nom des membres qui les composent, ainsi que les ressources que TAdministration peut trouver auprès d'elles lorsqu'il s'agira de décider des questions.d'art, telles qu'il s'en présente dans des travaux de restauration.

Lorsque j'aurai reçu les renseignemens que j'attends de vous, je m'empresserai de vous informer des choix que j'aurai faits, et de vous autoriser à fixer la position des correspondans de mon Ministère dans votre département.

Agréez, etc.

Le Pair de France, Ministre de l intérieur,

Gasparin (^L

On remarquera une préoccupation très juste que contient cette circulaire, au sujet du rôle que les architectes pouvaient être entraînés à jouer comme correspondants de la Commission des monuments historiques. Peut-être aurait-on dû l'éprouver aussi à Fégard des tendances qu'ils devaient fatalement introduire dans la Commission elle-même, dont, par la force des choses, ils sont devenus graduellement les maîtres presque absolus. Le Comité avait posé, dès le début de ses travaux, dans un rapport remarquable adressé à M. de Salvandy, Ministre de Tinstruction publique , le véritable principe qui doit, ou du moins qui devrait présider à la conservation de nos monuments historiques : «En fait de monuments délabrés, disait-il, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu'embellir (^). » Peut-être aurait-il dû aller plus loin encore et déclarer hautement, fermement, absolument, qu'en fait de monuments délabrés il ne faut que consolider. Toute réparation est

^*) Bulletin officiel du Miniiîère de Vintérieàr, 1889 , p. lao.

^*^ Bulletin archéologique, publié par le Comité historique des arts et des monuments, j"yol., p. 47.

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fatalement, en effet, une restauration, et toute restauration est non moins fatalement ce qu'on appelle un embellissement, cest-à-dire une trahison. Que dirait-on s*il se formait aujourd'hui en Grèce une Commission des monuments historiques qui émit la prétention de restaurer le Parthénon, de relever le temple d'Olympie, non seulement de retrouver la pensée des architectes antiques, mais de la reproduire en rétablissant leur œuvre à Taide de nouveaux matériaux I Cest pourtant une prétention de ce genre qui a triomphé en France depuis cinquante ans. Nos monuments historiques ont été sauvés de la ruine; ont-ils toujours été sauvés d'un danger non moins grave, celui d'être défigurés? Des architectes du phis grand mérite, dont quelquesuns ont eu presque du génie , se sont donné pour tâche de remettre k neufdes œuvres que le temps avait consacrées en les dévastant. Ne nous ont-ils pas bien souvent laissé leurs propres inventions à la place de celles des maîtres d'autrefois? Ou , s'ils nous ont réellement restitué ces dernières, quel dommage néanmoins que, les ayant formulées d'ime manière définitive, ils aient enlevé à ceux qui viennent après eux la noble et féconde jouissance de les rechercher à leur tour et de déchiffrer sur des monuments mutilés des inspirations effacées! 11 serait d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, fort injuste d'attribuer à la Commission des monuments historiques toute la responsabilité de cette manière de comprendre l'œuvre de conservation des monuments délabrés. Peut-être le Comité n'aurait-il pas défendu bien énergiquement lui-même l'excellent principe qu'il avait posé. L'habitude des généralisations , qui était à la mode à l'époque de 3a formation, avait sans doute pour conséquence, en archéologie^, la pratique des restaurations d'édifices détruits. On ressuscitait hardiment une époque, à l'aide de quelques chartes, dans les livres d'histoire, de littérature ou d'art, et jusque dans les drames et dans les romans. Quelques documents suffisaient pour reconstruire toute une période du passé, et Ton se croyait sûr de l'exactitude du résultat. De même, avec quelques pierres, on n'hésitait pas à refaire un monument. De là sont sorties de fort belles œuvres, qui excitent à la fois notre admi-

ration et nos regrets. Toutefois, il est permis de croire que le Comité n'eût pas poussé aussi loin que la Conunîssion des monuments historiques le zèle des restaurations. Les archéologues aiment autant les ruines que les architectes les apprécient peu. Les uns y voient le sujet d'incessantes études, les autres ny voient qu une construction à rebâtir. Ce sont deux instincts contradictoires, dont les effets sont nécessairement opposés.

Quoi quil en soit, pendant de longues années, le Cowté et la Commission ont fonctionné ,côte à côte sans heurts e.t sans froissements. Nous n'avons trouvé qu'une seule circulaire indiquant que les savants de la province avaient parfois quelque peine à savoir à laquelle des deu^ institutions ils devaient se rattacher. Pour dissipey leurs doutes, l'administra teiu* des monuments pubUcs et historiques, M. Vatout, adressa aux préfets la circulaire suivante, q^i prouve bien que. le. rôle de la Commission était, à l'origine surtout, un rôle d'exécution, sans caractère scientifique déterminé, mais qui Qiarque aussi à quel point il pouvais être difficile de s'en rendre compte :

MONUMENS HISTOBIQUES.

Paris, le 39 décembre i838. ^

M. le préfet, les demandes que j'ai adressées à MM. les préfets sur Tétat actuel des monumens remarquables par leur architecture ou par les souvenirs qui s'y rattachent, et Tintérêt qu'inspirent généralement les questions d'archéologie ont produit une louable émulation dans les départemens; de nombreux mémoires me sont envoyés tous les jours.

Mais, M. le Ministre de l'instruction publique ayant réclamé de son cdté des renseignemens sur nos anciens monumens, il est résulté de ce concours une certaine incertitude sur la nature des communications demandées pai* chaque Ministère.

Pour faire cesser cette incertitude, je crois devoir vous rappeler, M. le préfet, que tout ce qui touche à la réparation et à la conservation des anciens édifices, tout ce qui concerne les fouilles et les découvertes de monumens antiques et du moyen âge, doit m'étre communiqué directement, afin que je puisse, s'il y a lieu, accorder des subventions sur le fonds annuel mis à ma disposition

— ce

par le budget pour les dépenses relatives à la conservation des anciens monu-* mens.

Recevez, etc.

Pour le Pair de France, Ministre de l'intérieur, et par autorisation :

Le Conseiller d'Etat , Administrateur des monumens publics et historiques,

Vatoot (^î .

Le Comité ne se refusait pas , d'ailleurs , à conununiquer au Ministère de l'intérieur, et par suite à la Commission des monuments his* toriques , tous les renseignements qu'il continuait à recevoir. U s'appliquait, au contraire, à lui signaler, comme il le faisait pour chaque Ministère, les observations de ses correspondants qui pouvaient Tiutéresser. Il agissait de la même manière avec le Ministère de l'intérieur, qui avait une commission , qu'avec les Ministères des cultes , des travaux publics et de la guerre, qui n'en avaient point. C^est toujours à lui que s'adressaient de préférence les commissions archéologiques des départements, et il transmettait ensuite à chaque Ministère les commmiications qui le concernaient. Ces Ministères, à leur tour, s'empressaient de lui faire connaître l'usage qu'ils en faisaient. Nous avons relevé, un peu au hasard, dans ie Ballelin archéologique da Comité historique des arts et des monamentSj un certain nombre de faits qui ne laissent aucun doute sur le rôle joué par le Comité vis-à-vis de tous les Ministères, y compris celui de l'intérieur. Dans la séance du 2 g janvier 1 842 1 on rend compte de Torganisation de la Commission archéologique du département de la Marne : elle fonctionne sous la présidence du préfet; à cette commission se rattachent des sous -commissions d'arrondissement présidées par les sous-préfets. La Gironde, la Côted'Or, le Nord et l'Aisne présentent une organisation semblable, et le Comité s'applaudit de ces résultats, tout en regrettant que les autres départements n'imitent pas cet exemple. Il prie le Ministre de l'instruction publique d'écrire à son collègue de l'intérieur pour lui re-

<*^ Bulletin officiel da Ministère de Vintérieur, i838, p. 335.

commander la conservation d'une maison de Soissons» indiquée par M. de Montalembert. Dans la séance du 1 3 février de la même année, le Comité prie le Ministre de conununiquer à l'Intérieur des renseignements sur la démolition de l'église de Bagnères-de-Luchon et du cloître de Saint-Gaudens , ainsi que sur la dégradation du cloitre de Saint-Bertrand-de-Comminges. Dans la séance du i i mai , il est rendu compte des travaux des commissions archéologiques ecclésiastiques créées dans les diocèses de Beauvais, de Lyon, du Mans, de Clermont-Ferrand, de Meaux, de Nevers, de Saint-Flour. On lit une lettre du Ministre de l'intérieur annonçant qu'il a donné des ordres pour faire réformer l'alignement qui menace la maison de la rue du Tambour, à Reims. Le Comité vote le renvoi au Ministère de la guerre d'informations sur les fortifications de Carcassonne, en appelant son attention sur l'intérêt que présente un pareil monument d'archéologie militaire. Il envoie au Ministre de Tintérieur et au Ministre de la justice et des cultes des détails sur la cathédrale de Strasbourg et sur le reliquaire de Mons. Dans la séance du i^ juin, le Ministre de l'intérieur écrit qu'il va prescrire les démarches nécessaires pour qu'un bas-relief provenant du tombeau d'un fils de saint Louis puisse être placé à Saint-Denis. Le Ministre des travaux publics, auquel ont été transmis des renseignements sur le retable de Tancien autel de la Sainte-Chapelle de Paris , écrit qu'il a invité l'architecte , directeur des travaux de restauration, à s'assurer de l'existence de ce retable et à prendre les moyens de rentrer en sa possession. Dans la séance du 1 1 janvier i843, le Ministre de la guerre fait savoir qu'il a saisi le directeur des fortifications de Perpignan de la question des dégradations de la citadelle de Carcassonne. Dans la séance du 2 5 juin 1 845 , le renvoi au Ministère de l'intérieur de renseignements sur la conservation des restes du château de Château-Thierry, sur la réparation de l'église de Melun et sur la conservation de l'église d'Esquermes est voté. Nous pourrions multiplier ces exemples, s'ils ne suffisaient pas abondamment à prouver que le Comité , resté le centre de tout ce qui concernait les monuments historiques, a été véritablement l'instigateur de

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leur conservation 9 comme il a été l'instigateur de Torganisation des archives. En ce qui concernait ces dernières , c'est le Ministre de l'intérieur qui, jusqu'à ces derniers temps, a été chargé de l'exécution des mesures inspirées par le Comité. L'honneur d'en avoir pris l'initiative n'en appartient pas moins à ce dernier. Pour les archives et pour les monuments , c'est de lui qu'est venu le salut.

C'est également lui qui a rendu possihle la nomenclature et l'inventaire des monuments conmie celle des archives, t Je me propose y avait dit M. Guizot dans un rapport au Roi, de faire incessamment commencer un travail considérable sur cette matière; je m'appliquerai à faire dresser im inventaire complet, un catalogue descriptif et raisonné des monuments de tous les genres et de toutes les époques qui ont existé ou qui existent encore sur le sol de la France. Un tel travail, en raison de sa natiu*e spéciale, de son importance et de sa nouveauté, doit demeurer distinct des autres travaux historiques dont je viens d'entretenir Votre Majesté; aussi mon intention est-elle d'en confier la direction à un Comité spécial, et d'en faire Tobjet de mesures particulières ^^K » C'est M. de Salvandy, on Ta vu, qui a définitivement constitué ce comité spécial et qui a tracé le programme des mesures particulières qu'il devait prendre. Il lui donna pour tâche de publier tous les monuments inédits relatifs à l'histoire des arts chez les Français ; de faire connaître tous les monuments d'art en France , dans tous les genres : monuments religieux, militaires et civils; de faire dessiner et graver, pour les conserver à l'avenir, les œuvres remarquables d'architecture , de peinture , de sculpture en pierre , en marbre et en bois; de donner des instructions sur la conservation matérielle des ruines, statues, tours, chapelles, cathédrales, qui intéressent la religion, l'art ou l'histoire; de faire des recherches sur Thistoire de la musique à toutes les époques du moyen âge ; enfin de préparer les matériaux pour une histoire complète de Tart en France f^l Ce vaste programme équivalait à la reprise totale , voire même à l'agran-

<») T. II, p. 22.

^^ Arrêté (Inorganisation, art. 4 (t. II, p. 62).

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dissement de Tidée conçue par rAcadémie des inscriptions et belleslettres en 1818. Mais le Comité, avec son immense outillage et ses auxiliaires de toutes sortes, était en mesure de la réaliser. Il suffit de lire le questionnaire archéologique quil adressa à ses correspondants (^\ pour voir avec quelle largeur d'esprit il s'efiForça de le faire. Plus tard, il fut résolu que le catalogue descriptif et raisonné des monuments, réclamé par M. Guizot, prendrait la forme de répertoires archéologiques spécialement composés pour chaque département. « Dresser le catalogue aussi complet et aussi exact que pos* sible, a dit M. Léon Renier, des monuments de tout genre et de tout âge, disséminés sur la surface de la France, dans les plus hiunblés hameaux comme dans les plus grandes villes; donner de ces monuments une indication sommaire, mais j^récise et proportionnée a leur importances en ayant soin de mentionner leur âge, certain ou seulement présumé, et les principaux caractères de leur architecture; en un mot composer, sous forme de dictionnaires' faciles à consulter, des guides archéologiques qui fassent connaître Texistence des monuments de chaque localité, en renvoyant aux ouvrages spéciaux où ces documents sont décrits plus amplement, tel est l'important objet qu'ont eu en vue le Ministre de Tiristruction publique et, sur son invitation,.la section d'archéologie du Comité des travaux historiques, lorsque fut décidée, en i858, la publication des répertoires archéologiques des départements, compléments naturels des dictionnaires topographiques entrepris par les membres de la section d'histoire et de philologie. Le cadre et les éléments de ce grand travail, tels qu^ils ont été exposés dans les instructions adressées aux correspondants du Ministère peuvent . se résumer ainsi qu'il suit : chaque répertoire de département formera un volume à part. Il sera rédigé comme un dictionnaire et divisé en sections, suivant Tordre administratif, c'est-àdire par arrondissements , cantons et communes. Pour chaque article (c'est-à-dire pour chaque commune), l'auteur mentionnera d'abord les formes diverses, anciennes et modernes, latines et françaises,

^^> T. II, p. 81 et suiv.

du nom de la localité. 11 énumérera ensuite les monuments élevés sur son territoire , en en donnant une description rapide et très condensée dans la forme, et en suivant Tordre chronologique : époque celtique, époque romaine, moyen âge , renaissance , temps modernes. Les inscriptions, les objets d'art et de mobilier ayant une valeur historique ne devront point être omis. Les manuscrits disparus, mais dont le souvenir s'est conservé dans le pays, seront également mentionnés. Pour les églises et chapelles, on aura soin d'indiquer les vocables. Enfin, chaque article sera terminé, lorsqu'il y aura lieu, par lui renvoi aux ouvrages imprimés ou manuscrits dans lesquels il a été traité des monuments dont il s'agit avec plus de détails et d'une manière plus approfondie (^'. »

Le Comité des arts et monuments n'a donc rien laissé de côté, ni la conservation des monuments délabrés, ni la publication des monuments d'une véritable importance historique ou artistique, ni rinventaire et le catalogue de nos richesses monumentales. Son influence s'est étendue à tout. Mais ce que nous tenons particulièrement à constater, c'est l'action qu'il a exercée en province en y développant le goût des études archéologiques, qui jusque-là ne s'y était manifesté que bien faiblement et d'une manière fort intermittente. Grâce à lui , la Commission des monuments historiques du Ministère de l'intérieur a pu d'emblée trouver partout des correspondants et des sociétés savantes capables de la seconder dans l'œuvre de la classification, de la conservation et la restauration de ces monuments. Le Comité avait tout fait pour lui préparer ces outils, ces indispensables collaborateurs. Il ne s'était pas borné à envoyer dans les départements des circulaires et des questionnaires. . Il ne s'était même pas borné à y répandre des modèles de statistiques et de monographies. Comprenant qu'il ne pouvait lui suffire d'obtenir le concours des personnes trop peu nombreuses qui étaient déjà versées dans l'archéologie, il s'était appliqué à faire naître les vocations et à

Rapports au. Ministre sur la collection des documents inédits, p. 1 53-i 5â. Paris, 187 A»

les diriger. Afin de mettre la science à la portée de tous et de recueillir partout des travailleurs, il avait fait rédiger des instructions spéciales, détaillées et précises, qui, distribuées à profusion dans les provinces, devaient y servir de manuel préparatoire pour les études, et éveiller chez les plus ignorants le désir de s'instruire. Que ces instructions soient dépassées aujourd'hui, que sur bien des points elles ne soient plus à la hauteur du progrès, qui songerait à le nier? Que la littérature archéologique ait fait d'immenses progrès , que de toutes parts pullulent maintenant les livres élémentaires, qui n'en serait frappé? Mais à l'époque où les instructions du Comité ont paru, il ny avait rien, ou presque rien. Aussi ont-elles donné aux esprits la plus juste et la plus féconde impulsion. Œuvres de propagande , elles avaient pour but et elles ont eu pour effet de vulgariser les résultats acquis de la science et de provoquer la découverte de nouveaux résultats. Elles ont été lues partout; sur tous les points du territoire, elles ont secoué la torpeur provinciale, donné un objet aux études, guidé, soutenu, encouragé les premiers efforts des personnes de bonne volonté qui s'essayaient à l'érudition. Nous savons bien qu elles ont eu le défaut dont on se méfie le plus en ce moment : celui des généralisations trop promptes et des principes trop rapidement établis. Nous traversons, comme nous l'avons exposé, une période de critique; la science des détails a remplacé la science des ensembles, si fort en vogue il y a quarante ans; on ne fait plus de synthèses; on ne croit qu'aux analyses; on ramasse des faits, on les classe, on les décrit, et on laisse à l'avenir le soin d'en tirer des lois. C'est certainement la vraie méthode scientifique, la méthode d'observation et d'expérimentation qui seule peut conduire, par une marche lente, mais sure, à la vérité. Toutefois, cette méthode ne convient pas aux débuts de la science. L'esprit humain a besoin de commencer par des vues générales, par des hypothèses, par des iois qu'il croit absolues. Sans cet échafaudage, fragile sans doute, mais nécessaire, il ne construirait pas. Il n élève que grâce à lui les gros murs de l'édifice de la science ; et ce n'est que lorsque ces murs se dressent à une hauteur suffisante

qu'il peut se passer de Téchafaudage primitif et qu il le reaverse afin de mieux continuer sa construction.

Nous avons reproduit dans ce recueil un certain nombre d'instructions adressées non seulement par le Comité des arts et des monuments, mais par les diverses sections du Comité historique, à leurs correspondants de la province. A défaut d'autre intérêt, elles auraient encore celui de nous faire connaître l'état de la science au moment où le Comité a commencé ses travaux, et elles aussi seraient, à ce titre, un document historique digne d'être conservé dans notre grande collection. Mais elles sont bien autre chose encore. Elles ont gardé une valeur scientifique incontestable; sur plusieurs points elles n'ont pas été dépassées, et elles peuvent être considérées comme des modèles d'exposition simple, claire, méthodique, qu'aujourd'hui encore on ne saurait mieux faire que d'imiter. Naturellement nous avons choisi , parmi ces instructions, celles dont les exemplaires étaient épuisés, celles qui, par leur brièveté et par leur modeste format, avaient pu se répandre avec tant de profiision qu'il n'en restait plus , ou presque plus, à la disposition des érudits ou des curieux. Il va sans dire que nous n'avons pas publié de nouveau, par exemple, le Traité complet de T architecture monastiqae, non seulement en France, mais dans le monde chrétien tout entier, en deux volumes in-4^9 l^un de ^oo, l'autre de 56a pages, dans lequel M. Albert Lenoir a refondu et si remarquablement développé une partie de. ses premières instructions sur les arts. Il va sans dire aussi que nous n'avons pas fait paraître une seconde édition des Eléments de paléographie, de M. Natalis de Wailly, en deux volumes, dans lesquels sont résumés et complétés avec une grande sûreté de science, à l'usage des correspondants du Ministère , le De re diplomatica de Mabillon et le Nouveau traité de diplomatique. Bien que ces grands ouvrages soient de véritables instructions, ils nous ont paru donner une idée moins exacte de l'œuvre de propagande entreprise par le Comité que les travaux de plus courte haleine que nous réunissons dans notre troisième volume, et dans lesquels on trouvera une sorte de tableau de l'activité du Comité. Ces

derniers justifient amplement ce que M. Léopold Delisle, sous Tautorite duquel nous sommes toujours si heureux de nous placer, disait, dans son rapport au Ministre, sur la collection des documents inédits : « Ce n'est pas seulement d'après le nombre des volumes de la Collection des documents inédits qu'il faudrait apprécier les services du Comité. Par lés exemples, lés conseils et les instructions quil a donnés, par les encouragements qu'il a été chargé de distribuer, il a développé le goût des recherches et propagé l'emploi des bonnes méthodes. Aussi voyons-nous de tous côtés les départements, les communes, les Sociétés savantes et les simples particuliers rivaliser de zèle pour mettre en lumière les chartes, les comptes, les registres de tout genre, les correspondances, les chroniques et les mémoires que renferment encore en si grande abondance nos archives et nos bibliothèques. C'est aussi du Comité qu'est venue l'impulsion donnée aux travaux sur les anciens dialectes et sur les patois. C'est lui qui a fait entrer dans une voie nouvelle l'étude critique et comparative des chants piopulaires, et s'il ne lui a pas encore été donné de mettre au jour le recueil général prescrit par un décret du 1 3 septembre ]8Ô2, il a, du moins, pu constater l'heureuse influence des instructions que M. Ampère rédigea en son nom, et que plusieurs savants ont prises pour guide dans la recherche et l'édition des chants populaires de certaines provinces. Il faut s'applaudir de tels résultats, mais sans oublier que la tâche est loin d'être accomplie. Le champ que nous avons à parcourir est immense, et chaque jour les limites paraissent s'en élargir. Heureusement les ouvriers ne font pas défaut, et dans ces dernières années le Comité a examiné et approuvé im si grand nombre de projets que d'ici longtemps tous ne pourront pas être mis sous presse (^). » Nous sommes assuré que ce jugement de M. Léopold Dehsle paraîtra parfaitement justifié à ceux qui hront les instructions du Comité que nous avons réunies. Ils y verront aussi y nous n'en sommes pas moins sûr, que le même esprit n'a cessé de

^^^ Rapports au Ministre sur la collection des documents inédits, p. i4i* Paris, 187^.

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ranimer, et ils retrouveront dans les instructions sur les sciences économiques et sociales et sur la Tunisie, les dernières qu'il ait Fait paraître, la même clarté et la même initiative scientifique que dans les premières.

Les instructions archéologiques sont celles qui tiennent le plus de place dans notre recueil, car Tarchéologie a été, à Torigine du Comité, le champ le plus fécond peut-être de son activité. Rédigées surtout par MM. Lenoir et Mérimée, elles ofirent un résumé un peu succinct, mais généralement fort exact, de ce que Ton savait, il y a trente ans, au sujet de Tarchéologie du moyen âge. Sur bien des points elles n'ont pas vieilli, et Ton peut encore les considérer comme un des guides les plus lucides et les plus fidèles à mettre entre les mains des personnes qui commencent Tétude de nos monuments. A cet égard d'ailleurs, il y a lieu de distinguer entre les diverses parties de ces instructions. Ainsi tout le premier chapitre est aujourd'hui fort en arrière de l'état de la science. Les monuments dits gaulois, celtiques ou préhistoriques ont suscité, depuis trente ans, dMnnombrables études, et, malgré toutes les obscurités qui restent à dissiper, malgré l'incertitude où Ton est et où Ton sera longtemps sans doute siu* plus d'une question, on ne peut méconnaître que bien des données ont été acquises à la science , données que ne soupçonnaient pas, que ne pouvaient pas soupçonner les auteurs des instructions, et qui sont même quelquefois la négation des théories généralement admises à l'époque où ils écrivaient. Ainsi on a reconnu aujourd'hui que les dolmens n'étaient point des autels, mais des sépultures. Les instructions serviront donc ici principalement à mesurer les progrès des découvertes. Sur le second chapitre, qui concerne les monuments romains, il y a peu à dire. Succinct et précis, ce chapitre n'aurait guère besoin de retouches pour être au courant de la science actuelle. Tout au plus faudrait*il revoir l'article basilique , ainsi que le paragraphe relatif à la numismatique antique, où l'on devrait mentionner quelques-uns des ouvrages capitaux publiés depuis 1 855, comme Y Histoire de la monnaie dans Vaniiquité de François Le*

normant , Y Histoire de la monnaie romaine de Mommsen , les ouvrages de Cohen, etc. Mais c'est surtout en vue de nos monuments chrétiens que les instructions ont été rédigées, et toute cette partie du travail, due à M. Lenoir, reste à peu près intacte. A peine sur quelques points de détail des travaux ultérieurs sont-ils venus modifier les assertions qu elle contient. Ainsi M. Jules Quicherat a démontré que M. Lenoir s'était trompé dans la restitution de Féglise de Saint-Martin de Tours. Mais les erreurs de ce genre sont fort peu nombreuses; et, si l'on pense que ces instructions ont été écrites de 1839 ^ i843, on est étonné d'y trouver si peu à reprendre. On remarquera, d'ailleurs, qu'elles ont exercé une véritable influence sur la terminologie archéologique. Tout le monde admet aujourd'hui la division en périodes latine, romane et gothique de notre art du moyen âge, et ces termes ont remplacé les divisions en style mérovingien, caiiovingien , romanobyzantin, byzantin, et style de transition, préconisées jusque-là par divers auteurs. Les instructions sur l'archéologie militaire , œuvre de Mérimée , sont aussi remarquables que les précédentes. Sauf quelques points de détail, comme le plan du Louvre, dont les fouilles faites en 1868 ont montré le peu d'exactitude, tout y est encore très bon, et ces pages sont à lire par les débutants, même après les importants articles que M. Viollet-le-Duc a consacrés dans son Dictionnaire k l'architecture militaire. Les instructions sur les monuments de l'Orient sont certainement celles qui réclameraient le plus de modifications, non pas qu'elles aient moins de valeur au point de vue de l'effort d'intelligence qu'elles révèlent, mais parce qu'au moment où elles ont été préparées on ne connaissait pour ainsi dire pas ces monuments. Beaucoup d^édifices mentionnés par M. Lenoir n'avaient pas encore été dét^rits. Depuis lors, d'importants ouvrages, tels que Y Architectare byzantine de Texier, les Monuments de la Syrie centrale et de la Terre Sainte de M. de Vogué , nous ont fourni de nombreux détails et des renseignements de première main, sur un sujet pour lequel M. Lenoir adressait alors un appel aux chercheurs. Ainsi Texier a fait connaître les églises d'Eski-Djouma, de Saint-Demetrius, de Sainte -Sophie, de

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