‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 2 sur 155 · BBEVBT D'HISTORIOGRAPHE DE FRANCE POUR LE SIEUR MOREAU · texte numérisé non relu

BBEVBT D'HISTORIOGRAPHE DE FRANCE POUR LE SIEUR MOREAU

Aujoard*hay a I aoât ^776* '^ ^^y ^tanl à Compîègne, Toalaot récompeoser les Ira* vaux auxquels le sieur Moreau , conseiller en sod parlement de Provence , s*est livré jusqu icy pour la composition de différents ouvrages destinés à Téducation de Sa Majesté, comme aussi Tencourager à continuer et conduire à sa perfeclion celui dont le prospectus, dédié à Sa Majesté, a été rédigé d*apiès les idées et les vues de feu monseigneur le Dauphin son père; Sa Majesté a cru devoir donner audit sieur Moreau une marque de la protection et des bontés particulières dont elle Tlionnore ; à cet effet elle a rétabli, mais pour lui seulement, le second titre d'historiographe de France créé anciennement par le feû roy Louis XIV en faveur de deux hommes de lettres qa*il destina à écrire Thistoire de son règne, pour par ledit sieur Moreau jouir dudît titre d'historiographe de France aux honneurs et autorités et prérogatives qui y appartiennent , tels quen ont joui ou dû jouir les pourvus de pareilles places, et sans toulesfois que« pour raison de ce titre , ledit sieur Moreau puisse prétendre k aucuns appointemens sous quelque cause et prétexte que ce puisse être ; et pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé de sa main et fait contresigner le présent brevet par moy conseiller secrétaire d*£tat et de ses commandements et finances ^'^ (Archives nationales, 0\ 1 19, p. 11 o.)

^') Passage cité par M. Gustave De.sjardins dans Le Petit Trianon; histoire et iescription, p. 137.

t*) C*ett le doc de La VrilHère, comte de Saint-Florentin.

vu

jouissance, Moreau divisait son travail en trois parties : « i<> Objet moral de Tétude de Thistoire; 2^ carte générale des empires dont rhistoire ofire la succession (c^est un tableau rapide des principales dominations qui se sont suivies dans Tbistoire ancienne et moderne); 3® plan de lectui^es et suite des livres françois qui peuvent nous instruire de l'histoire; »et, poiu* rendre cette jouissance aussi attrayante que possible , en dépit d'ime classification bien sévère , Moreau faisait précéder son travail, en manière de frontispice, d'xme gravure d'Eisen, représentant la Dauphine entourée d'allégories symbolisant les sciences, les arts et les lettres, et éclairée par le génie d'ÂpoUon. Tout cela ne prouve-t-il pas la sincérité avec laquelle Moreau prenait au sérieux son rôle de bibliothécaire de la Dauphine? Ce fut donc, il faut le croire, une surprise pour lui lorsque celle-ci lui fit notifier de remettre à un homme comprenant d'une tout autre façon Téducation des princesses, M. Campan, les clefs de sa bibliothèque, et de laisser inachevée, après la publication d'un seul fascicule, sa£i6/iothèque de Madame la Dauphine.

Cette petite déconvenue ne diminua point ses sentiments de fidélité envers le Roi, ni son attachement profond pour la royauté. Son dernier acte public fut une défense personnelle contre les accusations dont il était l'objet en 1790. On cherchait à faire naître des doutes sur sa probité financière ; mais ce qu'on lui reprochait surtout, c'était d'avoir soutenu et de soutenir encore les principes monarchiques alors proscrits en France. Il ne le contesta point; et, en reconnaissant qu'il n'avait pas professé les théories historiques de J.-J. Rousseau, mais celles des Bossuet, des Fénelon, des Lebret, des d'Aguesseau, il protesta qu'il ne les renierait jamais (^'.

M. de Boislisle, qui a longuement parlé de Moreau dans le remarquable Avant'propos de sa Correspondance des Contrôleurs généraux des finances avec les Intendants des provinces, dit de lui : « Les Ministres de Louis XV et de Louis XVI ne manquèrent pas d'utiliser les facultés

^'^ Mémoire pour Moreau, historiographe de France, à Voccasion de la séance de V Assemblée nationale du iâ août 1190, p. 80 et passim.

spéciales de l'avocat des finances. Sans lui, il leur eût été impossible, comme à Colbert s'il n avait eu des Baluze, des Carcavy et des Clairambault,qui s'inspiraient de son ardeur et de son esprit d'initiative, il leur eût été impossible, dis-je, d'opérer, avec une si profonde connaissance de chaque matière, des réformes et des améliorations auxquelles Thistoire veut bien rendre quelque justice. Il est peu de questions importantes pour le gouvernement dans lesquelles on ne retrouve des traces de son intervention et de son activité universelle. Après avoir fourni à Silhouette et à Bertin les éléments d'une réoi^anisation générale de l'administration des finances, il travailla directement pour le Roi , en publiant des Lettres historiques sur le Comtat Venaissin (il s'agissait alors de prononcer la saisie d^Avignon), ou en composant pour les enfants de France des Leçons de morale, de politique et de droit public, et les Devoirs iun prince réduits à un seul principe; c'était le Dauphin, père des jeunes princes, qui avait demandé ces dernières éludes, bases d'une future constitution aristocratique. Dans un ordre d'idées plus, purement administratif, on a attribué 'à Moreau la rédaction des préambules des édits Meaupou. Ses précieux manuscrits, qui nous ont été heureusement conservés, contiennent en minutes autographes les premiers projets relatifs à la création des vingtièmes et divers mémoires de la plus haute importance fournis au Contrôle général sur l'autorité du Conseil et de ses commissions, sur celle des Cours des aides ou des Chambres des comptes. Très apprécié de Necker, il prit une part active à la rédaction du Compte rendu de 1781 ; ce qui ne l'empêcha point, un peu plus tard , de faire publiquement, par sa Lettre d*un magistrat, une vive opposition à l'édit qui rendait des droits civils aux protestants. Son œuvre, en tète duquel j'aurais dû citer un essai de Moniteur françois (1760), s'accrut encore, en 1789, d'un Exposé historique des administrations populaires aux plus anciennes époques de notre monarchie et de deux volumes d^ Exposition et défense de la constitution de la monarchie Jrançoise. Mais la plus considérable de ses publications est celle qui a pour titre : Principes de morale, de politique et de droit public; elle

comprenait déjà vingt et un volumes de discours ou dissertations oratoires sur l'histoire de France, lorsque la Révolution l'interrompit (*'. »

Ces détails sont nécessaires pour bien faire saisir l'œuvre principale de Moreau, celle qui mérite de perpétuer son nom, tandis qu'un oubli assez légitime enveloppe le plus grand nombre des volumes sortis de sa plume trop féconde. Doué d'une activité prodigieuse, d'im esprit naturellement conservateur et ami du passé, d'une culture intellectuelle presque universelle sans aucune spécialité éminente, jurisconsulte, administrateur, financier, moraliste, historien, et resté toujours poète, — car il publia, en i 781 , sous le titre de Pot pourri de Ville dAvray, un recueil de chansons et de poésies fugitives composé dans sa maison de campagne, — Moreau avait tout ce qu'il fallait pour mener à bien l'entreprise à laquelle il consacra d'ailleurs ses meilleures facultés. Il ne paraît pas en avoir saisi d'emblée toutes les conséquences, mais on verra par la suite qu'il tarda peu à s en rendre compte et qu'il s'appliqua à les réaliser avec une intelligence égale à l'énergie de sa volonté.

M. de Silhouette portant au Contrôle général des finances, où il arrivait, de sérieuses intentions de réformes, se hâta de s'assurer les services de Moreau, que recommandait le maréchal de Noailles, et fit revivre à son profit l'ancien titre et les fonctions d'avocat des finances. Moreau, qui avait déjà fait des travaux officieux, qui avait rédigé, par exemple, en 1765, sur la demande du duc de Choiseul, des écrits politiques à répandre en France et à l'étranger, — L'Observateur hollandois ou Lettres sur les affaires présentes de V Europe, espèce de journal dirigé contre l'Angleterre, — Moreau avait sans doute rencontré de^éricuseis difficultés pour se procurer les documents dont il avait besoin. Ce souvenir récent, ou plus simplement peut-être le désir et l'ambition légitimes de se créer une situation en rapport avec ses goûts, lui suggérèrent l'idée de soumettre à M. de Silhouette le projet de la formation d'une bibliothèque où seraient centralisés les

^*^ Correspondance des Contrôleurs généraux des finances avec les Intendants des pwvinces. Avant-propos , p. xxvi.

I«MII«KKIC !(.lTlOXAI,l

documeDls adm!nislrati& nécessaires au Contrôle général, documents qui, dispersés un peu partout, étaient souvent introuvables. D'après Moreau, celle bibliothèque devait se composer des volumes déji parus des Ordonnances des Rois de France, d'une collection des édits, déclarations, arrêtés et règlements qu'on pourrait rassembler, d'une copie des registres du Parlement et des ouvrages des jurisconsultes estimés sur différentes branches de l'administration.

■ S'il y a dans le Royaume, disait-il en présentant son plan au Contrôleur général des finances, un lieu où les lotx doivent toujours être présentes, pour ré^er toutes les parties de l'administration publique, U semble que ce soit celui où elles ont été créées. . . Les loti se font dans le Conseil du Koy. Promulguées une fois, elles demeurent consignées dans les dépôts des Parlemens; il en reste peu de vestiges à la Cour : aiu Ministres qui ont eu part à leur rédaction succèdent de nouveaux Ministres, occupez d'autres objets. Peu à peu le plan et la snite des loix s'eSacent de la mémoire ; et lorsque, dans des affaires importantes, on est obUgé d'en faire l'application, on est souvent embarassé pour retrouver les principes dont il faudroit partir, ou les maximes que l'on n'aurait point dû perdre de vue. D'un autre côté, les Parlemens, qui ont le dépôt des loix et qui les étudient sans cesse, cherchent quelques fois moins à y trouver les véritables règles d'une sage administration que des titres pour autoriser leurs prétentions. Dans les différentes contestations qui, depuis plusieurs années, ont importuné l'autorité du Roy et troublé la paix intérieure qu'il vouloit maintenir, on ne s'est appercu que trop souvent de la disele où l'on étott à la Cour et de bons receutls de loix et de gens qui prissent la peine de les feuilleter. . . Ajoutons à cette réflexion que, l'exercice continuel de l'autorité du Roy dans toute espèce d'administration n'étant qu'une application continuelle des règles, il n'est pas possible de travailler utilement k maintenir cette autorité sans les avoir sans cesse sous les yeux, et sans interrager à tous momens et les loix

et les coutumes ancienes Il est nécessaira de réunir dans une

espèce de dépôt, qui demeiu-e attaché au Ministère des finances, une

collection de loix à laquelle on puisse sans cesse avoir recours el qui , sur toutes les parties de Tadministration , puisse donner lieu de comparer ou les ancienes règles aux abus présens, ou même les anciens abus aux réglemens qull sera nécessaire de publier (^). »

On remarquera tout de suite cet esprit conservateur, dont nous avons parlé , ce souci de la tradition qui seront , on va le voir bientôt , les causes mêmes et les principes directeurs de Tœuvre de Moreau. On remarquera tout de suite aussi , si* Ton veut , le souci de l'intérêt personnel; car Moreau, comme avocat des finances, devait être chargé du dépôt quil proposait de créer. Ce projet, exposé tout au long dans xm mémoire dont nous venons de citer quelques lignes , mémoire dressé en mai i7âg, fut immédiatement agréé et sanctionné par un arrêt du Conseil, en date du 3 1 octobre i ySg. Avec Fhabileté dont il devait donner tant de preuves, Moreau avait attribué l'idée première de sa bibliothèque à M. de Silhouette; et, connaissant le genre d'arguments auquel un Ministre des finances est ou doit être le plus sensible, il s'était appliqué à démontrer qu'elle coûterait très peu. M. de Silhouette convaincu s'empressa de lui en confier la direction. Un imprimeur-libraire, Prault, eut mission de réunir, dans l'espace d'un an , les collections demandées par Moreau. Un peu plus de deux ans après, le nombre des volumes fournis s'élevait à i ,33ii, parmi lesquels les documents manuscrits forment actuellement i4o volumes conservés au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale sous les numéros ia8a-i43i de la collection Moreau. Les desseins de Moreau semblaient modestes; sa bibliothèque ne devait lui servir qu'à rédiger des consultations de droit et des mémoires sur les diverses matières de l'administration. Toutefois, dès ses premiers pas, il était facile de voir que peu à peu il allongerait sa carrière et la ferait empiéter sur tous les terrains avoisinants. Voici, en effet, comment il expliquait bientôt son système de travail :

«Les fonctions qui m'ont été confiées en lySg ont pour objet de faire , à la décharge des Ministres et notamment du Ministre des

^*î Voir plus loin, t. I, p. 3-4.

fitnanccs, toutes les recherches qui peuvent être nécessaires aux différentes parlies de ladministration. . . .

t Toutes les fois que le Ministre me demande un mémoire d'éclaircissemens sur ce qui s'est pratiqué pour telle ou telle opération ou sur ce que prescrivent tels ou tels réglemens, j'ay deux choses à faire : 1 ^ je dois lui fournir toutes les loix , réglemens ou arrêts imprimez sur la matière qu il examine ; 2^ sMl lui manque quelques éclaircissemens dépendant de quelques pièces qui n^auroicnt point été imprimées, je dois en faire pour lui la recherche et lui rendre compte du résultat. De là il suit que , quoique je ne sois préposé qu à la garde d^un dépôt particulier et, qu^en cette qualité, je ne puisse jamais empiéter sur les droits des autres dépositaires, je dois cependant avoir avec ceux-cy une correspondance autorisée : car, lorsque je leur demande quelque instruction que je trouve chez eux, je suis Thomme du Ministre, et c'est lui qui m'envoye à eux'^). »

Ainsi, comme Ta remarqué avec raison M. de Boislisie, « Tambition de Tavocat des finances était d'étendre jusqu à Textérieur ses utiles attributions et de centraliser entre ses mains tous les travaux d'archives ('^); « et c'est ce qu'il ne tarda pas beaucoup à faire.

Après avoir été établie à Versailles, la Bibliothèque des finances fut transférée au Contrôle général, à Paris, en 1760; un arrêt du Conseil, du 18 janvier l'j&à, la fixa à la Bibliothèque du Roi ; et, le 27 janvier suivant, elle fut placée sous la surveillance d'Armand- Jérôme Bignon, bibliothécaire de Sa Majesté. On donna pour raison de ce changement que l'objet du dépôt des finances, qui devenait tous les jours plus considérable, étant de fournir à tous les Ministres les renseignements, mémoires et éclaircissements quon peut tirer des lois et des coutumes, on le rendrait encore plus utile en le rapprochant des immenses collections de la Bibliothèque et en mettant Moreau à portée de se servir de tout ce qu'elles pourraient lui fournir

(') Correspondance des Contrôleurs généraux des finances avec les Intendants des provinces. Avant-propo9 , p. xxv.

Page 1