MEMOIRE SUR LES RECHERCHES RELATIVES À L'HISTOIRE DE FRANGE
PAR BREQUIGNY (^'.
On sa voit depuis longtemps que l'Angleterre possède un grand nombre de titres relatifs à la France. Thomas Carte avoit fait imprimer, il y a vingtquatre ans, le catalogue des pièces qui se trouvent dans les rôles gascons, normands et françois conservés à la Tour de Londres; mais il nous avoit appris en même temps que ce n'étoit qu'une très-petite partie des titres intéressans pour la France qu'on pourroit découvrir en Angleterre. Il ajoutoit que c'étoit à TÉchiquier qu'il falloit les chercher, et que peut-être même on y retrouveroit le chartrier de Philippe-Auguste, perdu à la journée de Belle-Foge , il y a près de six cents ans.
A la vérité, on pouvoit d'autant moins se flatter de recouvrer ce chartrier précieux, qu'aucun écrivain anglois n'a fait mention d'un trophée si glorieux pour sa nation. Sans doute il fut dissipé dans le désordre dune retraite tumultueuse, sans que les ennemis s'en soient emparés. Mais on devoit espérer de recouvrer les originaux des autres actes que Carte indique, les suppliques, les représentations, les lettres de la noblesse, des villes, des communautés; les enquêtes, les terriers, et en général les actes dressés par les se-
^) Lu h. la séance pdblique de la Samt-Martin 1766 et tmtnkém Ménoirm de ï ÂeadànU myak èêt inêcriptiQnê et hetUi-leUrts , t. XXXVU, p. 5s8'S4o«
néchaux, les magistrats, les commissaires départis dans les froDinces de France soumises autrefois à la domination angloise.
Le projet de les chercher avoit été formé à diverses reprises, mais différens motifs en avoient éloigné {exécution. La paix offirant des circonstances plus favorables, M. le duc de Praslin, qui étoit alors Ministre des affaires étrangères, saisit cet instant pour reprendre le projet suspendu, et jeta les yeux sur moi pour Texécuter. L'honneur d être choisi, futilité de l'entreprise ne me permirent pas de balancer. Je hâtai mon départ, et j'arrivai à Londres au mois de mai 176&.
Mon plan étoit dressé avant de quitter Paris. Carte avoit indiqué l'Échiquier comme le lieu principal où se dévoient trouver les pièces qui concernoient la France. C'est par ce dépôt que je dcvois commencer; et M. le comte de Guerchy, ambassadeur de France à Londres, m'en avoit préparé l'accès.
Les archives de TEchiquier sont distribuées en plusieurs offices ou bureaux, destinés particulièrement à conserver les actes émanés de ses divers tribunaux, et les comptes de la recette et de la dépense des revenus de l'Etat. On y gardoit aussi autrefois les traités faits avec les nations étrangères; mais on les a transportés, depuis peu d'années, dans un dépôt établi pom* les alTaires politiques.
Les pièces conservées à l'Échiquier sont divisées en deux classes. Celles qui sont d'un usage journalier, renfermées dans un grand nombre d'armoires, sont rangées dans un bel ordre, et bien connues de ceux à qui elles sont confiées. Celles que l'on regarde comme inutiles sont, les unes accumulées dans un grenier, sur environ dix toises de long et quatre pieds de haut ; les autres entassées sans ordre dans un cabinet obscur, couvertes d'un enduit épais de poussière humide et infecte : preuve du long repos dans lequel on les a laissées, et qui sembloit devoir éteindre tout désir de le troubler.
Je travaillai durant trois mois dand cette espèce de chaos, que je boule* versai sans ménagement. Je n'avois point à craindre d'en augmenter le désordre. Les surveillans qu'on me donna toujours, témoins de l'opiniâtreté de ce travail pénible et dégoûtant, me plaignoient en souriant, persuadés de l'inutilité de mes recherches.
En effet, dans cet amas immense de vieux parchemins, je ne trouvai d'autres pièces concernant la France que d'anciens états de la recette et de
la dépense des revenus de quelques-unes de nos provinces, occupées jadis par les Anglob. Cependant, comme les pièces justificatives étoient jointes à ces états, plusieiu^ me parurent propres à éclaircir quelques points de Tadministration ancienne de ces provinces , à rappeler le souvenir de quelques usages oubliés, à jeter du jour sur les généalogies de notre noblesse, dont une partie, surtout celle de Guienne, fut longtemps au service des rois d'Angleterre. Je transcrivis un assez grand nombre de ces pièces. Je fis aussi des extraits de différens comptes des revenus de diverses parties de la France, dans le xiv* siècle: purs objets de curiosité. Par exemple, en dépouillant un gros registre des droits de la douane de Bordeaux en 1 35o , je vis qu'il étoit sorti de ce port, dans le cours d'un an, cent quarante-un navires chargés dé treize mille quatre cents vingt^neuf tonneaux de vin, qui avoient produit de droits cinq mille cent-quatre livres seize sous, monnoie bordeloise.
Ce n'étoit pas là les pièces principales que je cherchois. Carte avoit dit quon pourroit les trouver dans des coffres, où il les croyoit enfermées depuis plusieurs siècles. On eut la complaisance de m*ouvrir tous ceux de rÉchiquier, à la réserve de deux ou* trois, qu'on- m'assura ne contenir que des procédures criminelles qui ne dévoient point voir le jour. Ce que j'y trouvai de plus important fut un assez grand nombre d'anciens manuscrits, parmi lesquels étoit ce registre, si connu sous le nom de Livre rouge, renommé par son ancienneté, et cité comme authentique dans des actes judiciaires du XIV* siècle.
Je dressai des notices de presque tous ces registres. Il y en a peu dont je n'aie tiré quelque pièce relative à notre histoire. De ce nombre sont deux actes du commencement du xn* siècle, les titres les plus anciens que nous ayons de la suzeraineté de la France sur les comtes de Flandre ; ils se trouvent , à la vérité , dans Rymer, mais défigurés par des lacunes qui les rendent en partie inintelligibles; l'état des fiefs de Normandie du temps de Guillaume le Conquérant, publié par Duchesne, mais d'une façon très-imparfaite; quelques loixde Guillaume le Conquérant, qui nous conservent les premières traces de notre droit neustrien, déjà imprimées plusieurs fois, mais toujours peu correctement, parce que les éditeurs, de leur aveu, n'avoient pu obtenir de collation exacte de ce même Livre rouge, sur lequel je les ai transcrites avec la plus scrupuleuse fidélité. Ce fut là que se terminèrent mes recherches à l'Echiquier. Cependant mes recueils, quoique remplis de choses utiles,
lUmiUKRIC R*TIO:tAll.
étoîent biea au-dessous des espérances que Th. Carte m*avoit données. Mais si rÉchiquier en avoît été le premier objet, il n en étoit pas l'objet unique. Je venois même de m ouvrir une mine nouvelle, ample dédommagement du foibie produit de la première. Je veux parler de la bibliothèque Britannique.
Je la connoissois par les catalogues qu'on en avoit publiés, mais ce nétoit pas la connoitre. MM. Morton^^^ et Maty^'^\ à qui la garde en étoit confiée, et avec qui j avois eu Tavantage de me lier, me donnèrent une toute autre idée des richesses quelle renfermoit; ils m'invitèrent à la parcourir, et m'obtinrent du Comité toutes les permissions dont j'eus besoin, pour que les trésors, même les plus secrets, me fussent ouverts.
Cette bibliothèque en contient plusieurs qui ont été réunies : celles de divers rois d'Angleterre; celle du chevalier llans Sloane^^^ avec sa magnifique collection d'histoire naturelle; un cabinet de médailles antiques et modernes; enfin les manuscrits de la bibliothèque Harleiène et ceux du chevalier Cotton , dans lesquels se trouvent un grand nombre de pièces originales, outre une collection de plus de quatorze mille chartes.
Les chartes et les actes originaux fixèrent principalement mon attention, et m'offrirent une moisson si abondante que six commis, avec le travail d'une année, eurent peine à la recueillir.- Les bornes de ce mémoire ne me permettent pas les détails. Les titres seuls des pièces que j'ai tirées de ce dépôt forment un volume.
Parmi les principales est une lettre de Charlemagne à l'empereur d'Orient' et plus de soixante lettres d'Alcuin .qui n'ont jamais été imprimées ^^^. Elles
^') James Douglas, comte de Morton, ne en 1707 à Edimbourg, mort en 1768, directeui* du British Muséum, associé de l'Académie des sciences de Paris, etc. Vers la Hn de 9a vie, il avait entrepris de former un cabinet des archives d'Ecosse.
'^*' Matthieu Maly, savant médecin anglais, né dan père français, protestant réfugié à Montfoit, près d'UtrecKt, en 1718, mort en 1776. Il fut sous -bibliothécaire du British Muséum dès la création de cet établissement, en 1 763, puis bibliothécaire en chef, après le docteur Knight, en 1772^ etc.
^^^ Hans Sloai:e, naturaliste anglais, né le 16 avril 1660 à Kiliileagb, en "Irlande, mort le 11 janvier 1703 k Chelsea. Il légua son cabinet à la nation anglaise, à charge de payer à ses héritiers la somme de ao,ooo livres sterling. Ce cabinet, joint aui collections de Cotton et de Harley, a formé le premier fonds du British Muséum. Il contenait environ 5o,ooo volumes, 3,5 16 manuscrits, 33,000 médailles, 700 pierres gravées et camées, a, 2 56 pierres précieuses, i,555 poissons, 1,17a oiseaux, 1,886 quadrupèdes, 5,430 insectes, i9,5o6 plantes, etc.
(*) c Je les ai depuis communiquées à dom Frobenius , abbé , prince de Saint-Émeran , à Ratisbonne , il les a insérées dans la belle édition fies Œuvres d'Alcuin, qui doit voir le jour incessamment, i ( W.te de Bré({!iignv.]
se trouvent dans un manuscrit du ix' siècle, apostille de la propre main du savant Usserius^^\ qui avoit eu probablement dessein de les publier.
Je citerai encore plusieurs chartes originales de Guillaume le Conquérant, que ce nom seul rend intéressantes, et quantité de lettres, également originales , de presque tous nos rois defHiis Louis VII, surtout de Louis XII, de François P', de Henri IV. J'ai recueilli avec un respect religieux jusquaux moindres lignes tracées de la main, ou dictées de la bouche de ces princes chéris. Tout ce qui es^l émané d'eux semble avoir droit à quelque portion de cette vénération que nous conservons pour leur mémoire.
Vingt-deux gros volumes d actes originaux concernant ihistoire de France, dans le xiv" et le xv' siècle, et rassemblés à grands frais parle chevalier Gotton, formoient autrefois un des plus riches omemens de sa bibliothèque. Un incendie qui pensa la consumer toute entière, il y a environ qua*rante ans, détruisit presque absolument ce recueil. Il nen reste plus que quelques liasses de feuillets souvent sans ordre, h demi brûlés ou crispés par le feu , et qui ne peuvent longtemps échapper à une ruine totale. J'en* ai tiré environ cinq cents pièces; c'est tout ce que* j'ai pu sauver de. ces débris.
Heureusement Rymer nous a conservé quelques portions de ce recueil, dans les supplémens qu'il avoit préparés pour sa célèbre* collection. Ges supplémens manuscrits, qui forment cinquante-neuf volumes in-folio, sont dans la bibliothèque Britannique. J'en ai tiré tout ce qui pouvoit appartenir à notre histoire; mais j'ai vérifié les copies de Rymer sur les originaux , autant qu'il m'a été possible, et souvent je me suis su bon gré de cette précaution.
On croit communément en France que tous les manuscrits du chancelier Séguier ont passé à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés ; j'en ai cependant rencontré plusieurs dans la bibliothèque Harleiène. Ils m'ont fourni quantité de lettres des personnes employées dans l'administration , du temps dé ce chancelier, et diverses pièces originales qu'il avoit jugé dignes d'être conservées.
Les monnoies qui ont eu cours en France dans les divers siècles de notre monarchie, surtout celles que les seigneurs particuliers, les villes, les
(^) James Usher, en latin Usserias, né le 4 janvier i58o à Dublin, mort le 31 mars i656 à Ryegate (Surrey), archevêque d'Armagh, auteur de nombreux ouvrages de théologie et d'histoire ecclésiastique.
églises avoient autrefois le droit de faire frapper, sont un objet très-pi*opre à piquer notre curiosité. Jen ai fait dessiner un très-grand nombre, avec l'indication de leur poids, de leur titre et de leur valeur, d après quelques manuscrits des bibliothèques Harieiène et Gottoniène.
Une charte quon regardera peut-être comme étrangère à la France, mais que son importance ne ma pas permis de négliger, est le fameux décret d'union, la plus*célèbre des bulles du pape Eugène IV, et qui devoit servir de monument éternel de la réunion des Eglises grecque et latine. Le laborieux auteur du Nouveau Traité de diplomatique cite jusqu'à sept exemplaires authentiques de ce décret ^^^ 11 a ignoré Texistence de celui-ci. Les savans ont observé que des exemplaires connus de ce diplôme il n y en a pas deux exactement semblables. Il étoit donc utile de transcrire celui de la bibliothèque Gottoniène, inconnu jusqu'à présent. M. Simon -^^ prétend que les signatures des évèques, dans l'exemplaire qu'il avoit vu, sont de la même main que l'acte entier; j'assure que, dans l'exemplaire de Londres , elles sont ^toutes de mains différentes, et par conséquent originides. On pourra s'en convaincre en voyant ma copie de cotte bulle renommée; je les y ai fait imiter toutes avec la plus grande exactitude.
Dans les intervalles de mes travaux à la bibliothèque Britannique, je visitois les savans, j'implorois leur secours, consultois leurs cabinets et surtout leurs lumières. Je frouvois partout les services les plus empressés, l'accueil le plus obligeant. J'oserai le dire; ce trait est trop honorable aux lettres pour le taire : le Roi d'Angleterre^*^) daigna lui-même me témoigner plusieurs fois l'intérêt qu'il prenoit à mes recherches.
Je voudrois que les bornes prescrites me laissassent le loisir de rappeler ici les noms de tous les savans anglois dont j'ai éprouvé les bontés. J'en conserverai toute ma vie le plus tendre souvenir. Qu'il me soit au moins permis, en déposant ici ce témoignage, d'immortaliser, s'il se peut, ma reconnoissance.
Je me hâte de passer au plus célèbre et au moins accessible des dépôts que Londres renferme, le seul qui me restât à visiter : les archives de la Tour.
(*) Un à la Bibliothèque du Roi, deux aux archives du château Saint- Ange, un h Florence, trois à Home, dont un au Vatican et un dans les archives du chapitre de Saint-Pierre ( t. V, p. 3 1 5-3 16). Ailleurs, il en cite un autre exemplaire conservé à Bologne (t. I, p. 17a). Le premier dans Tordre de notre énumération porte aujourd'hui à la Bibliothèque nationale le n* 43o du fonds grec.
^*^ Richard Simoo?
^^^ Georges III.
Th. Carte assuroit qu'il n y avoit, dans ces archives, d'autres pièces concernant notre histoire que celles qui se trouvent dans les rôles gascons, normands et François; et je comptois me borner à transcrire les plus essentielles: mais j appris, avec autant de joie que de surprise, quil y avoit outre cela douze fort gros paquets de titres qui intéressoient la France , ou dont on n avoit jamais dressé de catalogue et que je pouvois regarder comme inconnus jusqu ici.
Je ne doutai plus que ce ne fussent ces titres que Th. Carte croyoit devoir ne se trouver qu'à l'Echiquier, et je ne tardai pas à m'en convaincre.
Ces paquets, au premier coup d'œil, me parurent contenir chacun au moins cinq ou six cents pièces; mais elles ëtoient dans le plus grand désordre et dans le plus déplorable état : traitées comme pièces de rebut, empaquetées sans précaution, froissées par mille plis,. livrées aux vers, à la poussière, à la fermenlalion que produit l'humidité naturelle du , parchemin : une partie étoit considérablement endommagée, et l'écriture surtout tellement altérée, que sans les ablutions continuelles auxquelles on me permettoit d'avoir recours , ]a vue de ces richesses n'eût servi qu'à m'en faire regretter la perte.
Je ne puis en donner ici qu'une idée générale. J'apperçus d'abord environ quarante lettres originales de saint Louis, de la reine Blanche, sa mère, de la reine Marguerite, sa femme, et de plusieurs princes de son sang; cinquantecinq des rois de France I^iiippe le Hardi, Philippe le Bel, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel; les minutes des réponses de Henri III, roi d'Angleterre, de sa femme, Eléonore de Provence, et des trois premiers Edouards.
Je trouvai plusieurs lettres fort curieuses, écrites de Syrie, dans le xni* siècle, sur la situation des affaires des chrétiens en Orient, auxqueUes nos ancêtres prenoient alors tant de part; une liste des grands-maîtres des Templiers , dont nous n'avions point la suite exacte , et qui fut dressée en iS^y, très-peu de temps après la destruction de cet ordre ^^\
Je trouvai plusieurs ordonnances de Philippe le Hardi , de Philippe le Bel , de Philippe de Valois. Il y a lieu de croire qu'elles manquent h nos dépôts, puisqu'on n'a pu jusqu'ici les y découvrir, malgré les recherches faites par les ordres des Minisires, pour compléter le recueil des Ordonnances de nos Rois.
(>) f J*ai communiqué cette liste à dom Clément , qui en a fait usage dans sa nouvelle édition de VÀrt de vérifier les dates, » (Note de Bréquigny.)
Je trouvai des Diémoires en si grand nombre sur les différends des rois de France et d'Angleterre durant trois siècles, qu'on pourroit en composer une histoire très-dëlaillée des querelles funestes qui si longtemps ont épuisé TAngleterre et désolé la France.
Je trouvai une quantité prodigieuse de pétitions ou suppliques originales des villes et bourgs des provinces de France qui passèrent sous la domination angloise. Leurs anciens privilèges , ou ceux qu'elles désiroient d'obtenir, y sont ordinairement exposés , et la réponse du prince est au bas de la supplique. Ainsi ces actes constatent à la fois deux choses importantes : l'ancienneté des droits que le nouveau mattre con6rme et l'origine de ceux qu'il acco rde.
Enfin je trouvai beaucoup de pièces qui concernent les biens domaniaux du Roi et les patrimoines des particuliers : des terriers et des titres où sont détaillés les droits des grandes terres; des procédures, des enquêtes et quelquefois des jugemens qui les constatent; des actes qui donnent la suite successive des divers possesseurs, et fournissent pour leurs généalogies- des éclaircissemens précieux .
Il est aisé de reconnoitre parmi ces pièces celles que Thomas Carte croyoit ensevelies dans l'Échiquier : ces suppliques dès communautés, ces enquêtes, ces CKtes dressés par tes sénéchaux et les commissaires départis. Je jouissois donc, après plus de deux ans de travaux pénibles, du plaisir de posséder l'objet de tant de laborieuses recherches. Il ne me restoil plus à ajouter h ces découvertes que la transcription des pièces les plus importantes des rôles gascons, normands et françois, déjà connus par les catalogues de Thomas Carte.
Ces râles, qui tirent leur nom de leur forme, sont de longues bandes de parchemin, composées quelquefois de plus de cinquante feuilles, cousues bout à bout et roulées. On y enregistroit les lettres des rois d'Angleterre, à mesure qu'on les expédioit. Ces actes ont été et sont encore fréquemment consultés. La noblesse françoise y cherche ordinairement les témoignages reculés de son illustration , et quelquefois la décision des contestations sur les droits de ses anciens patrimoines; mais ces recherches ont été jusqu'ici difficiles, dispendieuses et souvent infructueuses.
Il étoit donc utile de nous mettre à portée de consulter sans peine et sans frais ces mêmes rôles, et je croyois que pour y parvenir il sufiiroit de transcrire les principales pièces indiquées dans les catalogues de Thomas Carte,
mais je m'apperçus bientôt quil y manquoit rindication d'une grande partie des pièces; et que souvent même les plus intéressantes étoient celles qu'il avoit omises.
Je me déterminai donc à revoir les rôles d'un bout à lautre, quelque effrayant qu'en fût le nombre. Je distinguai les pièces qu'il falloit copier de celles qu'il falloit extraire ou dont il sudisoit de prendre des notes. Les actes copiés en entier montent seuls à plusieurs milliers. Les divers objets qu'ils contiennent ne peuvent se détailler ici ; 11 suffit de dire qu'jls fournissent sur rbistoire générale une multitude d'actes relatifs aux différends de la France avec l'Angleterre, depuis saint Louis jusqu'à Henri IV ; sur l'histoire ecclésiastique, les titres de concession ou de confirmation des privilèges accordés aux églises et aux monastères de France qui ont autrefois reconnu les rois d'Angleterre pour souverains; sur l'histoire particulière des provinces, un recueil nombreux de pièces concernant la Normandie, la Bretagne, une partie de la Flandre et de la Picardie, la Guyenne surtout, qui comprenoit alors presque toute la partie de la France depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées ; la fondation, l'accroissement, les loix municipales, les révolutions, quelquefois la destruction de leurs villes, châteaux, bourgs, villages; jusqu'aux suites exactes des divers ordres de leiu's magistrats ; enfin sur les généalogies des familles particulières, quantité de mémoires concernant leur descendance, leurs alliances, leurs illustrations et leurs services.
Je termine cette énumération, qu'on pourroit croire exagérée, si elle n'étoit justifiée d'avance par les catalogues de Thomas Carte, tout impaifaits qu'ils sont. Mais je ne dois pas finir ce mémoire sans fonder sur quelques preuves le jugement que j'ai porté de son ouvrage ; elles serviront en même temps à faire sentir l'utilité que notre histoire pouiTa tirer de mes recherches. Je choisirai un objet sur lequel l'attention publique a été depuis quelque temps réveillée: le mémorable siège de Calais,' et le plus célébré des héros de cette ville, qu'il a rendue fameuse, Eustache de Saint-Pierre. Sans répéter les faits connus , je me bornerai à rapporter les particularités sin~ gulières ignorées jusqu'ici, que les rôles de |p Tour m'ont fournies pour la plupart et que Thomas Carte a négligé d'indiquer dans ses catalogues, où le nom d'Eustache de Saint-Pierre ne se rencontre pas même une seule fois.
On sait qu'Edouard III, vainqueur à Crécy, arriva devant Calais le 3 septembre 1 366, et en forma le siège, qui dura onze mois.
J ai transcrit les états originaux des forces de terre et de mer avec lesquelles il fit ce si^ge.
L armée de terre étoit formée, selon Tusage de ce siècle, des contingens que les seigneurs étoient obligés de fournir à raison de leurs fiefs ou par des accords particuliers avec le souverain , et des troupes étrangères prises à sa solde.
La flotte étoit aussi formée de contingens fournis par les divers ports d'Angleterre, et de navires auxiliaires; elle se montoit en tout à sept cents trente-sept bàtimens, qui porloient quinze mille cinq cents quinze hommes. Je supprime les détails. Lédiard les a publiés, d'après un manuscrit de la bibliothèque Gotoniène^^^ peu différent des états que j ai copiés. Je remarquerai seulement que ces bâtimcns n étoient à proprement parler que de simples barques. Il y en avoit qui ne portoient que six hommes ; le plus grand de tous n'en portoit que cinquante-un.
Les habitans de Calais, bloqués par terre et par mer, se trouvoient, au mois de juin iS/iy, réduits à la plus. grande disette; des lettres qu'ils écrivoient à Philippe, le 26 de ce même mois, portoient que, s ils n'étoient promptcment secourus, il ne leur restoit de parli à prendre que de sortir tous, pour mourir du moins les armes à la main; car, ajoutoient-ils, noas aimons mieux mourir ojox champs honoarablement que manger l'an l'autre.
Peu de temps après, Philippe marcha â leur secours : il n'étoit qu'à trois lieues de Calais le 2 3 juillet, et à la vue même de cette place le 27, selon diverses lettres d'Edouard. On négocia durant quelques jours, pour parvenir du moins à une trêve : mais Philippe exigeoit pour préliminaires qu'on accordât une capitulation aux Calésiens; Edouard, au contraire, vouloit qu'ils se rendissent à discrétion. Philippe, ne pouvant obtenir ce qu'il souhaitoit, décampa le 2 août avant le jour; et les assiégés, sans espoir de secours, se déterminèrent à se rendre dés le lendemain.
Edouard, qui leur avoit refusé une capitulation, lorsque Philippe la demandoit à la tête d'une armée formidable, comme préliminaire d'une trêve désirée des deux princes, et ^qui fut en effet signée le mois suivant, étoit bien éloigné de l'accorder à de malheureux habitans épuisés de fatigues, mourans de faim et sans ressources. Il exigea qu'ils missent leurs biens et leur vie h la merci du vainqueur.
(') Dans son Histoire navale d Angleterre, t. I, p. 1 1 3, de la traduction française publiée à Lyon, 1761, 3 vol. in-4*.
Le petit nombre d'écrivains contemporains, anglois ou françois, diffèrent sur presque toutes les circonstances de la reddition de Calais ; mais tous ^ semblent s'accorder sur ce fait, que les habitans, en plus ou moins grand nombre, sortirent la corde au cou, implorant la clémence d'Edouard, qui leur laissa la vie.
Froissart dit qu Edouard se contenta d exiger que six des principaux bourgeois, la tête et les pieds nus et la cordeau cou , vinssent lui apporter les clefs, se réservant d en faire à sa volonté, et promettant de prendre le reste à merci. L'historien ajoute que le plus riche bourgeois, Eustache de Saint- Pierre, s'offrit le premier, et fut imité part* trois de ses parens, Jean d'Aire. Jacques et Pierre Wissant : il ne nomme point les deux autres. Il prétend qu'Edouard voulut envoyer à la mort ces généreux citoyens , mais que , touché des prières et des larmes de la reine sa femme, il leur fit grâce ^^K
Maître de leur vie selon le droit de la guerre, il pouvoit en user à la rigueur, dans ces siècles encore barbares. 11 traitoit les Galésiens de rebelles, conséquemment au titre qu'il prenoit de roi de France par droit successif. Il avoit intérêt d'effrayer ceux qui auroient osé tenter d'imiter leur belle défense. Si Edouard eût été cruel, sa cruauté n'auroit pas manqué de prétextes. Mais il étoit généreux , et il s'en tint à la menace.
Je n'examinerai point les diverses circonstances du récit de Froissart, dont il est le seul garant. Peut-être jugera -t-on qu'on auroit peine à les concilier avec quelques faits jusqu'ici ignorés, mais d'une authenticité incontestable : je me contenterai de les rapporter.
La reine, qu'on suppose ayoir été si touchée du malheur des six bourgeois dont elle venoit de sauver la vie, ne laissa pas d obtenir, peu de jours après, la confiscation des maisons que. Jean d'Aire, l'un d'eux, avoit possédées dans Calais.
La plupart des autres maisons furent données aux Anglois, qu'Edouard y appela par ses lettres du 1 2 août. Calais lui avoit trop coûté , il sentoit trop l'importance d'une telle place , pour rien négliger de ce qui pouvoit lui en assurer la conservation. Les habitations même qu'il y accordoit à ses sujets n'étoient données qu'avec la clause de ne les vendre qu'à des Anglois.
Il ne faut cependant pas s'iitiaginer, comme on le croit d'ordinaire sur la foi des historiens, que tout ancien possesseur fut chassé, que tout François
^') Cf. récUtion Kervyn de Letlenhove, t V, p. 3oa et suiv.
nii
fut exclu ; j*ai vu au contraire quantité de noms flraïiçois parmi les noms des personnes h qui Edouard accorda des maisons dans sa nouyelle conquête. Mais je ne m attendois pas à trouver, au nombre de ceux qui avoient accepte les bienfaits du nouveau souverain , celui qui sembloit ie jrfus fait pour les dédaigner, le fameux Eustache de Saint-Pierre.
Par des lettres du 8 oétobre iS&y, deux mois après la reddition de Calais , Edouard donne à Eustache une pension cotisidérable , en attendant qu'il ait pourvu plus amplement h sa fortune. Les motifs de cette grâce sont les services qu il devoit rendre , soit en maintenant le bon Ordre dans Calais , soit en veillant à la garde de cette place. I^autres lettres du même jour, fondées sur les mêmes motifs, lui accordent et à ses hoirs la plupart des maisons et emplacemens quil avoit possédés dans cette ville, et en ajoutent encore Quelques autres. Comment Eustache de Saint-Pierre, cet homme qu on nous peint s immolant avec tant de générosité aux devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour souverain Tennemi de sa patrie; à s engager solennellement de lui conserver cette même place qull avoit si longtemps défendue contre lui, enfin à se lier è lui par le noeud le plus fort pour une âme noble, Tacceptation du bienfait? C'est ce qui paroit s'accorder peu avec la haute idée donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.
On attribuera peut*étre sa conduite au dépit excité par quelque mécontentement, et l'on alléguera ce qu'a dit Froissart, que Hiilippe ne fit rien pour récompenser le courage et la fidélité des braves Calésiens. Mais Froissart étoit mal instruit. Nous avons plusieurs ordonnances de Philippe^'), par lesquelles il pourvut à l'indemnité des malheureux habitans de Calais; nous en avons qui prouvent que cette indemnité eut lieu ; et les rois ses successeurs , Jean II et Charles V, s'en occupèrent même encore ^^^.
Il faut donc qu'il en coûte quelque chose A la gloire d'Eustache de Saint-Pierre ; et puisque les faits que j'expose semblent y porter quelque atteinte, j'oserai en tirer les conjectures qu^ls font naître.
On a vu, par les lettres des Calésiens, que leur dernière résolution étoit
^^) Elles sont imprimées dans le Recaeit des Ordonnances des rois de France, t. VI, p. 606-607.
^■) CF. rédilion Kervya de Letienbove, l. VI, p, 65 1, el t. VII, p. 1^7. — M. Em. Molinier a publié lo texte de quelques actes reialifs à ces donations et Tanalyse de plusieurs autres, sous le titre de Documents relatifs aux Calaisiens expulsés par Edouard lll, Paris, 1878, in-8*. (Extrait du Cabinet historique ^\. XXIV, p, 354-279.)
de sortir de leurs murs les armes à la main et de chercher à travers larmée angloise ou la mort ou la liberté. Il paroit; constant quEustache combattit cette résolution désespérée. JDans le dernier conseil tenu à Calais, il se leva le premier et opina, selon le récit de Froissart même, à se rendre aux conditions qu Edouard dictoit. Il sauvoit par-là les assiégés et épargnoit le sang des assiégeans : il servoit également les deux partis. Edouard dut lui en savoir gré, et voulut le lui prouver par des bienfaits. Il avoit même des raisons de cherdier à s attacher un homme d'un si grand poids dans sa ville ; et il vint enfin à bout de forcer Eustache à la reconnoissance. Voilé , ce me semble , ce qui résulte naturellement de la combinaison des faits que je viens de rapporter.
S*ib diminuent quelque chose de la haute idée que les éloges de quatre siècles sembloient avoir attachée pour jamais à la mémoire d* Eustache, hatons*nous de rendre à sa famille toute la gloire dont elle se montra digne.
Ses héritiers n^imitèrent point sa conduite; ils sacrifièrent les avantages qu'il en avoit tirés aux devoirs de sujets fidèles. Eustache mourut en i35i. Des lettres du 29 juillet de la même année nous apprennent que les biens qu'il avoit à Calais furent confisqués, parce que ses héritiers étoient demeurés attachés à leur maître légitime. Edouard, en les privant de ses dons , fit plus pour eux que s'il les en eût comblés : il rendit à leur nom tout l'éclat que ces mêmes dons, acceptés par Eustache, avoienl pu ternir.
Je me borne aujourd'hui h cet exemple. Il est aisé de jdger par ce mémoire combien les pièces que j'ai recueillies fournissent de secours pour perfectionner notre histoire, et de matière aux travaux de l'Académie, dont nos monumens historiques sont un des objets les plus inléressans.