‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 6 sur 155 · LUI · texte numérisé non relu

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même pas un commencement d'exécution ; mais de nombreuses copies fiu-ent envoyées au dépôt. Un arrêt du Conseil, du 26 mai 1775, déterminait le mode d'exécution de ces copies : c'était l'œuvre de l'archiviste du monastère, dom de Witte, qui, depuis 1 768, s'en était occupé avec une véritable passion.

Le projet d'explorer les archives et les bibliothèques de Rome n'avait jamais été abandonné; il fut repris en 1773. Bréquigny avait rédigé sur la question un mémoire que Bertin envoya au cardinal de Bernis , alors ambassadeur près le Vatican. Dans le principe , il ne s'agissait que de copier les lettres des Papes relatives à l'histoire de France et de collationner celles qui avaient déjà été publiées. De la correspondance échangée entre Bertin et le cardinal de Bernis, il résulte que le travail devait d'abord être confié à un érudit habitant Rome , qui, de peur d'éveiller les soupçons du gouvernement pontifical, aurait annoncé ses recherches comme étant de pure curiosité , et faites pour un particulier, sans aucunes vues politiques. Le cardinal de Bernis signalait au Ministre l'abbé de Lestache, fils du directeur de Saint- Louis des Français, comme très capable de se charger de cette opération; elle fut confiée à La Porte du Theil, lequel avait offert ses services à Bertin, en 1776, avant de partir pour un voyage en Italie. La Porte du Theil arriva à Rome le 20 octobre. Pour se diriger dans ses recherches , il commença par faire le dépouillement des catalogues manuscrits des différents fonds de la bibliothèque du Vatican; il procéda de même pour les bibliothèques des Pères de l'Oratoire Saint- Philippe de Néri , dit délia Chieza nuova, et des princes Corsini et Chigi. Ce dépouillement, qui donna im relevé de près de 20,000 articles, permettait à La Porte du Theil d'assurer qu il n'y avait aucun document concernant la France dont il n'eût eu connaissance et dont il n^eût donné une notice exacte. Mais les dépôts sur lesquels se fiia surtout son attention furent les archives de Saint-Pierre et du château Saint- Ange. Grâce à la recommandation du cardinal de Bernis et à la bienveillance du cardinal Palavicini, seci'étaire d'État, il put y pénétrer, compulser les richesses qu'elles contenaient, et en extraire l'im-

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portant recueil des lettres des Papes relatives à la France , qui vont du pontificat d'Innocent III jusqu'à celui de Boniface VIQ^ I^es six pre* ntuers pontificats du xUi® siècle ne lui avaient pas fourni moins de 5,000 lettre» concernant la France/ indépendamment d'une grande quantité d'autres lettres intéressantes surtout pour l'histoire générale. Le niombre des notices de lettres non transcrites s'élevait au même chiffre de 6,000.

La Porte du.Theil ne s'en tint pas seulement aux lettres des Papes. Il serait trop long d'indiquer, même sommairement, les rér sultats auxquels il: sut arriver avec des ressources bien restreintes, pendant un séjour de dix ans à Rome. La lecture du mémoire sur sa mission, que nous puhlio(ns(^) et qui est aussi curieux par la sincérite de la forme (|uè pai^ Tintérèt du fond, en donnera une juste idée; elle montrera Tétendue du service que La Porte du Theil rendit à la France et à l'érudition, en mettant à la portée de to^s des trésors qui avaient été avant lui et qui devaient rester longtemps après lui soustraits aux recherches des savants. La Porte du Theil était si heureux de son succès qu'il a rendu hommage dans les termes les plus élevés, empreints de la plus vive reconnaissance, à k bienveillance que lui avaient témoignée les cardinaux , ainsi qu'à l'accueil empressé dont il avait été l'objet de la part des bibliothécaires et des archivistes; et il faut reconnaître que les expressions qu'il emplioie pour cela, si chaieureuses qu elle3 puisent être, sont absolument justifiées.

En dépit des; lenteurs, des tâtonnements et des mécomptes, la col* leçtion des chartes commençait à s'accroître avec une rapidité telle que, en 1780, Moreau constatait au dépôt l'existence de a5,ooo pièces copiées, sans compter plus de 5,ooo pièces envoyée^ de Rome, et un certain nombre d'importants manuscrits. On, rédigea une table permettant de se rendre im compte exact des richesses , déjà acquises. Elles provenaient de vingt-neuf déjpôts seulement. .Moreau espérait qu'un renouvellement d'ardeur chez les Bénédictins lui fournirait les

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moyens de généraliser les recherches dans tout le royaume; mais il voulut dès lors réaliser un projet , qui était en grande partie la conséquence natureHetde Tinstitution du dépôt des chartes, et qui avait été depuis longtemps conçu dans son esprit, celui de la publication d'un recueil chronologique des actes relatifs à Thistoire et au droit public de la France.

L'idée avait été empruntée au Rymer anglais; seulement le plan des Fcsdera, qui ne commencent qu'au xii* siècle et ne contiennent aucun acte privé, avait paru incomplet et défectueux. Il fut résolu, que le Rymer français comprendrait les documents qui , depuis lorigine de la monarchie , préi^enteraient de l'intérêt au point de vue de l'histoire et du droit public. Bréquigny fut chaîné de préparer la ccHnposition du recueil et d'en diriger l'exécution. Il était surtout secondé dans cette œuvre si délicate par des Bénédictins , qui formaient , avec quelques autres savants, la Conférence ou le Comité des chartes.

Voici quelle fiit d'abord la composition de ce Comité , dont les réunions avaient lieu sous la présidence du Garde des sceaux : Bertin , le marquis de Paulmy, Moreau, Bréquigny, dom Clément, dom Grenier, dom Labat, dom Lièble, dom Poirier et dom Turpin. Dans chaque séance , Bréquigny et les Bénédictins faisaient un rapport sur les actes qu'ils avaient été chargés d'examiner, en discutaient l'authenticité , et décidaient quels étaient ceux qu'il convenait de publier m extenso, ou ceux dont il suffisait de donner des extraits. Les questions intéressant les relations avec les correspondants et divers savants, ou celles qui avaient rapport aux travaux du dépôt des chartes , y étaient débattues. Nous publions à titre de spécimen des extraits des procèsverbaux des séances ^^K On y verra comment fonctionnait le Comité.

Avec Tannée 1781, le dépôt des chartes entre dans une nouvelle période. Par un arrêt en date du 3 mars, la collection première fondée par Moreau, en 1709, au Contrôle des finances, c'est-à-dire la Bibliothèque des finances, transférée, on se le rappelle, en 1764^ à la

Bibliothèque du Roi, fut réunie au dépôt des chartes pour former avec lui, sous le nom de Bibliothèque et dépôt de législation, histoire et droit public, une seule institution. Ces deux établissements, qui se complétaient Tun par l'autre , passaient tous les deux dans le département du Garde des sceaux. C'était la réalisation complète du plan de Moreau, le triomphe de sa doctrine sur la nécessité de faire sortir le droit de l'histoire et de ne point séparer l'histoire du droit. Dès le début, on s'en souvient, il avait soutenu que son entreprise ne pouvait être enfermée dans les limites étroites des finances, attendu qu'elle touchait à toutes les parties de l'administration et de la législation. Mais les principes qu'il n'énonçait alors qu'avec timidité , qu'il n'osait proclamer hautement, qu'il se bornait à insinuer dans d'habiles rapports, il n'hésitait plus, en i 78 1 , après de longues années de travaux heureux et de succès ininterrompus, à les mettre en relief et à les opposer à tous ceux qui tentaient de briser l'unité de son œuvre. « Sa Majesté a reconnu, disaient les considérants de l'arrêt du 3 mars 1781, que ces deux établissemens , nés, pour ainsi dire, l'un de l'autre, et confiés, dans leur origine, à la direction du même Ministre , ne doivent être regardés que comme deux parties correspondantes d'un même projet, aussi honorable qu'utile au Gouvernement, pour qui rien n'est plus à désirer qu'im moyen sûr et facile de rappeller sans cesse à la législation actuelle et l'ancienne tradition des loix qu'elle doit consulter, et la chaîne continuelle des faits qui peuvent la guider: ces motifs ont déterminé Sa Majesté à réunir ces deux dépôts , comme devant sans cesse se prêter un secours mutuel ; et elle a jugé qu'ils ne pouvoient être plus convenablement placés que sous la surveillance de celui qm , par sa place , est principalement chargé du soin de la législation et préposé à toutes les recherches qui peuvent l'éclairer: en effet, en rassemblant tous les matériaux de la législation, de l'histoire et du droit public, qui ont ensemble des raporls essentiels et nécessaires, et en confiant l'emploi de ces matériaux, sous la direction de M. le Chancelier ou Garde des sceaux de France , à un homme déjà obligé par état de se livrer entièrement

à ce genre d'études, la sagesse de Sa Majesté pourra de jour en jour se flater de réduire à des principes immuables et à des faits avoués toutes les vérités dont la conservation est importante à son administration (*). »

En conséquence de ce principe , la Bibliothèque des finances , bien qu'au moment où Moreau écrivait les lignes précédentes , elle restât encore à la Bibliothèque du Roi, devint partie intégrante de cette grande Bibliothèque de législation, d'histoire et de droit public, dont Moreau avait longtemps rêvé et semblait enfin sur le point de réaliser l'organisation définitive. Quant au dépôt des chartes, qui était toujours le centre des études diplomatiques et érudites, il prenait en même temps im caractère d utilité publique, puisqu'on le considérait conune la mine où l'on puiserait désormais les matériaux nécessaires à la construction de l'édifice des lois. Pour bien marquer ce nouveau caractère, les Bénédictins et les autres savants attachés aux travaux des chartes devaient se réunir chez le Chancelier et recevoir de lui leurs missions. Le Contrôle général des finances était dépossédé d'une œuvre fondée par lui , mais qui ne pouvait manquer de lui échapper en grandissant. Il ne s'en laissa pourtant pas dépouiller sans protestations. Le Contrôleur général , Joly de Fleury, n'accepta que diflBcilement une mesure qui lui enlevait le dépôt de droit public et qu il regardait comme une spoliation accomplie contre lui. Il en revendiqua à plusieurs reprises la restitution; mais Moreau résista avec la plus grande énergie. En 1786, Moreau eut à lutter coptre un homme bien autrement dangereux que Joly de Fleury, contre Calonne , qui , pour rentrer en possession de ce qu'il regardait, lui aussi, comme son bien, fit signer par le Hoi et contresigner par le Garde des sceaux, Miromesnil, un arrêt replaçant la Bibliothèque des finances dans ses attributions. Cette tentative échoua cependant, comme les précédentes : la Bibliothèque des finances fut même réunie matériellement au dépôt des chartes, car elle fut tirée des combles de la Bibliothèque du Roi, où

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elle gisait depuis lyG^i pour être transférée à l'hôtel de la place Vendôme. Dans un ioiémoire en date de i 788, Moreau revenait sur ridée qui l'avait toujours dirigé. Après avoir expliqué qu'il serait désormais facile de connaître les lois et les coutumes en vigueur, il disait : « Pour ce qui renK>nte encore à uife plus haute antiquité , nos ressources sont dans le dépôt destiné à la collection des monumens de nôtre droit public, que Monseigneur a uni à celui de législation , pour leur utilité réciproque , et qu'on ne sauroit en séparer aujourd'hui sans inconvénient pour tous les deux, puisque l'objet de leurs recherches est presque le même et parce qu'on chercheroit en vain les anciens monumens de notre législation ailleurs que dans les diplômes et préceptes de nos anciens Roix^^l » Le 27 septembre 1 788, un état de ce qu'il appelait alors son « département » portait conune premier article : « La recherche de toutes les loix et de tous les points d'histoire dont la législation et Tadministration peuvent avoir besoin; la garde, la conservation, les accroissemens de la Bibliothèque de législation, histoire et droit public, coHunencée en 1 769 et attachée, par arrêt du Conseil du 3 mars 1781, à la Chancellerie de France (^). » Enfin un nouvel arrêt du 10 octobre 1788, qui rattachait irrévocablement à la Chancellerie la Bibliothèque de législation, histoire et droit public , portait : « Si la diversité des travaux qu'exigeoient ces deux dépôts les ont tenus quelque temps séparés , si différentes circonstances en ont changé le local , et ont varié les soins qui ont pu être donnés à l'im et à l'autre , il n'en étoit pas moins conforme au vœu de leur auguste fondateur qu'ils vinssent enfin se réunir sous la garde du Chef de la justice , obligé par son titre et ses fonctions d'appeler sans cesse au secours du Gouvernement et l'autorité des loix et le flambeau de l'histoire W. »

En provoquant la réimion des deux dépôts , Moreau obéissait sans doute à des vues personnelles, ou du moins à ce désir de se créer

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des domaines aussi vastes et en même temps aussi, fermés que possible, quon a souvent reproché, non sans quelque justesse, aux administrateurs. Divers mémoires de lui , que nous n avons pas jugé à propos de publier, prouvent qu'il cherchait à obtenir une situa- « tion considérable , à constituer, comme l'indiquent su£Bsamment déjà, d'autres documents que nous avons cités, un véritable « département * à la fois administratif et littéraire : administratif par . les ressources que les dépôts pouvaient fournir aux Ministres , et littéraire par les pubhcations et les travaux projetés , entrepris ou continués. Mais, quels qu'aient été ses mobiles ^ nous ne saurions trop répète^, pour Thon* neur d'un homme qui a été le premier afuteur du Comité des travaux historiques , que ses actes ont toujours rendu aux études historiques d'inappréciables services. De 1789 à 1788, l'œuvre de Moreau a grandi, fructifié; elle n'a point changé. Il en a lui*^mème exposé maintes fois ridée< générale avec une netteté et une largeur de vues* réellement remarquables: «La coilection dès 1 chartes nonimpr^nées; que l'on rassemble au dépdt, écrivait-il en 1 768, doit servir de complément au catalogue des chartes imprimées, dont le premier volume est sur le point de paroitre. Ce qui en est desjà. imprimé nous conduit presque jusqu*au xi® siècle, et nous met en état : 1^ de distinguer dans l«s chartes qui nous sont -envoiées celles^ qui onjt desjà été connues d'avec celles qui étoient ignorées jusqu'icy; q** de suppléer ce qui manque à celles qui n'ont été iniprimées que par extrait; 3^ de confronter avec ces nouvelles coppies les chartes qui ont été imprimées en entier. Par là, on découvre quelques fc»s des erreurs importantes dans les transcriptions (^^ »I1 disait encore la même année :. « Le Roi ayant résolu de réunir dans un dépôt général toutes les richesses diplomatiques qui peuvent servir de preuves à notre histoire et perfectionner notre droit public, j'ai cru que ce dépôt devoit contenir deux choses : 1 ^ des inventaires et des notices exactes de toutes les chartes renfermées dao/s les différentes archives dont le Roi est pro-

priétaire, et qui sont confiées à la garde de ses officiers on d'officiers publics, tels que ceux des hôtels-de-ville; 2^ des copies figurées de tous les titres antérieurs au quinzième siècle qui se trouvent dans les chartriers des églises , des monastères, des seigneurs; eh un root dans les cbartriers ou archives dont le Roi ne dispose point. Par là, d*un c6té, on sera en état de former une table générale et raisonnée de tous les monumens qui intéressent la France et qui existenrt dans les archives qui sont sous la main du Roi ; dW autre coté , on conservera des doubles de ceux des autres dépôts qui seront, non^seulement utiles aux savans, mais souvent précieux pour les particuliers, dans le cas où les originaux se perdroient^f). » L'intérêt scientifique et pratique d'une pareille entreprise était admirablement défini par Moreau, lorsqu'il écrivait, en 1 77^ : t L'objet que le Ministre s'est proposé a été d'ouvrir un che^ ,min facile à tous ceux qui doresnavant voudroient étudier l'histoire et le droit public de la France. Ce qui rend ce travail difficile est principalement la recherche des monumens. 1 ® Il faudroit d'abord savoir où ils sont, et on ne le sait pas. 3^ Quand on le sauroit à-peuprès , ils sont si dispersez , si éloignez les ims des autres , que c'est Touvrage de la vie que de se les procurer tous. Ainsi la vie se passe à faire des recherches; l'auteur meurt à la peine; son successeur ne connoît pas son pkn; l'ouvrage avorte. S'il pouvoit y avoir un magasin commun et à portée des savans , qui réimit ou la multitude innombrable des monumens qu^il faut consulter, ou du moins un état , un catalogue, une nomenclature qui les indiquât tous par ordre, il resteroit sans doute la peine du travail, mais on n'auroit plus l'emharas de la recherche, et Tincertitude dû succès; on sauroit du moins où porter ses pas. Réunir dans un même dépôt tous les monumens bistoriques de la France est une chose impossible ; mais le Ministre a voulu essayer s'il le seroit également de rassembler ime espèce de carte générale de ces monumens , quelque chose qui les représentât , en un mot, un état général d'après lequel les savans pussent connoitre leur

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route et n avoir plus qu^à vérifier Texactitude des recherches que Ton auroit commencé à faire pour eux. C'est cette idée qui a donné lieu à rétablissement d*un dépôt général des chartes Le dépôt général des chartes doit être une espèce de représentation de tous les dépôts du Royaiune. On doit y trouver le nom et la nomenclature de toutes les archives , des renseignemens sur leur état actuel et sur le pro* grès des recherches qu*ony aura desjà faites, des copies des pièces les plus intéressantes quelles renferment, et des états ou inventaires de

toutes celles que Ton n'aura pas copiées Si ce dépôt général

existoit tel que je Fay conçu, j^ose dire que Tétude de Thistoire ne coûteroit presque plus rien, et que nous aurions commencé par en arracher toutes les épines (^). » Ainsi Tintérèt de la science et celui de l'administration vont toujours ensemble pour Moreau. « Le service que le dépôt rendra aux savans, disait-il en 1788, sera de leiu* présenter, rangés dans un bel ordre et avec des tables de toute espèce, des copies exactes de toutes lea chartes dont les originaux, renfermés dans les dépôts particuliers soit des églises, soit des grandes terres, peuvent plus facilement être ou négligés ou dispersés, ou même détruits. Si une pareille collection devenoit un jour à-peu-près complette, on ose dire qu'il n'y auroit presque point de province dont on ne pût baser le droit public et les usages sur des faits constans, et point de faits importans dont le Ministère et les savans ne puissent se procurer la preuve W. »

Tout cela était, ce semble, d*une justesse parfaite et d'une utiUté indéniable. Ce projet de t magasin » commun des monuments de notre histoire, ou du moins de « carte générale » de ces monuments, ne pouvait manquer, en effet, de présenter les avantages que Moreau signalait sans cesse avec Tinsistance non seulement d'un auteur célébrant son œuvre, mais d*un véritable homme de scieoce comprenant les conditions et les nécessités des études d'érudition. Nous sommes d'avis aujourd'hui que nos archivistes doivent se borner à dresser Tin-

ventaire des documents placés dans les dépots qoi leur sont confiés. Mais pourquoi? C'est que ces dépôts appartiennent à TEtat, c'est que nous en sommes les maîtres, c'est qu'ils sont, ou que nous les croyons à Tabri de tout danger de dispersion. Il n'en était pas de même au siècle dernier, alors que les trésors des archives, répandus un peu partout, appartenant aux corps les plus divers et souvent à de simples particuliers, étaient à la merci de tant d^accidents ou de caprices. Ne pouvant s'en emparer, pour les centraliser dans la main de TEtat, comme le fit plus tard la Révolution, Moreau voulait du moins les rendre accessibles aux savants, en indiquant à ces derniers où ils pourraient les trouver et en mettant même sous leurs yeux les copies du plus grand nombre possible d^entre eux. La table des chartes inédites devait compléter la table des chartes publiées, la première à laquelle on eut songé, la première à laquelle on devait songer; puis était venue la copie des chartes qui risquaient le plus d'échapper à l'a* vide curiosité de la science. L^ensemble de ces travaux donnait aux études historiques un fondement qu elles n'avaient pas eu jusque-là; Moreau ajoutait qu'il donnait aussi un fondement au droit pubUc; car, à ses yeux, nous Tavous dit, la législation n'était pas un produit de là raison pure, mais la résultante des mœurs, des traditions et des lois du passé. On a vu qu'il ne se bornait pas à rechercher les mœurs, les traditions et les lois générales de la nation, et qu^il voulait connaître aussi celles de chaque province , comme s*il eût prévu le nivellement que la Révolution était sur le point d'opérer sur toute la France, et s'il eût voulu y soustraire au moins le souvenir de nos vieilles insti* tutions.

Moreau ne songeait qu'aux moyens de développer encore son œuvre , au moment même où la Révolution allait brusquement Tinter^ rompre. S'il s'était fait une sorte de département, auquel il rattachait tous les grands travaux d'érudition de l'époque : le Journal des savants , le Recueil des ordonnances des rois de France, la Nouvelle collection des conciles, le Rymer français, le Catalogue des chartes imprimées, les Lettres d'Innocent III, etc. , etc ; s'il prétendait être chargé à la fois

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des recherches dans les archives, des publications savantes^ des missions scientifiques ; s'il embrassait dans son activité dévorante , absorbante et parfois encombrante , la science et l'administration , il tenait à ce que la Société littéraire, à ce que le Comité des chartes, que, j^ous tant de noms et de formes diverses, il s'était toujours efforcé d'établir et de faire fonctionner, eût sa part de toutes ses conquêtes» Il trouvait que ce n'était point assez de confier à ce Comité le soin des chartes; il voulait en faire le conseil d'une entreprise dont il attendait des résultats de plus en plus considérables: t Jusqu'à présent, écrivait-il en avril i 776, notre comité ne s'est occupé que du rapport des chartes, sur lequel on ne s'est proposé que d'en fixer la date ou l'authenticité , pour juger si elles dévoient être insérées dans la collection générale dont on projette fimpression ; de là « la monotonie ennuyeuse de nos conférences. Je propose donc que , sans abandonner ce travail, qui n'exige que les notes des Bénédictins auxquels les chartes sont confiées, notes 'qui peuvent être remises à M. de Bréquigny, chargé de l'arrangement de la collection , on occupe un peu nos séances des questions de fait qui peuvent s'élever. Je suis en état de leur en fournir plusieurs qui, débatues contradictoirement, donneront à nos assemblées du mouvement, de l'intérêt, le plaisir de discuter, et quelc[uefois celui même de disputer. Notre comité n'a pas été seulement établi pour préparer l'édition d'un ouvrage , qui , quelqu'important qu'il soit, n'eût exigé ni la multitude des livres que l'on a- acquis > ni la multiplicité des travailleurs que l'on a mis en activité pour enrichir notre cabinet en livres , en manuscrits , en monumens et en titres jusqu'ici inconnus. C'est réellement le cabinet d'un historiographe de France que l'on a vouhi former. Il est, il sera quelque jour à l'histoire de la monarchie, inséparable de celle de la législation et de l'administration 'du Roi, ce qu'est le cabinet du Jardin du Roi à l'histoire naturelle et à toutes les parties de la phisique. Cet établissement utile est tout formé , le fonds en est fait ; ce que nous demandons n'est plus dépense, il ne consiste qu'en honneur, et indique le seul moyen que l'avare de Molière propose à son intendant, celui de

faire d'excellentes choses sans argent. Gloire, émulation, encouragemens , considération , voilà notre monnoie i nouB autres gens de let* très. Ce sera toujours la faute du Gouvernement, s'il ne saisit pas les moyens de multiplier ses valeurs, et s'il n'a pas l'art de les em* ployer ^^K »

Nous avons déjà fait, nous aurons encore à faire tout à l'heure des réserves sur les économies de Moreau ; mais s'il ressemblait à l'avare de Molière, ses projets n'en étaient pas moins pleins de grandeur et d'utilité. Réservant au Comité des chartes un rôle qui se développait avec sa propre situation , il ne négligeait rien pour en recruter le personnel aussi bien que possible. En 1782, ce Comité était composé: du Garde des sceaux, de Bertin, de Moreau, de dom Clément, de dom Labat, de dom Merle, de dom Turpin, du marquis de Paulmy, de Bréquigny, de l'abbé Lecoigneux, de Saint-Genis, de dom Grenier, de dom Poirier, de dom Lièble , auxquels furent adjoints bientôt après le marquis de Pastoret , La Porte du Theil et dom Brial ^^h Au mois d'avril 1 786, Moreau en poursuivait une organisation plus complète et définitive; une liste qu'il proposait le i3 mars 1787 comprenait les noms des savants que nous venons de citer; à la suite figuraient des correspondants étrangers et r^;nicoles qui collaboraient au dépôt des chartes, où siu* le concours desquels on croyait pouvoir compter. Par les services que la plupart de ces derniers ont rendus et que les autres avaient commencé à rendre et auraient à coup sûr rendus, si l'heure de la Révolution n'eût pas été aussi proche, ils sont peut-être dignes tous, à divers degrés, d'être signalés à la reconnaissance publique dans l'introduction d'un ouvrage destiné à rappeler le\u*s travaux. Droz et Lambert de Barive, dont nous avons déjà parlé, occupent parmi ces savants une place importante ; après eux , viennent Godefi:'oy, garde des archives de l'ancienne Chambre des comptes de Lille; dom de Witte, archiviste de Saint-Bertin ; Fossa, professeur de droit, et l'abbé Balanda, bibliothécaire de l'université de Perpignan;

^'^ Le Cabinet des manuscrits, t. I, p. Si 3.

Chiniac, iieutenant générai de la sénéchaussée d'Uzerches ^ et Vacher de Bourg-l'Ange, avocat à Anrillac. Quant à Corneille-François de Nélis, évêque d*Angers; Laloy, avocat à Chaumont-en-Bassigny; le P. Caresmar^ prémontré à Barcelone, et Tabbé Grandidier, à Strasbourg, — celui-ci enlevé par la ïnort à la fleur de l'âge et au début d*une carrière scientifique qui promettait d'être des plus brillantes, — ils n'eurent point le temps de répondre d'une manière complète à Tattente de Moreau. Les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur compris au nombre des correspondants étaient : pour la Normandie et le pays chartrain, dom Le Noir, historiographe de Normandie; pour le Limousin, dom Deschamps et dom Col ; pour la Guyenne, Thistoriographe de la province, dom Carrière ; pour la Bourgogne et la Bresse, dom Villevieille ; pour le Soissonnais , dom Mulley ; pour la Champagne , dom Foumier, et pour TAuvergne , dom Verdier de la Tour. Dom de Vaines, l'auteur du Dictionnaire raisonné de diplomatique, en faisait également partie. La congrégation de Saint-Vanne était représentée par dom Berthod, alors dans les Pays-Bas, occupé à la continuation des Acta Sanctoram; par dom Jeannin, pour la Thiérache ; par dom Pierre, dom Brincourt, dom Diunay et domDumay neveu, dom Bourgeois et dom Barthélémy, pour la Champagne ; dom Arnould, dom Lemaire et dom Lefebvre étaient aussi désignés pour les travaux relatifs à cette province, mais ils ne paraissent pas s'en être occupés. Les correspondants du Comité pour les Trois-Evéchés étaient dom CoUoz et dom Tabouillot; pour la Lorraine, dom Bonnaire, dom Julien, dom Solvert, dom Gerrin, dom Estienne et dom de Puibusque; pour la Franche-Comté , dom Grappin, dom Charles, dom Mouton et dom Roux, tous religieux de la congrégation de Saint-Vanne. Par un pieux sentiment de reconnaissance, on avait ajouté à cette liste les noms des collaborateurs qui étaient morts à cette époque : dom Fonteneau, historiographe du Poitou; dom Gérou, qui avait exploré les archives de l'Orléanais et de la Touraine; dom Brillet, celles de la Champagne; dom Queinsert, celles de la Flandre, de l'Artois, du Cambrésis et du Vermandois; dom CaflBaux, historiographe de la Picardie ; dom Hous-

inraiwcati «itiOsale.

seau, historiographe de TAnjou, de la Touraine et du Maine; dom Bugniàtre, historiographe du Laonnois; et le chanoine Afforty, qui avait communiqué le résultat de ses dépouillements des archives de la ville et du diocèse de Senlis. Cette nomenclature des corre^)ondants de Moreau et du Comité sera i peu près complète, quand nous aurons ajouté les noms déjà cités de Houard, à Dieppe, et du chanoine Mutte, à Cambrai ; ceux de dom Siegnitz, de dom Probst , Bénédictins de la congrégation de Saint-Vanne , et du chanoine Derosne , qui explorèrent les archives lorraines ; de dom Eyme, qui envoya des copies des chartes de Marmoutier ; du chanoine Leydet, qui explora les dépôts du Périgord;,du procureur général Rangeard de la Boissière, qui fournit la copie de Tinventaire de la Chambre des comptes de Blois, et de Fescheux , qui avait dressé l'inventaire des chartes de Pau.

La part prise par chacun de ces correspondants au développement du dépôt des chartes a été mise en lumière et déterminée avec une remarquable précision par M. Léopold Delisle, dans son Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale (^), dont l'histoire du dépôt des chartes forme un des plus intéressants chapitres. Nous saisissons avec empressement l'occasion de reconnaître les secours que nous a fournis cet ouvrage , véritable modèle du genre. Nous nous en sommes constamment inspiré , heureux de nous appuyer sur un pareil guide. Nous avons ajouté des détails nouveaux à ceux qu'avait donnés M. L. Delisle, mais il nous avait tracé la voie de main de maître, et nous n'avons eu qu^à Ty suivre.

n n'est pas sans intérêt d'examiner de quelles ressources Moreau a disposé pour son entreprise. C'est là , s'il faut l'avouer^ son point faible. Nous avons vu avec quelle naïveté il proclamait son intention de payer surtout ses coUaborateiu^ en flatteries et en belles promesses. Bien que ses ressources fussent médiocres , elles auraient suflB pour rétribuer d'ime manière plus substantielle tous ceux qui travaillaient sous ses ordres; mais nous avons constaté qu'il se comparait lui-même à l'avare de Molière, et peut-être n'avait-il pas tout à fait tort. On l'a

<*) T. I, p. ôSgetsuiv.

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accusé d*avoir songé d'abord à ses propres intérêts , ainsi qu'à ceux de son neveu Moreau-Dufoumeau, auquel il tenta, mais en vain, de passer la succession de son œuvre , bientôt confisquée d'ailleurs par la Révolution. Cette économie malencontreuse et ce népotisme regrettable ralentirent le zèle des Bénédictins. Quelle que soit l'importance des travaux que Moreau sut accomplir avec les modestes sommes dont il disposait, on ne peut mettre en doute qu'il aurait fait mieux encore s'il avait apporté quelque générosité dans l'emploi de ses ressources. Après avoir souri de sa parcimonie , il faut bien en constater les inauvais effets. De 1769 à 1763, une somme de 5 0,0 00 livres avait été consacrée à la formation du dépôt de législation. Dès le 1^ janvier 1763, un fonds annuel de il, 000 livres était destiné aux recherches du dépôt des chartes; mais ce fonds fut bientôt augmenté de 12,000 livres, 6,000 livres en 1 764 et 6,000 en 1 769 ; enfin une somme de ia,ooo livres, qui avait été autrefois affectée au Recueil des historiens de France, fut attribuée, en 1783, au dépôt des chartes, la congrégation de Saint-M aur ayant décidé de supporter les frais de cette publication. L'assemblée générale du Clergé de France avait de plus voté, dans sa séance du 9 septembre 1786; sur les instances de Miro^ mesnil, im secours, extraordinaire il est vrai, de 1 0,000 hvres, en vue de hâter les progrès des recherches historiques dans les provinces. Le budget s'était vite accru; en 1789, il comprenait la somme annuelle de 17,200 livres que nous venons d'indiquer, plus le revenu d'économies accumulées, formant un capital de 2 5, 000 livres et dont les intérêts annuels étaient de 2,687 livres 10 sous; en tout, 19,887 livres 10 sous. Mais un grand nombre de frais accessoires, payés par le Trésor royal, Venaient s'ajouter à ce budget ordinaire; Moreau recevait un traitement annuel de 17,000 livret et une gratification de 4iOOO, à la charge par lui de payer 2,000 livres à Valcourt, occupé de la correspondance et des soins administratifs, et 2,000 à Moreau- Dufourneau, attaché à la recherche de toutes les matières de législation et de jurisprudence et à la confection des tables générales. 17,400 livres étaient accordées à Bréquigny pom* les divers travaux

auxquels il était employé; i^ôoo à La Porte du Theil pour sa collaboration à Tédition de la collection générale des chattes; 2,000 à Mouchet pour le Glossaire français; 3,ooo à Godefroy, garde des ai^chives de Tancienne Chambre des comptes de Lille. Godefroy recevait en outre de ladministration des domaines 2,000 livres pour la rédaction de Tinventaire général des chartes des anciens comtes de FJandre. Toutes ces sommes réunies forment, on le voit, l'important budget annuel de 66,787 livres 10 sous, auquel venaient parfois s'ajouter des ressources extraordinaires, telles que le secours de 10,000 livres, voté en 1 786 par rassemblée générale du Clergé. Tous ces chiffires sont extraits des renseignements fournis par Moreau, & propos d*un questionnaire que M. Le Brun, député à TAssemblée nationale, à la fin de novembre 1 789, avait remis au Garde des sceaux.

Les réponses à ce questionnaire nous permettent de nous rendre compte de Tétat des dépôts au moment de la Révolution. Le dépôt des chartes se composait de 4oo cartons et d'environ 5o,ooo chartes puisées dans 35o fonds, plus de 221 chartes originales provenant des archives des Pays-Bas et transmises par le Ministère des Affaires étrangères. Il comprenait en outre 799 titres, tant en parchemin qu'en papier, soit originaux , soit copies, achetés à Blondeau de Chamage. En 1772, on y avait joint : 1 ° ^9 volumes relatifs à Thistoire de la Franche- Comté; 2® 18 volumes d'ordonnances anciennes du Parlement de Besançon; 3^44 volumes de copies de pièces concernant l'histoire des Pays-Bas. — Ces trois collections avaient été rassemblées par François Courchetet d'Esnans : les deux premières venaient de la mission qui lui avait été confiée , en 1 732 , de dépouiller et de mettre en ordre les archives du Paiiement de Besançon ; la troisième était le résultat des recherches qu'il avait faites dans les archives des Pays-Bas, après la conquête du maréchal de Saxe, pour y recueiUir et transcrire les pièces intéressant l'histoire ou les droits du Roi^^'. — 4i»ooo de ces diverses pièces avaient été inventoriées.

Le dépôt de législation , qui renfermait une collection considérable

^'^ T. I, p. 44o, et L. Odisle, Le Cabinet des nuuiuscrits, p. 56g-570.

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