LETTRE DE DOM COL À MOREAU
Meymac, 3i août 1768.
MoDsieur, vous aviés raison de ne plus me croire à Limoges, puisque j*en étois effectivement party dès le commencement de juillet dernier, depuis lequel temps j'ay travaillé au château de Meaumont, dans les montagnes du Limousin, à sept lieues de Tulles; je me suis néantmoins derrobbé quelques moments pour parcourir quelques petites villes des environs, et j*ay vu dans les archives des maisons de ville d*Ussel, de Maimac et d*Égletons des pièces très-anciennes et très-curieûscs , dont je n*ay pu prendre que des notes très -succin tes, attendu le peu de séjour que je pouvois faire dans ces endroits là.
Monsieur Turgot , toujours attentif à favoriser les arts et les sciences, avoit sçu quil y avoit à Angoulême les tittres du prieuré de Beaulieu, qui a été réuni au collège de Tours. On lui fit entendre quil y en avoit de très-anciens, qui remontoient jusques au dixième siècle, et qu*il seroit bon de les faire visiter avant leur déplacement, dans Tespérance d y trouver des monuments intéressants pour Thistoire et les mœurs dupais. Monsieur Turgot écrivit donc à Messieurs les administrateurs du collège de Tours , pour les prier de laisser encore quelques mois ces papiers à Ângouième, jusquà ce qu'il en eût fait faire la revision. Il obtint un délay et m'écrivit dans les premiers jours du carême dernier, pour me prier de me transporter à Angoulême et y faire le dépouillement de ces archives. Je luy fis réponce que je m'y rcndrois après Pacque. Je comptois allors sur largent que vous aviés accoutumé de m'envoier au commencement de chacque année, et ce fut la seule raison qui m'engagea à vous demander pour la première fois de l'argent. Des occupations plus sérieuses ou des rabons que j'ignore vous
engagèrent à ne pas répondre à- ma lettre : j'ay cm même m^appercevoir, depuis ce temps là, que vous ne daigniës même pas accuser la réception des pacquets que je vous faisois passer, ce qui m*a fait soupçonner que vous étiés bien moins content de mon travail que vous le paroLssiés dans vos lettres. Dans ces circonstances,. M. de Maumont se trouvant pour des affaires à Limoges vint m*y voir,^ me vanta beaucoup les tittres et l'antiquité de sa terre, en m'ajoutant que, dans ces cantons, on trouvoit des monuments fort anciens. Il me pria de venir travailler chez luy. Un certain point d'honneur, un goût peut-être trop décidé pour ces sortes de recherches, m'engagèrent de traiter avec luy, et je promis à M. de Maumont de me rendre chez luy vers le commencement de juillet.
Dans ce même temps ,^ Monsieur Turgot arriva de Paris ; je fus le voir pour 4e prier de permetti*e que je fis passer mes recueils à Limoges sous son addresse pour en éviter le port. Il me demanda alors pourquoi je n avois pas été à Angoidême, et me proposa de commencer à faire ce voiage. Je fus obligé de luy répondre que je n'avois aucun fonds pour fournir à cette dépense, et je partis pour me rendre à Maumont. Sans doute qu'après mon départ. Monsieur Turgot aura écrit à M. Bertin, et voilà l'explication de toute cette affaire, dans laquelle vous avés cru remarquer quelque contradiction.
J'écris aujourd'huy à Monsieur Turgot pour m'obtenir un délay de deux mois, pendant lesquels je pourrois finir dans ces cantons. Si la chose est possible, je resteray i(^ pendant ce temps là; si elle ne Test pas, je partiray incessamment pour Ângoulême, dès que j*auray reçu sa réponce; A mesure que je transcriray les tittres du prieuré de Beaulieu, je vous les feray passer à Tordinaire. Je crois seulement que je dois y mettre peu de nottes; cela épai^nera du temps et de la dépense.
Vous ajoutés ,. au bas de votre lettre, quil doit encore vous revenir une centaine de tittres des archives de Saint-Estienne. Je vous ay fait passer touts ceux qui me restoient; je crois que vous avés dû en recevoir 3oa coppies, si j'ay bonne mémoire; il ne me reste plus entre mains qu'un extraict d'un ancien obituaire que j'avois pris pour mioy, à cause du nom de plusieurs anciennes familles qui s'y trouvent. Si vous croies qu'il vous soit utile, je vous en feray passer la coppie.
U y a encore dans les archives de Saint-Estiennc une quantité de pièces très-curieuses, mais j'avois à faire à un vieux ecclésiastique fort intéressé, qui, lorsqu'il a vu que je ne paiois plus la peine qu'il a voit detre mon gar- I. 29 '
laraiMcaïc «af omlk.
dien , ma fait la grâce de me dire que le Chapitre ne voidoit plus permettre que je travaillasse plus longtemp chez luy. J*ay été obligé de me-rettirer et d*abbandonner ces archives, avec beaucoup de regret, parce quelle sont les plus riches de la province.
Voilà, Monsieur, une trop longue lettre , contre mon ordinaire, pour ne vous rien dire d'intéressant, mais imputés-vous en la faute, s il vous plait; vous me mettes dans le cas de vous rendre compte de ma conduite. Je le fais de bonne foy pour lever vos scrupuUes, n'aiant rien tant k cœur que de vous prouver que je mérite peut-être Thonneur de me dire, etc.
GOL.
(CoUectioD Morean, n* 386, fol. i4t.)