‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 64 sur 155 · LETTRE DE DOM LE NOIR A MOREAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE DOM LE NOIR A MOREAU

5 février 1769.

Monsieur, j*ai peut-être un peu trop différé à répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m*écrire le 22 du mois passé. Si cela est, je vous en demande mille pardons, mais comme elle m'a paru mériter beaucoup d'attention, j'ai cru que vous ne trouverriez pas mauvais que je me donnasse quelque temps pour y faire mes réflexions. Vous la commencez, Monsieur, par me dire fort obligeanment que le Ministre est' satisfait de mon travail, et qu'il m'exhorte à continuer mon état des titres qui intéressent la province de Normandie. Mais il vous faudroit, dites-vous, quelque chose de plus, et vous voudriez vous mettre parfaitement au fait de tout ce que renferme le dépôt si riche et si étendu de la Chambre des comptes de Paris. Je crois en effet , Monsieur, que rien ne seroit plus h propos. Il n'est pas douteux que , pour ne pas perdre un temps infini à faire copier des titres sans nombre qui figureroient mal dans la collection des chartes, et qui ne feroient qu'en augmenter le volume sans aucune utilité, il est nécessaire , avant toutes choses , de s'en procurer des notices exactes et bien faites, qui, renfermant, pour ainsi

dire, toute la substance de chaque titre, puissent en faire connoitre au premier coup d'œil Timportance ou l'inutilité. Ce sera, je l'avoue, un travail de plusieurs années, et qui ne laissera pas d'être coûteux. Mais dès qu'il est nécessaire, je ne vois pas qu'il y ait à balancer. Si l'on a cru devoir sacriffier six mille livres par an, pendant dix à douze ans, pour avoir un volume d'extraits de chartes déjà imprimées, on ne doit pas, ce me semble , regreter ce qu'il en coûtera pour avoir en moins de temps des notices exactes et détaillées de tous les titres que renferme la Chambre des comptes de Paris : d'autant plus que ces notices ne seroient pas seulement utiles à la collection des chartes , mais qu'elles seroient encore en elles même un ouvrage important et qui peut-être est nécessaire. Si l'on en avoit fait faire de semblables avant l'incendie de la Chambre, l'on auroit quelque sujet de se consoler de ce malheur, au lieu que , faute d'avoir pris cette précaution , l'on a fait une perte immense et qui est entièrement irréparable. Or ce qui est déjà arrivé peut arriver encore, et, dans ce cas, quelles obligations la postérité n'auroit*elle pas au Ministre qui lui auroit conservé tout l'essentiel de tant de titres, où sont consignés les droits du Roi^ et dont dépend souvent la fortune des .particuliers?

Vous voiez. Monsieur, que je suppose qu'il n'y a à cette Chambre aucun inventaire des titres qu'elle renferme; et cela est exactement vrai, quoique cependant il y en ait un, qui peut-être jnéme est à-peu-près suffisant pour le service do ses officiers, mais je pense qu'il ne peut remplir les vues du Ministre. Premièrement, c'est plustôt un inventaire des titres qui étoient à la Chambre avant l'incendie que de ceux qui y sont actuellement; on y trouve annoncés un grand nombre de titres qui n'existent plus, et, très-souvent, on n'y trouve point ceux qui existent encore aujourd'hui, ou s'il y en est fait quelque mention , ik ne sont plus communément à la place qui leur est assignée dans cet inventaire, ce qui aujourd'hui le rend comme nul à leur égard. Secondement, il n'est .point assés détaillé, et, le plus souvent, on ne peut juger d'après lui de l'importance ou de l'inutilité de la pièce qu'il indique. On trouve , par exemple , dans ce dépôt des lettres patentes de Tan ili6li, par lesquelles le roi Louis XI, cassant et annulant toutes les procédures commencées au Parlement contre le duc d'Âlençon , accusé d'avoir fait tuer quelques personnes qui, sous le règne précédent, avoient révélé ses intelligences avec les ennemis de l'État, et d'avoir en outre envoie en Angleterre un jacobin du couvent d'Argentan pour faire au roi Edouard des pro-

positions contraires aux intérêts- du Roi et du Royaume, Sa Majesté déciare qu*elle ne veut pas que ledit seigneur duc puisse être inquiété en aucune façon à loccasion desdittes accusations , et quelle entend que sesdittes lettres patentes , qu elle-même a enterrinées et vériffiées, sortissent leur plein et entier effet, sans qail soit besoin en avoir autre enteirinement ou expédition en sa court de Parlement ou ailleurs en quelque manière que ce soit, attendu qu'au Roi seul compette et appartient la connoissance , correction , punition, extinction et abolition de tous cas concemans la personne des ducs et pairs de France. Voilà assurément, Monsieur, une pièce très-importante. Or, on ne s'en douteroit jamais, si on ne la connoissoit que par l'inventaire de la Chambre, dans lequel eUe est annoncée simplement et en deux mots comme des lettres de grâce qui nont rien d'extraordinaire. Il en est de même de la pluspart des titres portés sur cet inventaire; d'où je conclus qu'il est absolument insuffisant pour tous guider dans le choix de ceux qui doivent entrer dans la collection des chartes.

Quant à ce que vous me demandez en second lieu , sçavoir si le travail que je fais pour la Normandie , on pourroit le faire en général pour tout ce qui est contenu dans ces archives si étendues et mal connues, }'ai l'honneur de vous répondre ,. Monsieur, que je n'y vois aucune impossibilité. Les magistrats sans doute ne s'y opposeront pas et n'y mettront aucun obstacle, ce travail ne pouvant être que très-utile à la Chambre même, qui, parle moien des écrivains quelle emploie journellement et pendant tout le cours de l'année, pourroit se procurer une copie du nouvel inventaire, sans qu'il lui en coûtât la moindre chose. Je n'y vois donc d'autre difficulté que celle de trouver quelqu'un qui ne manque pas tout-à-fiadt d'intelligence , qui ne soit pas entièrement étranger dans l'histoire et la géographie du Royaume, et qui se sente assés de force et de courage pour aller, tous les jours delannée, quelque temps qu'il £eisse , s'enterrer deux fois par jour dans un tas immense d'anciens titres, dont la lecture n'aura pour lui rien d'amusant, nrqui puisse le dédomager en quelque façon de sa peine et de son travail. Or une telle personne n'est pas absolument introuvable, et le Ministre a plus que tout autre des moiens pour la trouver.

Comme je crois. Monsieur, entrevoir par votre lettre que vous seriez assés disposé à jetter les yeux sur moi pour cet effet, en quoi sans doute vous pensez m'obliger, permettez-moi de vous faire mille remercimens de cette bonne volonté de votre part, mais en même temps trouvez bon, s'il

vous plaît, que je vous supplie instamment de vouloir bien ny pas penser. Ce travail, plus disgracieux par lui-même que vous ne le pouvez croire, le seroit pour moi encore plus que pour tout autre. Je veux dire, Monsieur, que je ne pourrois me charger de cette entreprise qu'en même temps je ne renonçiisse à mon travail sur Thistoire de Normandie. Or je vous avoue que je ne me sens point la force de faire un tel sacrifice. Perdre ainsi dans un moment tout le fruit du travail le plus assidu depuis neuf à dix ans seroit quelque chose de bien dur pour moi. Je vous prie donc instamment de vouloir bien m*en épargner la peine , et d*être persuadé que je vous en aurai mille obligations.

Lb Noir, B. B.

(Collection Moreaa, n*3(i2, fol. 122.)

Page 1