LETTRE DE LEYDET ('' À BERTIN
Pau, 3o juin 1773.
Mes recherches dans le trésor de Pau ont été secondées par tant de bontés de la part de M. de Fécheux ^^\ que j*ay eu lieu de reconnoitre tous les jours que Votre Grandeur ne m*avoit pas fait trouver un ami simplement obligeant, mais encore véritablement affectueux. Jen ai reçu des témoignages trop fréquens, soit par les commodités quil ma fournies, pendant que je travaillois sous ses yeux , soit par des attentions distinguées pendant quelques maladies que j*ai essuyées depuis que je suis ici, que je mériterois d*être taxé d'ingratitude si je n'en faisois k Votre Grandeur des remercimens particuliers.
L'unique peine que j'aie maintenant , Monseigneur, c'est de n'avoir pas fait un ouvrage qui soit digne d'être le fruit de la protection de Votre Grandeur.
^*) Lieydet, chanoine régulier de Chancdade. Ses travaux sur Thistoire du Périgord, acquis en 181a par la Bibliothàcjue nationale, forment, avec ceux de Prunis, les vingt-deux premiers volumes de la collection dite du Périgord.
{*> G*est à Fécheux qu*est due la copie de Finventaire du Trésor des chartes de Pau , qui forme le n* 370 de la Collection Moreau.
Dans le pfan de mes recherches, je me suis fait une loi d'examiner, par moi-même et dans le plus grand détail , toutes les pièce^ qui occupent la vaste armoire du Périgord et du Limousin. Là s^est trouvée une ample collection de chartes concernant nos anciens comtes, avant la confiscation du Périgord en iSgg. J'y ai recueilli un nombre considérable de faits qui m'ont paru curieux et peu connus sur les guerres particulières à la province ou sur celles qui furent générales pendant la domination angloise; j'ai acquis quelques connoissances sur plusieurs anciennes familles du pays, sur son histoire ecclésiastique, sur ses monoyes et sur son commerce. Je n'ai point négligé ce qui pouvoit avoir rapport aux mœurs, aux anciens usages, aux loix locales, à l'administration de la justice, et aux privilèges et imuMimtés des comtes ou des villes principales. Dès qu'une pièce m'a paru intéressante, je l'ai transcrite en son entier. Quant aux actes moins importans , j*en ai tiré, par extrait formé des propres paroles du texte , ce qui méritoit d'être conservé. Je me suis contenté de parcourir rapidement les titres mêmes qui n'étoient plus d'aucune utilité en apparence , pourvu qu'ils fussent anciens. J'en ai pris des observations sur la chronologie, le comput ecclésiastique et civil et quelques autres points de la diplomatique. Là j'ai résolu quelques fois des difficultés sur la géographie ou déterminé l'étendue d'une jurisdiction ou fixé la signification des mots obscurs et singuliers de la basse latinité pour le supplément du Glossaire , qui peut toujours recevoir de nouveaux éclaircissements.
Ce travail a dû occasionner àe$ recueils diffus; mais j'ay mieux aimé donner dans cet excès que d*être trop resserré; par cette surabondance, je m'évite les regrets que j'aurois dans le nouveau dépouillement que je ferai de mes porte-feuilles, quand je serai retiré.^
La comté du Périgord étant passée dans les maisons d-Orléans, de Bretagne-Penthièvre, d'Âlbret, et enfin entre les mains des roys de Navarre ^'\ j'ay fouillé avec soin dans les armoires qui contiennent leurs papiers; et, parce que les maîtres du Périgord ont eu des liaisons avec les seigneurs d'Armagnac, de Foix, etc., je n'aypas cru devoir négliger les chartes de
(^) ArdlamlMiad VI, comte de Périgord, ayant été banni pour crime de rapt, en iSgg, le comté de Périgord fut donné à Louis d*Oriéans. Charies d*Oriéana, son fib, vendit le Périgord, en i438, à Jean de Kois, comte de Penthièvre, aoqpel succéda, en làhh^ son frère Guillaume de Kois. Celui-ci mourut en 1^55 , laissant trois filles : Famée, Françoise, apporta en dot le vicomte de Périgord à son mari Alain, sire d*Albret [1^70]. B appartenait à Jeanne d^Albret, lorsqu'elle épousa Antoine de Bourbon. Henri IV, leur fils, le réunit à la couronne de France.
ces derniers; il s y est trouvé des pièces relatives à notre province, quon y avoit transportées pour des intérêts qui leur étoient communs.
Dans le cours de mon travail, je ne me suis pas tellement borné au Périgord que je naye aussi recueilli plusieurs actes importans sur Thistoire générale du Royaume, dans le dessein que j en pourrois former dans la suite une collection qui pût vous être présentée. Monseigneur, pour le dépôt des chartes du Roy; en étendant ainsi mes vues, j'ai cru suivre les intentions de Votre Grandeur, que j'ai regardé comme un devoir glorieux pour moi de remplir, autant que mes connoissances ont pu me le permettre.
Mais je me croirois coupable envers TÉtat, Monseigneur, pour tout le temps qu'un plus long détail prend mit sur des moments précieux que vous employez à sa félicité. Je me borne donc maintenant à présenter à Votre Grandeur deux mémoires ou recueils de chartes que j'ai tirées des archives du château de Pau , l'un sur l'histoire générale qui regarde la conquête de la Guienne sous Charles V, et l'autre sur les anciennes monoyes du Périgord.
Les projets ultérieurs que je forme dans ce moment ne sont pas bien étendus. La permission que M' le Prince-archevêque de Bordeaux ^^^ a bien voulu m'accorder de visiter ses archives m'attire d'abord dans cette ville, et l'influence que Bordeaux a eue dans toutes les affaires de la Guienne, pendant le séjour des Ânglois dans cette province, me fera tenter auprès de MM. les jurats d'obtenir, s'il est possible, une semblable permission pour le trésor de l'hôtel-de-ville. Ses registres pourront peut-être donner quelques éclaircissements sur l'histoire du Périgord, s'il s'est conservé dans ce dépôt des papiers qui soient anciens, comme je puis le présumer.
Cependant, Monseigneur, quels que soient mes projets, ib seront toujours subordonnés à telle disposition qu'il plaira à Votre Grandeur de me faire connoitre : je me ferai un devoir capital de suivre ses volontés pour vous assui^er, Monseigneur, du parfait dévouement que je vous dois à tant de titres.
Je suis , etc.
Letdbt,
chanoine régulier de Chancelade.
(Collection Moreâu, n* 336, fol. 7a.)
(^) FerdinaDd-Maximilien Mériadec, prince de Kohan-Guémené, arehevèqoe de Bordeaux, da 96 décembre 1769 eo février 1781.
fwriiivraiK vatiorale.
RÉPONSE DE BERTIN k LEYDET.
i6 jiiUIel 177»-
J'si reçu , Monsieur, votre lettre du 3o juin dernier, avec les deux extraits que vous y av^s joints , conceniant les pièces tirées des archives de Pau qui peuvent intéresser l'histoire générale de France.ainsî que celte des monnoyes particulières aux provinces.
Si vous n'avés pas reçu ma réponse plutôt, c'est que j'ai voulu lire en entier et à tête reposée les deui receuils en question et qu'il m'a fallu |dusieurs jours pour en trouver le teois.
J'ai été on ne [peut] pas plus satisfait des détails qu'ils contiennent, de l'exactitude et du véritable travail que je vois que vous y avés aporté, ainsi que des observations dont vous avés accompagné les pièces, soit pour leur teneur, soit poiu* leur forme, soit pour l'état phbique de chaque pièce, et je vous en fais mil remerciments ; j'en dois i M. Fescheux de toutes les attentions qu'il a apportées à remplir ce que je désirois, et je m'en acquitte par ce courrier; c'est bien te moins que je l'en remercie.
Je compte communiquer dans quelque tems Ji MM. de Sainte-Palaye et Bréquigny les deux receuils que vous m'adresses; il est bon de lier et de faire connoltre enlr'eux des littérateurs comme vous et eux; je vous réponds d'avance qu'ils en feront grand cas.
Comme les archives de Pau appartiennent au Roy et dépendent de lui , je n'ai rien, pour le présent, à désirer sur cette partie, sinon de vous prier de faire, lors du travail ultérieur qui doit vous occuper, sur les extraits que vous emportés, des nottes sur les erreurs de lieu, de fait ou de datte que vous découvnrés dans le catalogue ou inventaire que vous connoissés (tes titres renfermés dans ces archives. Je m'explique; je suis bien loin de vous demander de faire un recensement exact de cet inventaire ou catalogue avec les nottes de ces erreurs; ce seroit un travail trop long et qui oc vaudroit pas même la peine que cela occasionneroit; mais comme vous avés eu occasion d'observer quelqu'unes de ces erreurs dont vous avés fait notte dans les deux receuils que vous m'adresses, si vous aviés quelques autres articles où vous ayés eu occasion de vériffier pareilles erreurs, ou que, dans ta suite de vos recherches et de vos travaux, vous en remarquiés de
nouvelles, je vous prie de m'en faire part, afin qu'elles soyent jointes à la copie de l'inventaire de ces archives qui est au dépôt des Chartres. Vos travaux étant finis à Pau , je n'ai qu'à vous remercier des offres que vous voulés bien me faire et à vous ofirir ce qui dépendra de moi à Bordeaux pour y favoriser vos recherches. Gomme les archives de l'archevêché ne sont ni roy ailes, ni publiques, nous aurons peut-être besoin au dépôt des Chartres d'avoir des copies exactes des titres qui peuvent s'y rencontrer, et je vous prie de m'écrire, quand vous serés arrivé à Bordeaux, afin que je vous y adresse l'instruction nécessaire , si vous ne l'avés pas encore , que nous re* mettons aux sçavants et gens de lettres qui s'occupent des recherches diplomatiques dans les différentes provinces du Royaume. Je suis, etc.
Bertih.
(Collection Moreau» n* 336» fol. 83.)