‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents)Chapitre 8 sur 155 · LX XVIII · texte numérisé non relu

LX XVIII

et parut en 1775. Le 27 avril 1779, Mouchet, sur la demande de Bréquigny, iîit officiellement adjoint à ce dernier, avec promesse de survivance. Leurs noms se trouvent rapprochés en tète du troisième volume, publié en 1783, qui comprend les notices des chartes antérieures à 1 1 79. En 1 789, le quatrième volume était à peu près complètement imprimé (^). 11 n*est pas douteux, comme nous Tavons dit plus haut, que la Table chronologique parut trop tardivement, à des intervalles trop éloignés , et ne fut pas poussée assez avant pour rendre aux collaborateurs du dépôt des chartes les services qu on était en droit d'en attendre. Les matériaux en furent plus utiles à ceux qui étaient chargés de la direction et de l'organisation du dépôt lui-^ même. Toutefois ce sont surtout les savants de ce siècle qui ont recueilli les fruits de cet important travail, dont la continuation est due à l'Académie des inscriptions.

Autant il eût été désirable que la publication de la Table chrono^ logique fut conduite rapidement, autant il était sage de ne procéder qu'avec lenteur à la préparation et à la publication du Rymer français , des Diplomata, chartœ, comme ce recueil devait être définitivement appelé. Les recherches dans les dépôts d'archives étaient loin d'avoir été épuisées; beaucoup de fonds n'avaient pas été explorés; tous les documents de* la Bibliothèque du Roi n'avaient même pas été recueillis. C'est ce que Moreau avait bien compris , et ce qu'il exphquait dans un de ses rapports sur l'état des travaux littéraires (^). Mais comme le Rymer français était le principal objet en vue duquel les savants qui avaient répondu à l'appel de Moreau et de Berlin avaient dépensé tant d'efforts , et comme on voulait « que le public ne pût dou* ter de la réalité de cette immense entreprise , » il avait été résolu « qu'il falloit commencer par donner un volume tel quel. » Dès la fin de 1 780 , les'membres du Comité des chartes faisaient connaître, dans des conférences tenues chez le Garde des sceaux, les observations que l'examen

^*) T. I, p. 320-3ai, et L. Delisle, Le Cabinet des nuuiuscrits, p. 558; préface du tome I et du tome IV de la Table.

des pièces confiées à chacun d'eux leur avait suggérées. Ces conférences semblent avoir été interrompues en 1 786 ; mais elles avaient eu pour résultat de provoquer des discussions qui étaient une garantie de l'intérêt et de l'authenticité des documents. Les extraits des procèsverbaux que nous publions prouvent que l'attention la plus scrupuleuse était apportée à la préparation des Diplomata. On décida que les textes seraient accompagnés de sceaux, dont Desmarest , président de l'élection de Senlis, avait dessiné les types avec beaucoup de soin. Le plan de l'ouvrage fut arrêté à la fin de 1 78 1 , et son exécution confiée à Bréquigny. Bien que , sur la demande de celui-ci , le Garde des sceaux, Miromesnil, lui eût, dès 1782, adjoint La Porte du Theil comme auxiliaire , la publication des Diplomata subit de grandes lenteurs. On se l'explique sans peine , quand on songe à la quantité de travaux considérables que Bréquigny devait conduire à la fois. Des remarques médiocrement obligeantes, consignées dans un rapport de Moreau sur l'état des travaux littéraires, montrent, d'ailleurs, par quels tiraillements Bréquigny fut entravé. Les observations des Béné dictins en fournissent aussi la preuve. Désireux sans doute d'obtenir pour eux-mêmes la publication des Diplomata, ceux-ci faisaient sans cesse ressortir, non sans raison , il est vrai , que la rédaction des Ordonnances et la direction du Glossaire de l'ancienne langue françoise et de la Table chronologique des chartes et diplômes, que la collaboration au Journal des savants^^\ les travaux de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions , les recherches sur la Chine et les Chinois , etc. , étaient im fardeau trop lourd, même pour im homme de la valeur de Bréquigny. On ne peut donc s'étonner qu'entravé par tant d'inévitables tiraillements , ayant à se défendre contre tant d'attaques , absorbé par de si nombreuses occupations, Bréquigny n'ait achevé le premier volume des Diplomata qu'en 1788; encore la préface, véritable chefd'œuvre de critique, n'en fiit-elle terminée qu'assez longtemps après. Le volume parut enfin en 1791, sous le titre de Diplomata, chartœ,

epistolœ et alla documenta ad res francicas spectantia^^K U comprenait les chartes et diplômes de l'époque mérovingiemie.

Sous le même titre, mais avec un sous-titre spécial, parut en même temps un recueil en deux volumes, sans introduction et sans tables, qui devait faire partie de la grande coUection de documents diplomatiques que la Révolution venait interrompre : nous vouions parier de Tédition des Lettres JT Innocent III, donnée par La Porte du Theil. Destinée sans doute à être la première série d'une suite des lettres des Papes , que ce savant avait recueillies à Rome avec le zèle et le succès que l'on sait, elle devait heureusement comhler une lacune considérable, qui jusqu^alors avait semblé rendre impossible une édition complète des lettres d'Innocent III. En effet, Guillaume Sirlet n'avait pu en publier que les deux premiers livres, qui parurent à Rome, en 1 543, en un volume in-folio. Du May, conseiller au Parlement de Dijon, fit imprimer à Paris, en 1626, d'après un manuscrit du collège de Foix , cinquante-trois lettres tirées des livres XIQ-XVI. En 1 635, les membres de ce collège donnèrent une édition de ces quatre livres , avec un conmientaire de François Bosquet , jurisconsulte de Narbonne (Toulouse, in-folio). Baluze utilisa les travaux de ses devanciers et ceux de quelques savants. Un avocat de Dijon lui foiu*nit notanmient le texte d'une partie du livre V; François Bosquet lui livra une copie des livres X-XU, et Ferdinand de Fûrstemberg , évéque de Paderbom , lui envoya le Registram super negotio imperii Romani. Ces travaux antérieurs, ces communications, et ses recherches personnelles lui permirent de donner, en 1682 , une édition en un volume in-folio des Gesta Innocentii papm III, livres I, II, X, XVI, et une partie du livre V, le Registram saper negotio imperii Romani, la Prima collectio decretalium Innocenta III, tirée d'un manuscrit de Saint- Thierry de Reims, et destinée à remplacer le livre III. Chaque livre était suivi de quelques actes , au nombre d'environ soixante , qu'il avait trouvés de divers côtés.

Quant aux six livres de lettres inédites, Baluze avait fait à plusieurs reprises de vains efiorts afin d'en obtenir la communication. La Porte du Theil en trouva la preuve à Rome. Plus heureux que Baluze , ce dernier put prendre , aux Archives pontificales , la copie , non de la totalité des lettres inédites d'Innocent III, — les gardiens du dépôt s'étant montrés plus rigoureux pour ce pontificat que poiu* tout autre , — mais de toutes celles qui se rapportaient à Thistoire ecclésiastique de la France. Elles étaient déjà en nombre considérable. La Porte du Theil trouva ailleurs des documents qui lui permirent de compléter ce qui lui manquait : une copie des livres III, V, IX, que le Pape avait laissé faire pour la famille Conti , les lui fournit. Ses recherches terminées, La Porte du Theil était en état d'assurer que, sur plus de mille lettres d'Innocent III encore inédites qui pouvaient exister, il n'y en avait probablement pas cent dont il ne fût parvenu à se procurer une copie exacte ; encore pour plus de cinquante d'enti'e ces cent avait- il des copies qui équivalaient aux lettres elles-mêmes '^). La copie des Gesta qu'il avait rapportée de Rome , et qui figure en tète de son édition des lettres, était de beaucoup plus correcte et plus complète que le texte publié par Baluze. Cette édition comprend le livre III, le livre V, dont Baluze n'avait publié qu'ime partie, et les livres VI-IX. La Porte du Theil y ajouta quatre-vingt-cinq pièces tirées de différents dépôts d'archives. Malgré tout le soin qu'il mit à ce recueil, il ne put empêcher quelques omissions, résultat d'un accident. Au moment de la mise sous presse, la copie de trente pièces ne put être retrouvée. M. Delisle en a donné l'indication dans son remarquable Mémoire sur les Actes d'Innocent III, auquel nous avons emprunté la plupart des renseignements qui précèdent W. L'édition des lettres d'Innocent III par La Porte du Theil est d'autant plus précieuse que presque tous les exemplaires en fiirent détruits avant d'être livrés au public.

La Collection des conciles des Gaules faisait partie du programme

^*^ Bibliothèque de V École des chaHes, 4" série, t. IV, i858, p. 9.

IHI>«IIICIIC R.riOIALI.

des grands travaux d'érudition entrepris par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Elle était trop intimement liée à notre histoire nationale pour que Moreau i^ cherchât pas à la rattacher, dune manière plus ou moins immédiate, à l'ensemble des publications dirigées ou encouragées par le Gouvernement, et dont le Cabinet des chartes tendait à devenir le centre. Il y réussit. Commencée d'abord par l'abbé de Targny, cette collection devait former ime édition des conciles des Gaules et de la France, depuis le second siècle de l'Eglise jusqu'au concile de Trente , plus ample et plus correcte que Tédltion de 1629, publiée par le P. Sirraond, en trois volumes in-folio , sous le titre de Concilia antiqua Galliœ, etc., et qui, en 1 666 , avait été suivie d'un supplément de Lalande , en un volume in-folio , plus complète aussi, du moins pour ce qui avait trait à TÉglise gallicane , que l'immense recueil du P. Labbe. Après la mort de l'abbé de Targny, en 1787, dom* Hervin et dom Duval, religieux de Saint-Germain-des-Prés, furent désignés pour continuer la collection. Dom Duval mourut le 28 avril 1 7^2; dom Bourotte devint alors le collaborateur de dom Hervin, qui, à son toiu*, abandonna le travail à deux Bénédictins des Blancs -Manteaux, dom de Coniac et dom Deforis. Mais ce fut dom Pierre-Daniel Labbat, que dom de Coniac avait appelé à son aide, qui eut enfin, d'abord avec celui-ci et plus tard avec dom Brial poiu* auxihaire, la direction de la collection. Elle devait, d'après les prévisions des Bénédictins , comprendre sept ou huit volumes. Le travail des nouveaux éditeurs consistait à recueillir des actes inédits, à collationner les textes sur les meilleurs manuscrits connus , à en relever les variantes, à les éclaircir par des observations historiques, et, par l'explication des endroits obscurs, à rétablir la chronologie lorsqu'elle était défectueuse. Les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, ceux du collège de Clermorit, qui avaient été envoyés à Saint-Germain-des- Prés pour être examinés avant d'être mis en vente, un ancien manuscrit de la bibliothèque Cottonienne, sur lequel Bréquigny avait collationné, pour dom Hervin, l'imprimé du P. Sirmond, leur furent du plus grand secours. L'importance et l'intérêt de cette collection

étaient tellement évidents que le Roi souscrivit à cinquante exemplaires, l'assemblée du Clergé à deux cent cinquante, et la congrégation de Saint-Maur à cent. L'impression en fut commencée en 1787; le premier volume, qui comprend les conciles antérieurs à Tannée 5 9 a, parut au commencement de Tannée 1 789; la moitié du suivant était imprimée ou en épreuves quand les événements de la Révolution vinrent interrompre le travail.

Les mêmes circonstances mirent également fin à la publication du Glossaire de l'ancienne langue française , dont les éléments, tirés de nos anciens auteiu^s , avaient été recueillis pendant un grand nombre d'années par Sainte-Palaye. Prêt à être livré à l'impression en 1762, ce Glossaire dut subir, par suite de Timperfection du plan de Sainte-Palaye , des modifications essentielles , dont Bréquigny et d'autres savants avaient signalé à Tauteur la nécessité. Sainte-Palaye était trop âgé pour entreprendre lui-même ces modifications; et, comme son collaborateur ordinaire, Tabbé Guiroy, était incapable de le faire, Bréquigny lui fit donner Mouchet pour auxiliaire. Mais, soit que la refonte du Glossaire ait exigé un temps considérable, soit que Mouchet ait été trop absorbé par sa collaboration i la Table chronologique des chartes et diplômes :» la préparation de Touvrage fut extrêmement lente. Un seul volume fut publié; presque tous les exemplaires en ont été détruits.

La Révolution, qui avait mis fin au Cabinet des chartes en tant qu'établissement de recherches scientifiques, ne fit qu'interrompre la publication de la plupart des ouvrages qui en dépendaient , ou qui étaient censés s'y rattacher. L'Institut Ta reprise, en grande partie du moins. L'Académie des inscriptions et belles-lettres continue le Recueil des historiens, la Table chronologique des chartes et diplômes, les Diplomata, chartœ. Elle a commencé et conduit activement le Recueil des historiens des croisades, dont les Bénédictins avaient conçu Tidée et pour lequel ils avaient réuni im grand nombre de matériaux. L'Académie des sciences morales et politiques, — à laquelle ce soin revenait de droit, s'il est vrai, comme le pensait Moreau et comme l'avait prouvé Montesquieu, que la législation doit avoir This-

toire pour fondement, — a entrepris la continuation du recueil des Ordonnances, conduit déjà jusqu'en i5i4 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les rédacteurs du Journal des savants sont fournis par les cinq Académies. L'édition des registres d'Innocent IV, de Benoit XI, de Boniface VIII, de Nicolas IV, d'Honorius IV et de Grégoire IX, dont s'occupe l'Ecole française de Rome, est destinée à faire suite aux lettres d'Innocent III. Plusieurs publications des Archives nationales peuvent être considérées comme rentrant dans le programme des travaux que les fondateurs du Comité des chartes s'étaient tracé ; tels sont surtout les Layettes da Trésor des chartes, les Actes du Parlement de Paris et les Monuments historiques. L'impression du Glossaire de Sainte- Palaye, due à l'initiative privée, vient d'être terminée. EnGn, comme nous allons le voir, le Comité des travaux historiques de M. Guizot a repris, mais en les perfectionnant, les traditions du Comité des chartes. Le lien un peu fragile qui réunissait à la Bibliothèque de législation, histoire et droit public tant d'œuvres d'une importance capitale s est brisé, et la succession de Moreau a pu, tout en se divisant entre plusieurs héritiers, enrichir chacun d'eux. Raison de plus, à ce qu'il nous a semblé, pour exposer l'origine, les développements et le fonctionnement d'une institution un instant prédominante, et qui a exercé ime si féconde influence sur les études historiques au xviii^ et au xix^ siècle. On y trouve le point de départ de trop d'entreprises encore en exécution; on y voit naître trop d'idées encore en vigueur; on y assiste à trop de débuts qui se poursuivent sous nos yeux , pour qu'on ne nous pardonne pas de n'avoir reculé devant aucun détail, même devant les plus arides, afin de la mieux faire connaître. Nous serions heureux, fut-ce au prix de quelques fatigues imposées aux lecteurs, si nous avions réussi à mettre en évidence une des pages importantes de l'histoire de l'érudition française.

Nous venons de voir l'œuvre de Moreau brusquement interrompue par la Révolution. Lorsque Tédifice monarchique s'écroula, les archives de l'ancienne France traversèrent une crise de destruction et de pillage, dont elles devaient sortir mutilées, mais aussi transformées. Elles subirent le sort commim. Comme toutes les institutions du passé, elles furent secouées violemment par l'orage qui dispersa bien loin leurs débris; et ces débris étaient de leur nature si fragiles que beaucoup périrent, déchirés par le vent qui les emportait. Mais quand la tourmente se dissipa, quand l'œuvre de ruine fut achevée, l'organisation nouvelle que reçurent les archives les rendit plus disponibles, plus accessibles aux recherches, plus propres à devenir im admirable instrument d'érudition historique. On n'a pas discuté avec moins de passion sur les papiers qu'a brûlés la Révolution que sur les vies humaines qu'elle a broyées. Des polémiques savantes, mais acerbes, violentes , bien souvent dépourvues d'impartialité , se sont élevées à ce sujet. Le grand problème toujours irrésolu, ou du moins toujours posé, du jugement à porter sur l'œuvre révolutionnaire, a pris cette forme, comme il en a pris et comme il en prendra encore tant d'autres. Suivant l'opinion des polémistes, la Révolution a été l'objet d'attaques sans réserves ou de justifications sans sagesse. Dieu nous garde de vouloir entrer dans un débat qui ne saurait avoir d'issue ! En résumant aussi vite que possible, non les péripéties, mais les causes et les conséquences des mesures que la Révolution a prises envers les archives, notre seul dessein est de montrer ce que les études d'histoire ont eu à y perdre et à y gagner. Il n'est pas douteux que le trésor scientifique de la France ait été diminué ; il n'est pas douteux non plus qu'il ait été, en revanche, arraché à quelques privilégiés pour être mis dans la circulation générale et devenir le patrimoine de tous. Tout compte fait, il n'y a donc ni à condamner, ni à glorifier abso-

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