‹ Le commandant Rivière et l'expédition du TonkinChapitre 10 sur 22 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les événements qui ont amené la mort de Rivière étaient à prévoir depuis longtemps.

Tous ses amis le considéraient comme perdu et le suppliaient, dans leurs lettres, de rentrer en France. Malgré les maladies qui le minaient, malgré les privations, malgré l'abandon dans lequel l'isolait le gouvernement, le brave commandant gardait son poste difficile, au milieu d'ennemis audacieux et cruels.

Tandis que, là-bas, une poignée d'hommes luttait et souffrait désespérément pour l'honneur du drapeau, attendant chaque jour des renforts qui n'arrivaient pas et ne devaient arriver que trop tard, les ministres de la République française bornaient leurs préoccupations à la

défense de leurs portefeuilles et travaillaient uniquement au maintien de leur bien-être, — plus soucieux de leurs intérêts personnels que de ceux du pays, oubliant les vrais Français, exposés à tous les périls, sur une terre inhospitalière.

Nous allons passer en revue la menée de cette triste campagne, depuis son origine jusqu'au jour de la mort de Henri Rivière.

En feuilletant les documents diplomatiques que j'ai pu me procurer et les correspondances précieuses et privées que je suis autorisé, par qui de droit, à mettre en lumière, je noterai au passage tout ce qui me semblera utile à démontrer que la plus grosse part des responsabilités incombe directement à la faiblesse, aux hésitations et à l'incurie des ministères qui se sont succédé depuis 1881.

La tâche en sera facile.

Je ferai remarquer, d'abord, que du mois de juillet 1881 au mois de janvier 1882 aucun rapport du gouverneur Le Myre de Vilers ne figure au Livre Jaune, et cependant c'est à ce moment, si mes souvenirs ne me trompent pas, que les

sociétés secrètes chinoises, dites du Ciel et de la Terre, commencèrent à agir en Cochinchine. Cette réserve excessive, quand, pour les autres périodes, le gouvernement multiplie les publications de pièces inutiles, est intentionnelle et prouve surabondamment que le gouvernement n'a pas voulu faire connaître la vérité entière.

Dans un « Livre Jaune » ce n'est pas tant le nombre que la valeur des pièces qui permet au public de se rendre compte de la situation.

Nous sommes donc autorisés à croire que nous avons été trompés, et que les documents accusateurs ont été escamotés par les gens qui avaient intérêt à les faire disparaître.

Or, comme rien ne prouve que, depuis janvier 1882 jusqu'en mai 1883, le gouvernement ne se soit pas tenu sur la même réserve, nous rétablirons les faits avec la plus scrupuleijse exactitude, ne nous occupantpas exclusivement du Livre Jaune.

Ainsi que je l'ai écrit plus haut, la sécurité de nos nationaux étant menacée dans l'Annam, M. Le Myre de Vilers, reçut de Paris l'autorisation de renforcer le détachement de Hanoï et d'établir un nouveau poste fortifié ; c'est alors qu'il donna au commandant de la division navale Tordre suivant :

Le Gouverneur de la Cochinchine à M. Rivière,

Saïgon, le 17 janvier 1882.

A la suite de l'attaque dont ont été victimes MM. Courtin et Villeroi, voyageurs français munis de passeports réguliers, j'ai dû faire des représentations au Gouvernement annamite et l'engager à expulser de son territoire les mercenaires chinois à

l'expédition DU TONKIN. 131

sa solde connus sous le nom de « Pavillons-Noirs ».

Sans repousser ma demande, la cour de Hué, sous le prétexte que ces irréguliers lui avaient rendu des services, mais, en réalité, par impuissance, n'a pu me donner satisfaction ; elle s'est contentée de me répondre qu'elle éloignerait ces bandes.

D'un autre côté, j'apprends que Lun-Vinh-Phuoc vient de se rendre en Chine, salué sur son passage comme un chef d'armée, et emportant des sommes considérables destinées, sans aucun doute, à recruter de nouveaux soldats.

En même temps, des saisies opérées par la douane ont prouvé qu'il se faisait un approvisionnement considérable d'armes à tir rapide et de munitions de guerre

Vous aurez à surveiller le fleuve, et je considère comme très utile d'établir un poste fortifié & l'embouchure de la Rivière Glaire.

Vous ferez étudier ce projet par l'officier du génie que je mets à votre disposition, et vous commencerez les travaux lorsque vous jugerez pouvoir le faire sans sortir du programme pacifique que je vous ai indiqué.

Incontestablement, les autorités annamites auxquelles nous nous adresserons pour obtenir la cession du terrain feront des observations, demanderont à en référer à Hué et chercheront à

gagner du temps; vous passerez outre, lorsque le moment vous paraîtra venu; j'ai, du reste, tout lieu de croire que vous ne rencontrerez aucune opposition sérieuse.

Signé : Le Myre de Vilers.

La plupart des dépêches du gouverneur de Cochinchine sont aussi nettes que celle-ci :

elles nous montrent un agent énergique qui, de concert avec le chef de la division navale, doit mener victorieusement une campagne diplomatique et militaire, s'il est secondé par le gouvernement de Paris et s'il n'est point contrarié par la politique hésitante de notre représentant à la cour de Pékin.

Le Tong-Doc 1 , dont la résidence était la citadelle de Hanoï, s'inquiéta vivement de l'arrivée du chef de la division navale. Les mandarins de la ville en prirent frayeur et déterminèrent leur chef suprême à faire une visite au commandant Rivière pour lui demander dans quel but la garnison était renforcée.

Page 1