‹ Le commandant Rivière et l'expédition du TonkinChapitre 11 sur 22 · Gouverneur annamite · texte numérisé non relu

Gouverneur annamite

L'entrevue du Tong-Doc et du commandant fut des plus cordiales, et le gouverneur annamite se retira en priant Rivière de lui écrire ce qu'il venait d'entendre de sa bouche, afin qu'il puisse, en rentrant à la citadelle, rassurer les mandarins et la population de Hanoï.

Voici le contenu de la lettre qui. lui fut adressée à cet effet :

Monsieur le Gouverneur,

Vous m'avez demandé de vous écrire ce que je vous ai dit pendant la visite que vous avez bien voulu me faire. Je le fais volontiers.

M. le gouverneur de la Cochinchine m'a envoyé au Tonkin pour y renforcer la garnison de Hanoï. Cette garnison a été doublée. Le gouvernement français et le gouverneur de la Cochinchine ont quelques motifs de plainte contre le gouvernement annamite. Sans parler des domestiques de M. Rheinart et de MM. Courtin et Villeroi, un fait plus grave s'est passé dernièrement. Un savant français, M. Puchs, n'a pu débarquer au village de Mong-Goi (Van-Ninh) qu'occupent les Drapeaux- Noirs.

Lun-Vinh-Phuoc a fait braquer un cançn contre

le canot et a répandu sur la rive des hommes armés de fusils.

C'est là une offense contre la France, car l'embarcation avait le pavillon français, et c'est aussi une offense contre le gouvernement de l'Ànnam qui est l'ami et l'allié de la France, car il est dit dans les traités que les pays se prêteront mutuel concours.

Or le gouvernement annamite a répondu qu'il ne pouvait rien contre les Drapeaux-Noirs, envers lesquels il était d'ailleurs engagé par quelques services qu'ils lui rendaient.

Dès lors, la France a eu le devoir de protéger elle-même ses nationaux et ses voyageurs et de prêter à son alliée des moyens d'action que celleci n'avait pas.

Voilà pourquoi la garnison de Hanoï a été augmentée.

Quant à moi, personnellement, Monsieur le Gouverneur, je ferai tous mes efforts pour que mes soldats aient avec la population des relations amicales et très bonnes.

Veuillez, etc.

Signé : Henri Rivière.

Pendant une courte durée, rien ne sembla devoir troubler la paix dans laquelle vivaient nos

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détachements; puis, insensiblement, le nombre des soldats annamites se grossit et la citadelle se fortifia; des canons apparurent dans les créneaux, sur les forts, et devant les portes; des rumeurs guerrières envahirent l'habitation du Tong-Doc, ce qui donne l'explication du postscriptum suivant, par lequel le commandant Rivière terminait unrapportrassurantàl'adresse de M. Le Myre de Vilers, daté du 10 avril :

P.-S. — J'avais terminé ce rapport le 10 avril. Je ne crois plus autant qu'alors qu'il nous soit facile de nous maintenir avec les Annamites dans une situation de conciliation et d'attente. La citadelle continue de se remplir de soldats et de se fortifier, et il se fait, dans les provinces, de grandes levées d'hommes et de nombreux préparatifs. Le Qu an-An, qui était venu me voir le 11 avril, et à qui j'ai fait quelques observations à cet égard, les a inutilement rapportées au Tong-Doc. On continue, toutefois, à m'annoncer la venue de deux envoyés de Hué. Cet état de choses ne saurait se prolonger qu'au détriment de notre influence et en constituant, à nos côtés mêmes, par le fait de la citadelle, un danger qui pourrait devenir sérieux et qu'il faut déjà ne pas négliger. Je crois

que le moment est venu d'aviser. Je vais le faire aussi prudemment et aussi nettement qu'il me sera possible.

Je viens d'écrire à M. Rheinart, chargé d'affaires à Hué, pour le mettre au courant de la situation.

Après avoir envoyé ce message à Saigon, Rivière manifesta de nouveau son désir aux mandarins et au gouverneur de Hanoï de voir cesser les travaux de fortification qui se faisaient journellement dans la citadelle; il se rendit même en personne, sans armes et sans escorte, auprès du Tong-Doc, pour l'inviter à mettre un terme aux mouvements de troupes qui s'opéraient depuis son arrivée dans le pays.

Le Tong-Doc et le Quan-Phu répondirent par de belles promesses, mais se gardèrent bien de les mettre en exécution.

Ils ne tinrent aucun compte des observations de Rivière et continuèrent de rendre leurs forts en état de nuire à nos troupes.

A bout de patience et ne pouvant attendre plus longtemps sans compromettre le repos de

l'expédition DU TONKIN. 137

la garnison française, le commandant fit parvenir au Tong-Doc un ultimatum qui ne permettait plus de vaines promesses, mais exigeait des actes immédiats :

Ultimatum envoyé le 25 avril 1882 au Tong-Doc de Hanoï par le capitaine de vaisseau commandant en chef les forces françaises.

Monsieur le Gouverneur,

Dès mon arrivée, je vous ai fait dire et je vous ai écrit dans quelles intentions la France envoyait des troupes à Hanoï. Elle voulait être en situation meilleure pour protéger ses nationaux et ses voyageurs contre les Drapeaux-Noirs. Il n'y avait dans cet acte rien que d'amical et de conforme à son alliance avec le gouvernement annamite.

Gomment avez-vous répondu à mes communications? Par la défiance et l'hostilité.

Le lendemain même de notre arrivée, vous faisiez fermer devant nos officiers, qui la traversaient librement la veille, les portes de la citadelle.

Dans la visite que je vous ai faite, je réclamais avec courtoisie contre cette mesure, et néanmoins vous y persévérez.

Vous ne m'avez pas rendu la visite que je vous ai faite.

Vous avez commencé immédiatement des travaux de défense, et vous les avez poussés plus vivement chaque jour, de la façon la moins déguisée et la plus apparente à nos yeux.

A deux reprises et à quelques jours de distance, quand le Quan-An et le Thuan-Phn m'ont fait visite, je les ai priés de vous dire que je ne voyais pas avec satisfacton ces travaux de la citadelle.

C'était un avertissement amical que je vous donnais. Vous n'en avez pas tenu compte, et les travaux ont été continués avec plus d'activité que jamais.

Cet état de choses ne peut se prolonger. La citadelle serait désormais pour nos troupes un danger qui doit disparaître»

Et Rivière termine en l'invitant à donner aux troupes annamites Tordre d'évacuer la citadelle, après y avoir déposé leurs armes ; puis, se réservant de prendre ensuite les dispositions qui lui paraîtraient convenables pour la rendre inoffensivê, il ajoute :

Mais, après avoir pris ces dispositions, je m'engage à vous remettre la citadelle avec ses maga-

sins, établissements et logements, ainsi que la plus grande partie de son enceinte.

Rien ne sera changé dans l'administration intérieure de la province qui continuera à appartenir au gouvernement de Sa Majesté le roi d'Annam.

Un délai fut accordé au gouverneur pour réfléchir sur la nouvelle situation qui lui était faite et prendre une décision favorable aux légitimes exigences du commandant des forces françaises, sous peine de bombardement.

Le Tong-Doc avait auprès de lui plusieurs interprètes lorsque l'ultimatum lui fut présenté. H eut donc immédiatement connaissance des termes dans lesquels il était conçu.

Le délai expiré, l'attaque de la citadelle par les troupes commença.

Il n'y avait, en effet, plus à hésiter. Tout retard dans la prise de Hanoï pouvait porter les Annamites à des suppositions blessantes pour notre honneur national. C'est ainsi que le comprit Henri Rivière, ainsi qu'on peut le lire dans son rapport à M. Le Myre de Vilers sur le siège de la citadelle :

J'ai l'honneur de vous assurer qu'il était indispensable de prendre la citadelle de Hanoï. Nous ne pouvions, — et déjà notre prestige en diminuait grandement, — laisser se continuer à nos côtés des préparatifs de défense qui nous étaient une marque de défiance et une menace, et qui, de jour en jour, eussent rendu cette citadelle vraiment redoutable.

Vous avez pu voir, par mon rapport détaillé, combien de précautions nous avions prises, le commandant Chanu et moi, pour mener à bien l'opération. Sans ces précautions, nous aurions, à coup sûr, perdu du monde, tandis que, pour quatre blessés, nous avons eu quarante Annamites tués et vingt blessés qu'on a comptés sur place. Tantque je resterai ici, je tiendrai à l'honneur de n'avoir que le moins grand nombre possible d'hommes atteints, parce que les opérations bien conduites doivent être celles qui, avec le plus de résultats obtenus, content le moins cher.

Celui qui tient un pareil langage ne peut être accusé d'imprudence : il s'est conduit avec la plus grande sagesse unie à la plus grande bravoure; il a bien mérité de la France.

Dans une autre dépêche à l'amiral Jaurégui-

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berry, ministre de la marine et des colonies, Rivière disait :

Tout en me préparant, je faisais au Tong-Doc des représentations courtoises sur les travaux de la citadelle. Je n'y insistais pas, toutefois; car, si j'eusse insisté, j'aurais été forcé d'agir, et je ne voulais le faire qu'après avoir réuni tous mes moyens.

La prise de Hanoï fut approuvée de toutes parts. Les journaux de chaque parti politique firent, à cette occasion, un éloge pompeux de

notre regretté ami.

Le 20 juin 1882, le ministre de la marine adressait au gouverneur de la Cochinchine le télégramme suivant :

Paris, le 20 juin 1882.

Votre lettre du 27 avril dernier, concernant l'état de nos relations avec TÀnnam, faisait prévoir les événements qui se sont produits depuis lors au Tonkin et dont m'informe votre dépêche du 2 mai, conflrmative du télégramme du 1 er du môme mois. La facilité du succès m'était démontrée par les événements précédents, et j'applaudis à la vigueur et à l'entrain avec lesquels cette affaire a été menée.

Je donne donc mon approbation aux premières mesures que vous avez prises.

Signé : Jauréguibekry.

Ge télégramme se croisait avec un rapport de M. Le Myre de Vilers, tout à l'éloge du commandant Rivière. On peut donc se rendre compte déjà par ces lignes de la satisfaction avec laquelle la nouvelle de la prise de Hanoï fut accueillie au ministère.

l'expédition du tonkin. iiu

M. Le Myre de Vilers à l'amiral Jauréguièerry.

Saigon, le 11 juin 1881 (reçu le 21 août).

L'incident de Hanoï est clos

Je maintiens donc les instructions précédemment données à M. le commandant Rivière ; il devra couvrir d'obus quelques-uns des postes occupés par les bandes chinoises et s'établir au confluent de la Rivière Claire pour assurer la libre navigation du bas Song-Koï. Le gouvernement annamite sera prévenu en temps opportum de ces opérations. .

Je considère comme un devoir pour moi d'appeler votre bienveillante attention sur M. le commandant Rivière qui, par sa modération et sa prudence, a rendu de véritables services ; bien d'autres à sa place, grisés par de faciles succès, se seraient laissé entraîner à une expédition militaire inopportune et dangereuse; je vous serai reconnaissant de vouloir bien accorder à cet officier distingué la croix de Commandeur de la Légion d'honneur.

Je dois encore rendre une justice à M. Le Myre de Vilers, c'est qu'il a presque toujours soutenu le commandant Rivière, par ses dépêches adressées au département de la marine.

M. Le Myre de Vilers gouvernait la colonie de Cochinchine depuis quatre ans. Il avait étudié le pays avec une attention méticuleuse, n'ayant d'autre objectif que la prospérité de son commerce.

Ses relations avec les royaumes voisins étaient très affables. Nos colons, comme les Annamites, avaient pour lui un respect auquel se mêlai t beaucoup de reconnaissance , car ils n'ignoraientpas le dévouement que le gouverneur mettait à défendre leurs intérêts, à augmenter leur bien-être et à améliorer l'état sanitaire de la contrée par de savantes réformes. Aussi, lorsqu'il fut rappelé en France par l'amiral Jauréguiberry pour des motifs complètement étrangers aux affaires politiques et administratives, M. Le Myre fut-il vivement regretté. Chaque ville lui délégua des groupes pour lui exprimer leurs vœux de le revoir bientôt.

Ce qu'il y a de plus étrange dans le rappel

de ce haut fonctionnaire, c'est qu'avant d'en signer l'ordre, le ministre de la marine n'avait pas consulté ses collègues du conseil. Le président ne fut même pas prévenu de cette importante mutation dans le gouvernement de la Cochinchine; et quand M. Le Myre de Vilers rentra à Paris, le chef du cabinet tint à lui faire savoir qu'il n'était pour rien dans son rappel à Paris, rappel qu'il avait du reste ignoré jusqu'à ce jour!

Quand les Français se furent rendus maîtres de la citadelle de Hanoï et que cette citadelle eut été démantelée et rendue inoffensive, le commandant Rivière apprend que le Tong-Doc s'est pendu : il songe alors à remettre le gouvernement civil à un haut mandarin, parent du roi,

le Quan-An, qui se charge d'apaiser la province, mais qui a> toutefois, une grande peur du prince Hoang et de ses Drapeaux-Noirs.

Je crois, écrit Rivière à la suite de ces communications du Quan-An, que nous serons amenés à nous emparer de la citadelle de Son-Tay, qui commande le cours du fleuve et qui, pour cela, nous sera très utile.

Ces prévisions étaient justes, puisque, plus tard, la première manœuvre de l'amiral Courbet fut la prise de cette ville. Il faut remarquer, du reste, que, depuis sa mort, toute la campagne du Tonkin a été menée d'après les instructions et les vues du brave commandant.

Le gouvernement s'est conformé lentement, mais s'est conformé, aux manières de voir de Rivière sans écouter la politique de M. Bourée.

La cour de Hué accepta la nouvelle du bombardement de Hanoï, et prescrivit — mais trop tard — V ordre aux différents gouverneurs du royaume de ne rien tenter contre nous. Le gou-

L'EXPÉDITION DU ÏONKIN. 147

verneur de Nam-Dinh ot le prince Hoang no parurent pas se conformer à ces ordres...

Loin de là, ils fortifiaient leurs villes et levaient des légions de mercenaires. Les Pavillons-Noirs, armés de bons fusils dus à la sollicitude et à la générosité de nations hypocrites et hostiles, se remuaient dans toutes les directions et devenaient un danger permanent pour la garnison française de Hanoï.

Dans cette situation critique, Rivière écrivit au ministre de la marine, le 6 mai 1882 :

Il y a des amoncellements

de pierres et beaucoup de mouvements sur les bords du canal des Bambous, qui nous est nécessaire pour nos communications par eau avec Haïphong. La Carabine et la Massue sont depuis trois jours au canal et détruisent ces préparatifs. Le prince Hoang annonce son intention de descendre sur Hanoï et dispose de nombreux radeaux incendiaires. La Surprise et la Fanfare ont établi devant elles, en amont, une estacade de sampans et une chaîne pour se mettre à l'abri de ces hasards. Il n'y a rien autre que ces rumeurs et ces préparatifs qu'on disperse. J'ai donné Tordre de fortifier la concession avec des blockhaus aux angles et de

fortes palissades. Le travail se fait avec rapidité par des coolies, sous la direction du capitaine du génie Dupommier; j'y consacre une partie des fonds que j'ai trouvés à la citadelle. Je veux, en effet, que cela aille très vite. La Concession , où il faudra toujours au moins 400 hommes, sera à l'abri d'un coup de main, et surtout d'alertes ennuyeuses. Je ne crois pas qu'il nous faille beaucoup de monde au Tonkin, si nous savons y borner nos projets ; mais déjà, dans l'état actuel, il est indispensable d'avoir 100 hommes à Haïphong et 400 à Hanoï. Pour expéditionner à Son-Tay et garder Son-Tay, quand nous l'aurons pris,il faut toujours200 hommes de plus. Comme j'ai encore une compagnie de débarquement de 100 hommes tirée du Tilsitt, du Drac, de YHamelin et du Parseval, je n'ai demandé par ma lettre du 26 avril au gouverneur qu'une demi-compagnie d'infanterie de marine de renfort : Ce ne sera pas assez.

Le quatorzième jour de ce même mois , M. Rheinart, chargé d'affaires de la France à Hué, faisait entendre à M. Le Myre de Vilers que la prise de Hanoï ne donnait pas satisfaction à la France des injures faites précédemment à son drapeau.

L'EXPÉDITION DU TONKÎN. 149

D'où cette dépèche :

L'affaire de Hanoï est un incident provoqué par l'attitude prise par le gouvernement annamite lors de l'arrivée de nos renforts de troupes au Tonkin; mais elle ne doit pas être considérée comme une réparation de nos griefs contre l'Annam. Ils demeurent entiers; les injures que nous avons subies sont encore à réparer ou à venger, et, selon qu'il conviendra . mieux à nos intérêts, nous pourrons laisser cette question ouverte ou en presser la solution.

Ces injures sont des plus graves; car c'est un dignitaire du gouvernement annamite, hautement reconnu par lui, qui a insulté notre consul et M. Fuchs à Nong-Caï ; c'est lui qui a attaqué des touristes français dans le haut du fleuve; c'est lui, enfin, qui, il y a un peu plus de cinq ans, a insulté le consul de Hanoï, envoyé en mission au Tunnam. On a paru laisser tomber en oubli ce dernier méfait ; nous ne pouvons cependant le considérer comme effacé par la prescription.

Notre consul voyageait muni de passeports réguliers et accompagné de fonctionnaires annamites qui furent témoins des faits. Leur devoir était d'en

instruire aussitôt leur gouvernement, et ils n'y ont certainement pas manqué.

Tandis que le gouverneur de la Cochinchine était ainsi exhorté à se maintenir dans une attitude énergique, il recevait, d'un autre côté, de M. Bourée, ministre français à Pékin, de longues épîtres tracées dan» un esprit de conciliation susceptible de porter atteinte au prestige de notre drapeau : ce qui eût paralysé les moyens de tout autre homme que M. Le Myre de Vilers.

En France, l'amiral Jauréguiberry parut comprendre seul la situation périlleuse dans laquelle se trouvaient abandonnés ses marins, et comme il se proposait de demander un crédit au gouvernement afin d'en finir rapidement avec

l'expédition, DU TONKIN. loi

l'Annam , ainsi qu'il en était temps encore selon les rapports pressants du commandant Rivière, il fit remettre à M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, une note catégorique qui plaçait le président du conseil dans la nécessité d'appuyer sa démarche auprès du chef de l'État et devant les Chambres :

Nous sommes au Tonkin en vertu des droits que nous donne la situation spéciale qui nous est reconnue dans des traités réguliers et parce que la sécurité des Européens et la libre navigation du Song-Koï n'ont pu être assurées par le gouvernement de Hué, comme il s'y était engagé. Nous ne pouvons laisser mettre en doute notre prépondérance dans les affaires du Tonkin, sans perdre le bénéfice de nos longs efforts et de nos sacrifices.

Il fallait avancer ou reculer. Tout piétinement sur place creusait un abîme là-bas.

Le projet de l'amiral fut donc lu en conseil des ministres à l'Elysée, et, devant un refus formel du chef de l'État de le prendre en considération, M. Jauréguiberry eut un mouvement d'indignation : il déchira son projet sous les

yeux de M. Jules Grévy. D'autres, à sa place, eussent donné, séance tenante, leur démission de ministre de la marine, mais il ne la donna que plus tard, et, je dois le dire à sa louange, dans une circonstance aussi noble... quand il s'agissait de voter la radiation des princes d'Orléans sur les annuaires de l'armée active.

Je me suis laissé dire par de hauts personnages que l'amiral ne demandait que 3,000 hommes au président de la République et que M. Grévy avait eu raison de les lui refuser parce qu'ils étaient insuffisants à combattre les dix-huit millions d'hommes qui forment les populations de l'Annam et du Tonkin.

Mais alors pourquoi M. le président de la République, s'il nous croyait si inférieurs en forces là-bas, ne rappela-t-il point le commandant Rivière?

Il semble véritable aussi que M. Jauréguiberry, tout en cédant ostensiblement au président, n'en excita pas moins le gouvernement de Saigon à marcher dans un but de conquête : or, je crois être juste en affirmant que la politique de ce ministre ne fut jamais très nette dans

l'expédition DU TONKIN. 153

les affaires du Tonkin; elle donna l'exemple de fâcheuses contradictions, et, cependant, l'amirai Jauréguiberry fut peut-être le seul membre du cabinet que la légende laissa inattaqué.

Les officiers et les fonctionnaires qui vivent au Tonkin et à Saigon et qui voyaient, par conséquent, mieux les choses que nous, sont moins indulgents que la légende française ; ils prêtent à l'amiral une grosse responsabilité dans les affaires de l'Annam.

Depuis cette époque, tout alla à la dérive. Les ministères sombraient les uns après les autres dans le flot parlementaire. La Chambre oubliait les affaires du Tonkin pour agripper les portefeuilles émergeant çà et là. Ce fut un spectacle écœurant pour le pays. Beaucoup de bonapartistes, déroutés par la mort du prince impérial au Zoulouland, et qui s'étaient ralliés à une république conservatrice, à un gouvernement qu'ils voulaient honnête en un mot, s'en retournèrent, avec une révolte au cœur, grossir les masses antirépublicaines.

loi LE COMMANDANT RIVIÈRE.

Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucune décision soit prise à l'égard de nos troupes délaissées au Tonkin, sous un climat pernicieux, au milieu d'ennemis, tous les jours plus nombreux et plus menaçants.

Rivière lance rapports sur rapports, s'efforçant d'ouvrirlesyeux du nouveau ministre delamarine sur les dangers qui s'amoncellent autour de lui. Ces rapports restent secrels et ne figurent même pas au Livre Jaune. Qui nous dira s'ils n'ont pas été lus seulement après la désastreuse journée où furent massacrés Rivière et ses frères d'armes? Cet abandon de nos soldats dans Hanoï constitue un crime à reprocher au gouvernement de la troisième république.

Parbleu! nous savons bien que nos ministres

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ont pu pécher par ignorance, mais ils n'avaient qu'à s'instruire. L'ignorance n'exclut pas la responsabilité.

<( Vous êtes d'une ignorance encyclopédique! » leur disait dernièrement un spirituel orateur en pleine tribune. Ce mot lés accompagnera dans l'Histoire. Ils sont désormais jugés.

Enfin, les cris d'alarme poussés par les amis et les parents des Français oubliés au Tonkin , entre les murs de Hanoï, trouvent un écho dans les couloirs du palais Bourbon.

La question revient à l'ordre du jour.

M. Thomson, qui a remplacé M. Le Myre de Vilers à Saïgon, soutient, dans la mesure de ses forces, le commandant Rivière. Le 1 6 mars 1883, M. Charles Brun, ministre de la marine et des colonies, passe au nouveau gouverneur une dépêche dont le contenu peut être interprété comme l'avertissement de prochaines mesures énergiques à prendre avec l'Annam.

Cette dépêche est communiquée au commandant supérieur du Tonkin qui attend toujours, bien que gravement malade et vivement

exhorté par les médecins à rentrer en France. Rivière prend connaissance de ce document officiel, dont voici quelques passages :

Vous trouverez dans le Journal officiel àxx il de ce mois le discours prononcé au Sénat par le ministre des affaires étrangères, dans la séance du 13 mars, au sujet de notre situation au Tonkin. Je vous prie d'en prendre connaissance avec la plus grande attention; il importe, en effet, à la veille du jour où nous comptons entrer dans la période d'action, que vous vous pénétriez exactement des intentions du gouvernement sur la solution de cette question.

Ainsi que vousle verrez, l'occupation du Tonkin est décidée en principe : le Parlement sera incessamment mis en mesure de se prononcer sur les résolutions à prendre pour arriver au butpoursuivi.

L'amiral Meyer reçoit l'ordre de concentrer les navires à proximité du Tonkin. Vous devez prendre les mesures nécessaires pour pouvoir, dès que vous serez prévenu des dispositions arrêtées, armer quatre des chaloupes canonnières qui sont actuellement désarmées. Des instructions spéciales vous seront adressées à cet effet.

Après cette lecture, Rivière écrit pour demander des renforts et des instructions plus précises. Sa vie douloureuse se passe en de continuelles attentes. Les environs de la citadelle cachent des ennemis audacieux, de plus en plus entreprenants. Les hautes végétations qui bordent les routes laissent entre leurs feuilles briller des canons de fusil. La poudre éclate çà et là, comme une menace. Les communications avec la Cochinchine peuvent être coupées, les provisions ne sont plus suffisantes. Il va falloir attaquer de nouveau, pour ne pas avoir à se défendre à l'improvistc contre des forces redoutables.

Nam-Dinh est devenu le gîte d'une armée tous les jours plus nombreuse, renforcée par des mercenaires chinois. Attendre encore serait compromettre l'existence de ses petites troupes : Rivière oublie sa mauvaise santé pour marcher à l'ennemi...

La prise de la citadelle de Nam-Dinh que le ministère osa dire plus tard n'avoir pas prévue fut la conséquence de l'arrivée du bataillon Radens. Le débarquement de cette troupe causa

une vive émotion dans tout le Tonkin qui comprit que c'était l'ouverture d'une ère plus active ainsi que l'avait annoncé M. Brun.

Le Tuan-Phu de Hanoï, — seconde autorité de la province, — qui assistait alors à Phu-Ding h un conciliabule de mandarins hostiles, présidé par le prince Hoang, écrivit une lettre insolente au commandant Rivière, afin de protester contre le casernement de ces troupes dans les magasins à riz, ajoutant que les populations allaient s'armer pour empêcher cet intolérable état de choses.

En réponse à cette missive, le commandant le fit sommer par le Tong-Doc de venir lui faire des excuses sous trois jours : ce qu'il fit quarante-huit heures après. Les mesures que l'on était sur le point de prendre contre les autorités de Hanoï ne furent donc point exécutées.

Quelques jours s'écoulèrent dans la paix; puis, le commandant apprit que le gouverneur de Nam-Dinh avait entrepris, sur le fleuve, des travaux de barrages que les arrivées de la Fanfare et de la Hache l'empêchèrent seules de continuer. C'est alors qu'il se tourna contre le gouver-

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neur de Nam-Dinh et il en fut vivement félicité par le gouvernement de Saigon.

L'attaque de Nam-Dinh une fois décidée, Rivière envoya le 24 mars le Parseval à Choumay, portant à M. Rheinart une lettre dans laquelle il le suppliait de quitter son poste : le commandant Morel-Beaulieu était en même temps prié de faire, personnellement, tous ses efforts pour l'y décider. Cependant M. Rheinart hésita pendant plusieurs jours et ne se décida à partir qu'après avoir pris connaissance d'une lettre deM. Thomson, apportée, le 29, parle Drac.

A Paris, le ministère, loin de prendre une initiative, n'envoyait même plus d'instructions, et, pourtant, il ne lui était point permis d'ignorer ce qui se passait au Tonkin ; il en avait

eu connaissance par des dépêches qui ne figurent pas au Livre Jaune.

Pour couvrir ses responsabilités, un cabinet n'hésite pas à blâmer lorsqu'après avoir obtenu ce qu'il désirait tacitement, il redoute une interpellation. Le ministère parut donc mécontent à la nouvelle de la prise de Nam-Dinh qu'il feignit d'accueillir, tout d'abord, avec étonnement; mais la France ne fut pas dupe de cette comédie. Les journaux parlèrent.

Si je voulais entrer dans tous les détails de l'expédition, j'aurais maintes fois lieu de parler de la bravoure du commandant; mais je ne puis résister cependant au désir de raconter l'énergie qu'il montra lors de la prise de Nam-Dinh :

Après avoir envoyé des boulets dans les portes de la citadelle, dans les bastions et jusqu'aux sommets des pagodes, quand les Annamites répondirent par des feux moins nourris à nos attaques, il ordonna l'assaut. Les soldats se ruèrent en masse, puis la porte principale sauta sous l'action des pétards. Or, le premier qui franchit le seuil de la citadelle fut Rivière ;

l'expédition DU TONKIN. 161

le sabre à la main, au cri de : « En avant ! » il entra dans la ville, précédant ses troupes. Il marchait avec une telle audace que le colonel Badens ne put s'empêcher de crier aux officiers qui le suivaient :

— Mais retenez donc le commandant, sinon il va se faire tuer I

Les officiers se précipitèrent; mais leurs prières n'eurent aucun succès auprès de Rivière, qui garda la tête de la colonne sous les dernières balles des vaincus.

En pénétrant le premier dans la citadelle, marchant sur les corps des ennemis tombés qui bosselaient le chemin et formaient comme un mur de chair sanglante derrière les portes brisées, Rivière s'exposait à la mort; mais il le faisait pour mettre au cœur de ses jeunes hommes qui lui venaient de France un salutaire élan, une émulation digne du courage qu'il leur montrait. Certes, un blessé abattu parmi les cadavres pouvait lui lâcher son dernier coup de fusil; des ennemis honteux de leur défaite et désespérés pouvaient, du haut d'une muraille, l'écraser sous des projectiles :

il ne voyait qu'un exemple à donner. Ce n'était pas assez d'avoir vaincu, il voulait prolonger le danger pour lui seul, et l'affronter encore pour le plus grand éclat du nom français. Il ne faut donc pas s'étonner si les jeunes soldats inexpérimentés, que lui avait envoyés le ministère, se sont vile aguerris en voyant leur chef à l'œuvre, se prodiguer avant tous.

Dans le premier volume du Combat de la vie, Rivière écrivit cette pensée : « L'homme n'est grand que par le mépris qu'il a pour la mort. » Il aurait pu s'en faire une devise.

Le 6 avril, par un brusque retour à l'inertie qui lui est chère, effrayé aussi du nouveau triomphe de nos troupes qui n'ont pas consenti à se laisser couper leurs commuuica-

tions, le département de la Marine, ne se souvenant sans doute plus de ses précédentes dépêches, fait savoir au même M. Thomson, récemment averti de l'ouverture d'une période d'action : « que les mesures adoptées par le commandant Rivière sont encore incompréhensibles pour le conseil des ministres! »

Que signifie cet étonnement du cabinet à la nouvelle d'événements qu'il lui était impossible de ne point prévoir, après lecture des lettres de Hanoï et de Saigon qui ne figurent pas non plus au Livre Jaune ? A quel propos cette défaillance et pourquoi laisser à dessein tant d'obscurité autour de la prise de Nam-Dinh, qui reste un fait historique digne d'être mis en lumière ?

Tout cela est triste et démontre que nous sommes livrés souvent à des incapables dont les maladresses peuvent même amener à suspecter leur bonne foi !

Tel ministre du précédent conseil déclarait dans sa correspondance que la Chine devait, dans les affaires du Tonkin, demeurer (< un facteur négligeable », et qu'il fallait marcher de l'avant.

itii LE COMMANDANT RIVIÈRE.

En d'autres jours où son humeur se remuait moins belliqueuse, il envoyait Tordre de désarmer deux canonnières sous les yeux de l'ennemi pour donner satisfaction à certaines exigences du facteur négligeable. Une vraie bouteille à encre... de Chine, au fond de laquelle on ne peut découvrir qu'hésitations et imprudences.

Eh bien! malgré ces contre-ordres successifs, le ministère de M. Charles Brun fut plus étrange encore.

Le 2 avril 1883, M. Thomson lui écrivait la lettre suivante :

Les dernières lettres du commandant Rivière m'informent de l'occupation par nos troupes de la baie Hongay, excellente position militaire et politique, clef maritime du Delta, qui nous assure la possession du pays. Le commandant projette d'attaquer, le 27 oa le 28 mars, la citadelle de Nam- Dinh, chef-lieu de la province et place militaire très importante. Les raisons générales données

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