Publiées chez Calmann Lévy, 3, rue Auber
Poe et Lavater; — il y puisait le goût des histoires où la fatalité domine les événements, où elle se montre grande maîtresse des situations et des sujets, s' élevant même parfois jusqu'au Surnaturel.
La Revue des Deux Mondes, et, plus tard> la Nouvelle Revue, nous donnèrent successivement :
La Main coupée. — Un Enlèvement (1862).
La Possédée. — Le colonel Pierre. — La Seconde Vie du docteur Roger (1863).
Les Méprises du cœur. — Les Voix secrètes de Jacques Lambert. — Terre et mer. — Les Visions du lieutenant Féraud. — Le Rajeunissement (1868).
Le Cacique (1866).
Le Meurtrier d'Albertine Renouf. — Les Derniers Jours de don Juan (1867).
La Grande Marquise. — Le comte d'Arbray. — Le Cirque Yory (1869).
Mademoiselle d'Avremont. — Monsieur Mar- #m7?(1872).
La Faute du mari. — Madame Herbin (1873).
Les Aventures de trois amis. — Philippe (1 878) .
Edmée. — Le Châtiment. — Flavien (1877).
Le Roman de deux jeunes filles. — Un Dernier Succès. — Lettres de voyage (1880).
Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie (1880).
La Marine française au Mexique (1881).
Le Combat de la vie [la Jeunesse d'un désespéré. — Madame Naper. — Les Fatalités), 1881 .
La Marquise de Fer Ion (1881), et
La Marquise cTArgantini (1882).
Puis enfin, dans les derniers jours de sa vie, Rivière écrivit Edith, que le Figaro va prochainement offrir à ses lecteurs.
Quant à ses œuvres dramatiques, le nombre en est plus restreint, bien que l'idée fixe de Fauteur fût toujours de réussir au théâtre comme il avait réussi avec ses livres.
En 1869, la Parvenue fut jouée à la Comédie- Française.
En 1874 et 1875, Berthe d'Estrée et Monsieur Margerie, au Vaudeville.
Depuis, il écrivit Gain, drame en cinq actes, Mademoiselle d'Avremont et Philippe, comédies en trois actes, qui n'ont pas encore été soumis au public.
Berthe d'Estrée, jouée au Vaudeville, en 1874, était une pièce littéraire qui, représentée de nouveau aujourd'hui, trouverait peut-être des juges moins sévères qu'à cette époque déjà loin de nous.
M. Théodore de Banville, qui, « de tous les critiques de Berthe cTEstrée, avait été pour Rivière le plus sympathique et le plus bienveillant », parlait ainsi dans son feuilleton du National :
M. Henri Rivière arrivait avec une idée très originale, très étrange, très violemment parisienne ; mais il était condamné d'avance. S'il connaissait aussi bien les signaux du théâtre que ceux de la mer, il aurait pu lire couramment sa destinée, écrite dans une langue connue , convenue , et dont on peut trouver des grammaires. Quant au théâtre, etc.
Ce à quoi répondit Rivière dans la préface dont il fit précéder sa comédie :
Hélas! Monsieur, je connaissais ces signaux-là comme ceux qui annoncent le gros temps et font
G LE COMMANDANT RIVIÈRE
que les prudents s'abritent au port, mais je voulais tenter une fois encore cette fortune du théâtre si séduisante et si perfide ; je savais qu'on peut traverser les océans dans une barque qui fait eau et dont la voile est déchirée ; j'avais l'audace des grands désirs, et je m'étais dit que les flots du théâtre me seraient peut-être cléments comme ceux de la mer le sont aux intrépides et aux croyants.
Ensuite, après avoir raconté toutes les aventures par lesquelles avait dû passer Berthe d'Estrée avant de paraître sur la scène du Vaudeville, et après avoir remercié tous ses interprètes, il termine avec cette résignation charmante :
Aujourd'hui, il s'est fait une petite réaction autour de Berthe d'Estrée. On se dit qu'elle a été plus malheureuse que coupable. Elle n'en a pas mofns été frappée à mort plus cruellement qu'elle le méritait. Quand cette lettre paraîtra, elle aura cessé de vivre. Tandis que je l'écris, elle existe encore et semble convalescente. On l'écoute attentivement avec une sympathie peut-être étonnée, réelle pourtant. Les exécuteurs se repentent un peu,
ceux qui l'avaient défendue se réjouissent pour elle, la défendent mieux encore; mais quand on me demande de ses nouvelles, je réponds : « Allez vite la voir, car demain, sans doute, vous ne la verrez plus. »
Vous me pardonnerez, Monsieur et cher maître, cette longue lettre qui servira de préface à ma pièce. Je l'ai écrite après avoir lu votre feliilleton. Vous veniez généreusement à mon secours, je me suis cru alors le droit de ne point abandonner tout à fait cette pauvre Berthe, qui s'en allait à la dérive de l'insuccès et de l'oubli. Peut-être eussé-je mieux fait de ne rien dire. En tout cas, je me suis résumé à moi-même l'attente, les épreuves, les efforts et le combat de l'auteur qui aborde le théâtre. Je n'y songerai plus, sinon pour mieux faire à l'avenir, et, en attendant, je m'estime heureux de vous avoir eu pour soutien et d'avoir pu vous exprimer tous mes sentiments de reconnaissance et de respectueux dévouement.
Ainsi qu'il l'annonçait si bien dans cette lettre à Théodore de Banville, il voulait tenter sans cesse la fortune si séduisante et si perfide du théâtre. Parmi ses papiers envoyés de Hanoï, on trouva des projets de drames et de comédies que la mort ne lui permit point de poursuivre.
Avec son grand talent littéraire et ce travail persistant qu'il mettait à bâtir des scènes, il eût fatalement un jour triomphé des difficultés contre lesquelles il s'était heurté jadis. — En ce qui me regarde, mon sentiment est que toutes ses pièces, remises demain au théâtre, seraient chaudement applaudies, les vivants n'ayant rien à redouter du triomphe des morts.
Observateur puissant, il s'était fait une philosophie douce à travers laquelle apparaissait un fond aimable de scepticisme, ainsi qu'on peut le voir dans ses correspondances. La pensée, chez lui, s'était vite blasée sur les peintures de la vie bourgeoise ou mondaine, et, dans ses heures d'écrivain, sa plume traçait plus volontiers des tableaux de genre fantastique et morose
et terrible, à la manière d'Edgar Poe, que des études de familles au sein desquelles se déroule un roman.
Pierrot, Caïn, Y Envoûtement , le Meurtrier d'Albertine Renouf, sont les œuvres d'un esprit amoureux de choses d'un ordre abstrait, à la recherche infatigable de documents où pointe le mysticisme, à la découverte des secrets de la fatalité. Le côté étrange des événements séduisait, captivait, tourmentait son imagination.
Je penche à croire que Rivière n'eut jamais de gros chagrins opiniâtres. Il n'était pas homme à garder longtemps un désespoir. Sa philosophie lui offrait les dérivatifs : un ennui devait s'anéantir devant une distraction, une peine devant un voyage en pays inconnus, une idée gênante devant une bonne page littéraire, une maîtresse infidèle devant de nouvelles amours. Telles étaient ses théories intimes, derrière lesquelles s'abritaient une bonté grande et une honnêteté parfaite. — La générosité de son cœur est connue de tous ceux qui l'ont approché; j'en citerai des exemples au cours de mon étude.
tO LE COMMANDANT RIVIÈRE.
Je ne voudrais pas affirmer non plus que, dans sa carrière maritime et dans sa carrière littéraire, il n'ait jamais éprouvé quelque déboire, quelque désespérance; — Berthe (TEstrée est un exemple du contraire ; — mais j 'estime que la confiance en son étoile revint toujours vite le ranimer.
Certainement, comme beaucoup d'entre nous, il a dû s'arrêter quelquefois sur la route où le guidaient ses rêves, pour se demander à quoi servaient la force et la gloire et où menait la vie. La voix secrète qui répond aux pensées lui répondit sans doute par des observations peu consolantes, et lui fit ainsi des heures tristes ; mais ces heures-là, qui ont sonné dans chaque cerveau laborieux, n'ont point en nous un écho tenace; elles s'enfuient comme des heures qu'elles sont, et des gaietés imprévues se lèvent et s'emparent alors de l'imagination qui crée de nouveaux espoirs, donnant goût à la vie... Ces mouvements se répètent maintes fois dans l'existence humaine depuis l'âge où l'on pense, et la vieillesse elle-même, blasée sur les déceptions de toute nature, ne peut les éviter et leur reste sujette.
SA VIK ET SES ŒUVRES. li
En lisant le Cacique, un récit de voyages, j'arrive au pays où mourut le Christ. Rivière, dans un de ces coups de tristesse dont je viens de parler, parcourt le Jardin des Oliviers et s'abîme en des réflexions noires, interrogeant l'avenir avec défiance...
Or voilà ce qu'il écrit en rentrant à bord :
Un mur en pierres, à hauteur d'appui, enserre l'endroit plus ou moins authentique où Jésus a pleuré. A une trentaine de pas est la grotte où, suivant la terrible et touchante expression des Évangiles, il a sué son agonie. En tout cas, c'est au bas et sur le versant de cette colline qu'il s'est promené dans la nuit fatale où il allait être trahi. C'est là que l'ont pris et terrassé pour une heure le doute de sa mission et le découragement de son œuvre. C'est là qu'il a élevé vers Dieu ses mains suppliantes et que, si près de mourir et le sachant, il a eu pendant un instant le regret de la jeunesse et de la vie. Qu'est donc la vie? Qu'a-t-elle donc de si puissant et de si doux, pour qu'un Dieu, sur le point de remonter à ses éternelles sphères de lumière et de gloire, se prenne de tendresse et de compassion pour elle? Hélas! cette lugubre nuit des Oliviers, qui ne l'a pas eue parmi nous ? De
quel homme ses amers sanglots n'ont-ils pas soulevé la poitrine ? N'est-il pas au déclin de la jeunesse, à l'âge même qu'avait le Christ, une heure douloureuse et solennelle où Ton s'arrête entre son passé et son avenir pour mesurer le chemin qu'on a fait déjà et celui qui reste encore à parcourir? N'hésite-t-on pas alors, rempli d'abattement et de trouble? Que sont devenus les rêves infinis de l'enfance, les confiantes ardeurs de la première jeunesse qui montraient la route si féconde et si belle ? Si l'on poursuit quelque idée généreuse, quelque ambition noble, on s'aperçoit que, depuis quinze ans déjà, on lutte, on travaille et l'on souffre. A quoi donc ont abouti tant d'efforts, tant de persévérance et de courage? A si peu de chose qu'on se demande avec effroi si cela vaut la peine de continuer. Le combat vous a déjà bien meurtri. Vous y avez perdu les illusions enthousiastes et les croyances naïves. Vous savez que ceux que vous aimez peuvent vous tromper et vous trahir, que vous-même, dans les nécessités et l'entraînement de la lutte, pouvez les délaisser et cesser de les aimer. Le cœur n'a plus une chaleur égale. Il s'est refroidi et ne bat plus que par accès. Le vide aussi s'est fait autour de vous. De ceux qui vous formaient au départ un riant cortège de camaraderie et d'affection, quelques-uns s'en sont allés. Vous ne trouvez plus leurs noms que dans
vos souvenirs et sur une tombe. La mort qui les a surpris hier peut vous surprendre demain. A quoi bon alors s'acharner à l'œuvre si fragile que vous tentez? Vous n'avez plus même foi à cette œuvre. Elle se voile de ténèbres et ne vous séduit plus. Vous cherchez autour de vous des amis qui vous consolent et vous soutiennent : nul ne répond. Vous appelez l'inspiration : elle ne vient pas. Vous
invoquez l'espérance : elle se tait. Vous ne vous croyez pas, comme André Ghénier montant à l'échafaud, le droit de vous frapper le front et de vous écrier : « Il y avait pourtant quelque chose là! » Non, vous vous dites qu'il n'y a rien et, suivant le but où vous tendez, que l'ambition vous trahit moins encore que le mérite ou le talent. Alors encore, dans cette longue agonie, vous entrevoyez avec une lâche complaisance la cessation du combat. Vous vous dites qu'il est, à portée de # votre main, si vous voulez renoncer à des chimères, des plaisirs faciles et de chaque jour, des jouissances qui ne se feront point attendre. Vous savourez en perspective, dans la médiocrité ennemie du travail et de la vaillance, un asile assuré contre les obsessions stériles de la pensée qui vous a dévoré jusque-là. Un instant de plus, et c'en est fait. Vous ne sortirez du Jardin des Oliviers que pour pactiser avec les Pharisiens et vous asseoir parmi les Puissants. Combien succombent ainsi
qui n'étaient pas dignes de vaincre! Mais Dieu, qui lit dans le cœur et la pensée de ceux qu'il daigne éprouver, ne permet pas que cet instant s'écoule. En vous voyant si faible et si tremblant, il s'émeut de pitié et, comme il envoya un ange à son fils bien-aimé, il vous remet fortifié dans le chemin, que vous avez choisi et que vous suivrez désormais jusqu'au bout. Le récit de la nuit au Jardin des Oliviers est la page la plus belle et la plus mâle de l'Évangile. L'idée en est d'ailleurs admirable parce qu'elle est profondément humaine. Ce qui nous touche en Jésus-Christ, c'est que, par cela même qu'il s'est fait homme, il connaît les misères, la faiblesse, les défaillances de l'humanité. Nous avons en lui, entre son père céleste et nous, un médiateur auquel nous nous adressons sans crainte. Avons -nous, en effet, à lui dire autre chose que : — Souviens-toi et aie pitié. — Il est pour nous la suprême bonté, l'infinie miséricorde. Aussi, sans le discuter au point de vue religieux, je n'aime pas le livre de M. Renan. En ne faisant de Jésus-Christ qu'un homme, quelque grand, presque divin, que cet homme lui apparaisse, M. Renan nous enlève une idée douce et consolante. La raison humaine fait un pas de plus, je le veux bien; mais cette raison est-elle déjà si vaillante et si ferme qu'elle puisse jeter comme d'inutiles béquilles ces illusions qui nous sont le plus
SA VIE ET SES ŒUVRES. l. r i
chères? Je n'aime pas non plus les explications toutes gratuites qu'il donne parfois des miracles et de l'Évangile. Je ne tiens pas à ce que le Christ ait ressuscité Lazare, mais je trouve puérile la mise en scène que M. Renan attribue à la famille du moribond. Supposer, n'est point prouver, et j'aime mieux encore croire aux miracles qu'admettre les jongleries qui servent à démontrer qu'il n'a pas eu lieu. Il en est ,de même de l'hallucination des saintes femmes qui, au jour de la résurrection, virent le Sauveur sortir de son sépulcre et remonter au ciel. II se peut qu'elles aient été hallucinées, mais qui l'avance, si ce n'est M. Renan, dix-huit siècles plus tard? Et alors, pourquoi le croirais-je? Cette toute petite critique d'un homme de grand talent qui s'est fourvoyé dans un livre inutile, m'a ramené du Jardin des Oliviers.
Ces réflexions si fines et si justes ne sont point venues à l'auteur de ces pages sans qu'il ait senti, par lui-même, les aigreurs de l'existence et les fatigues de la lutte. Elles arrivent sincèrement et tristement au bout de sa plume; mais un événement imprévu viendra bientôt, dérivatif salutaire, les effacer.
Au quatrième étage du n° 10 de la rue Godotde-Mauroi, notre regretté ami occupait, depuis onze ans, un petit appartement où, les mercredis et les samedis, il recevait un ou deux amis à déjeuner. Le jeudi matin était généralement consacré à sa famille, à Paris ; ainsi que le samedi soir et le dimanche, à Mantes. Ces déjeuners étaient simples : des œufe, une côtelette, un pâté ; mais, s'ils ne variaient pas, l'affabilité, les bons soins du commandant ne variaient pas non plus.
Rivière se levait à huit heures et se mettait aussitôt à sa table de travail, une petite table sans aucune prétention. Une panoplie, composée d'armes rapportées de ses expéditions, surplombait cette table-bureau.
L'ameublement du cabinet-salon était sobre,
quelques fauteuils, une bibliothèque, une commode et un secrétaire sur. lesquels s'amoncelaient des gazettes, des revues, des manuscrits* de nombreux albums, des photographies et des livres.
Sur la cheminée, bien en évidence, le portrait de l'empereur Napoléon III; à droite et à gauche, des photographies du prince impérial, mort au Zoulouland,. puis, tenues entre la glace et son cadre, des cartes de visite, des invitations... souvenirs accrochés là, lui rappelant à chaque retour des noms amis et des heures heureuses, — envolées pour jamais !
Le brave commandant aimait beaucoup l'Empereur. Les photographies que nous avons vues rue Godot voyageaient toujours avec lui.
Un jour, après avoir longuement parlé du prince qu'il avait pleuré* le pauvre ami raconta, tout ému, l'anecdote suivante :
C'était en août 1872. Je fus à Chislchurst, à l'occasion de la fête de l'Empereur. Sa Majeslé me retint à déjeuner. Peu de convives : le duc de Bassano, Piétri,... en un mot, sa maison.
Souvent on a parlé du luxe de sa table. Quelle erreur! Une seule bouteille de Champagne fut débouchée, encore n'était-ce pas coutume.
Puis, l'Empereur me prit le bras pour aller fumer dans le parc; là, nous causâmes, affectueusement; il me parlait de mes livres, m'interrogeait sur mes voyages avec sollicitude.
Vers trois heures, sa voiture fut avancée près la grille de Camden-Placc. Alors, au moment de me quitter pour se rendre à Londres, il m'ouvrit ses bras en pleurant :
— Vous venez me voir dans ma retraite, me dit-il, et pourtant je n'avais rien fait pour vous !
(Napoléon faisait ainsi allusion à ceux de ses favoris des temps heureux qui l'avaient oublié dans les solitudes de Chislehûrst.)
Il monta en voiture, reprit son visage calme, et, comme les chevaux partaient, il me saluait encore de la main. L'Empereur était bon.
Dans le Journat d'un marin, il avait fait appel à ses souvenirs de la campagne d'Italie et montré l'Empereur s'embarquant à Marseille :
Le 10 mai 1859, le yacht la Reine Hortense était accosté par l'arrière au quai de Marseille. Un radeau recouvert de tapis et conduisant jusqu'à l'échelle de commandement séparait la Reine Hortense dé la Mouette, où se pressaient, en toilette, les plus élégantes femmes de la ville; sur les quais, dans les rues voisines, à toutes les fenêtres des maisons, sur les toits, était répandue une foule immense. Il y avait dans tout ce peuple un frémissement inouï d'attente et de désir. Tout à coup on annonça les voitures de l'Empereur. Il descendit tout poudreux, le front impassible, les traits bienveillants et calmes, l'œil profond et chargé ce jour-là d'une flamme intense qui s'échappait au dehors. Il monta sur la Reine Hortense, suivi de son état-major. Quand l'élégant et frêle navire qui portait César et sa fortune largua ses amarres et commença de s'ébranler des acclamations enthousiastes avec un indéfinissable accent de dévouement, d'émotion, de belliqueuse ardeur, s'élevèrent de toutes parts. Dans le cœur de cette population de Marseille battait le cœur de la France entière. L'Empereur partait pour la guerre d'Italie et la France l'accompagnait au départ de ses regrets et de ses vœux avec un attendrissement mâle, avec la poésie des souvenirs et des espérances qu'évoquait ce nom seul de l'Italie. Le soir, vers six heures, au moment où le bâtiment, déjà loin du port, s'avançait rapidement sur les
flots, l'Empereur s'accouda sur le bastingage à bâbord. Il y resta jusqu'à huit heures, l'œil fixé sur les côtes de France que couronnait uqe brume légère et que la nuit qui s'approchait voilait par degrés. Il ne les quitta du regard que. lorsque l'obscurité se fut faite. A quoi songeait-il dans cette lente contemplation, pendant cette longue rêverie? Peut-être son génie conversait-il avec cet esprit de Dieu qui flotte sur les eaux et méditait-il sur luimême entre l'apparition du passé et la vision de l'avenir.
L'impératrice Eugénie fut également célébrée dans ce même Journal d'un marin. J'y trouve les lignes suivantes tout à l'éloge de l'infortunée souveraine :
On raconte qu'en 1863, la Saône, toute chargée de troupes pour le Mexique, s'arrêta en relâche à Cadix. Les circonstances l'avaient fait partir de Toulon encombrée de matériel et d'hommes. L'Impératrice se trouvait alors à Cadix avec Y Aigle. Elle voulut visiter ces soldats qui allaient se battre si loin de leur pays. Sa Majesté fut douloureusement émue à l'aspect de ces braves, gens que les souffrances delà traversée avaient déjà éprouvés et qui la saluaient de leurs acclamations. Elle se fît con-
duire k l'hôpital et s'approcha d'un tout jeune homme, presque un enfant, que le mal du pays avait pris. Sans se douter qu'une toute-puissante bonté s'inquiétait de son sort, il regardait vaguement devant lui et continuait à demi-voix une monotone chanson. Sur ce voile sombre et transparent que la mort qui va venir étend sur les yeux, il voyait sans doute se détacher les grands arbres et le clocher de son village. Les sentiers de la vie lui avaient été trop rudes, et il mourait presque avant d'avoir commencé sa journée. Hélas ! les plus grandes choses de ce monde ne s'accomplissent qu'avec le sang des humbles.
Sa Majesté se souvint-elle de cette page où l'auteur raconte un des actes de sa vie charitable? Toujours est-il qu'en 1869 elle invita Rivière à ses lundis et se le fit présenter.
Lieutenant de vaisseau à cette époque, l'auteur de Pierrot et Caïn causait avec M. About et le baron de Saint-Aubanet, lorsque M. Connault, un de ses collègues dans la marine, vint en toute hâte le chercher au nom de l'Impératrice.
Cela jeta quelque émoi dans les salons. On s'interrogeait dans les groupes sur ce favorisé
avec qui la souveraine désirait s'entretenir. Un cercle respectueux et jaloux se fit autour d'eux, et quand Rivière s'inclina devant Sa Majesté pour rentrer dans la foule, il avait dans le cœur ce dévouement fanatique que l'Impératrice inspirait à tous ceux à qui fut donné l'honneur de rapprocher.
Il travaillait, quotidiennement, le matin, jusqu'à onze heures et demie, écrivant les pages qu'il avait conçues la veille. Son étonnante mémoire lui rendait, sans effort, chaque lendemain , les idées et les phrases ciselées en chemin ,*soit sur la route de Paris à Mantes, soit sur le boulevard, soit dans les salons. Il savait s'isoler partout, et, lorsqu'il avait trouvé un nouveau sujet de roman, il commençait par l'écrire mentalement, au jour le jour, puis le couchait ensuite, par fragments, sur le papier — un papier de grand format rayé bleu. — Et c'est ainsi que les manuscrits de Henri Rivière ne portaient que de très rares corrections.
Les Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie, qui ont été publiés par la Nouvelle Revue, avaient
été transmis d'une seule haleine à l'impression, d'après quelques notes gardées en son esprit observateur et savant.
Je me suis promis de faire ressortir de la vie de Rivière certains détails ignorés du grand public. Je vais parler de sa charité.
Vers une heure, rue Godot, la sonnette commençait à carillonner, annonçant des visites de quémandeurs : les uns venaient lui demander son appui pour entrer dans une revue, dans un journal, dans un ministère; les autres venaient l'ennuyer avec la lecture d'œuvres obscures, nouvelles ou romans voués au silence ou à l'oubli!.. Il écoutait tout avec bienveillance, sans se plaindre.
Un jour où je l'avais vu ouvrir son secré-
24 LE COMMANDANT HIVIÈRE.
taire, plusieurs fois de suite, pour y puiser de l'argent et sortir ensuite du côté de l'antichambre, je pensai à des aumônes successives :
— Mais on va vous dévaliser, mon commandant, prenez garde !
Il me répondit avec cette simplicité remarquable que tous ses amis lui ont connue :
— J'ai fait gracier quelques forçats qui s'étaient bien conduits pendant l'insurrection canaque, et ils viennent me demander des secours pour vivre, je leur en donne.
Si encore il avait été très riche, mais il se privait souvent pour donner.
Rivière avait pris charge aussi de familles recommandées, en campagne, par des amis mourants et leur servait une pension régulière, exhortant les enfants au travail, citant l'exemple de leurpère, et payant pour leur instruction !
Puis, les charités éventuelles. Une entre mille :
Un ami ennuyé, battu par le mauvais sort, se plaignait discrètement à lui des fatigues de la lutte pour la vie, quand soudain il fut interrompu par l'excellent homme.
— Ah! mais pardon, mon cher, vous êtes riche, j'oubliais de vous le dire : hier soir, je suis entré, par hasard, dans un cercle ; j'ai joué ; songeant à vos tracas, je vous ai intéressé, dans mon jeu, nous avons gagné, je vous dois tant et, de plus, je vous remercie, car vous m'avez porté la veine !
L'ami, très ému, remercia vivement; puis, quelques instants après, il demanda au baron
de Saint-A qui, la veille, avait passé la
soirée avec le commandant...
— Hé bien! Rivière a donc gagné hier soir?
— Mais non, au contraire, il a beaucoup perdu, fit le baron : c'est un guignard !
Telles étaient la générosité et la délicatesse de ce cher grand mort que nous pleurons.
Orr*comprend vite l'explosion de regrets et de larmes que le bruit de sa mort a provoquée à Paris, où il comptait tant d'amitiés véritables, exemptes de tout sentiment égoïste !
Je ne l'ai jamais vu se mettre en colère, ni s'impatienter. Jamais il ne se séparait de son grand calme. Comme je lui demandais, un jour,
^ si à bord il ne lui arrivait pas de se fâcher dans le service quand ça n'allait pas :
« A quoi bon ? fit-il ; j'ai essayé une fois, il y a longtemps. J'ai vu que ma grosse colère n'avait pu rien éviter, puisque le mal qui la provoquait était commis, et j'en fus tout honteux. Je n'ai plus recommencé. »
Il avait les brutalités en horreur, et sa douce bonté n'avait d'égale que sa grande énergie- Vous souvenez-vous de l'ovation que lui firent les amnistiés de la Commune, en descendant de son bord, lorsqu'il les ramena de Calédonie? Rivière avait su se faire respecter, aimer et obéir par tous.
Beaucoup, une fois en France, eurent même recours à sa grande sollicitude : je citerai, entre autres, l'ancien secrétaire de Rossel, M. Renard, qui fut, par ses soins, nommé instituteur à Tlemcen, où il vit heureux.
Il est pénible de songer que ce n'était point à Rivière de prendre le commandement de la division navale de Cochinchine. L'amiral Cloué, ministre de la marine, avait d'abord désigné
deux capitaines de vaisseau, plus anciens que lui, pour cette campagne, et ces deux officiers supérieurs avaient refusé successivement de partir.
Henri Rivière, nouveau dans son grade, ne devait réglementairement prendre la mer que sous le pavillon d'un amiral, et ne pouvait, d'emblée, diriger une flotte. Il le savait bien; aussi, avant qu'il ne soit question de son départ pour aller prendre le commandement du Tilsitt, avait-il écrit à l'amiral Conrad, choisi pour gouverner une escadre d'évolutions dans les eaux de la Grèce, lui demandant un navire sous ses ordres. Cette demande parvint trop tard à l'amiral, qui répondit que le choix de ses officiers était fait. Quand le ministre fit à notre regretté ami la proposition d'un embarquement pour les mers de la Chine, proposition considérée comme avantageuse à sa carrière, Rivière, fataliste, l'accepta comme une chose devant arriver. — Singulier enchaînement des hasards de la vie !
Combien d'officiers, combien d'amis sont venus lui serrer les mains durant les dernières heures de son séjour à Paris !
28 LE COMMANDANT R1V1ÈKE.
Tous ceux qui avaient vécu dans son air, qui avaient marché dans son ombre, il avait su toujours se les attacher par un bon service où par de généreuses paroles.
Tout Paris connaissait la physionomie ouverte du commandant, sa haute taille un peu envahie par l'embonpoint. Les portraits reproduits par les feuilles illustrées sont à peu près ressemblants, mais l'expression du visage a échappé à tous les graveurs.
Le visage ovale. Le teint mat. Le nez un peu gros, mais droit; la bouche fine, railleuse. Le tout encadré par de longs favoris noirs où, depuis quelque temps, apparaissaient des fils argentés. Les cheveux également noirs et longs, moins blanchis que la barbe, étaient séparés sur le côté gauche de la tête, découvrant un front large, puissant, bombé, sur lequel passait l'ombre de tant de rêves, et qui portait si souvent le stigmate d'une mélancolie profonde, que, seul, effaçait le feu d'une conversation ou d'une idée amusante, d'une inspiration heureuse, d'un projet orné d'espoirs charmants. Les yeux surtout étaient beaux. Leur regard, d'une
expression surprenante, variait selon l'objet de la conversation, de la pensée : tantôt rieurs tantôt ironiques* tantôt moroses. Ces yeux-là prenaient aussi la vivacité de l'étincelle, s'emplissant d'énergies et de volontés quand il s'agissait de grandes questions, d'actes forts, de sentiments sublimes. — Aujourd'hui, les paupières sont closes pour toujours, sous les épais sourcils noirs proéminents, et les yeux sont morts, mais morts après avoir tout vu, ici-bas, de ce qu'on appelle la vie et le monde : peut-être même, s'il a senti la mort venir, ses yeux ontils pris le voile d'une résignation calme, en se recommandant à la justice de Dieu !
Il y a quelques années, Henri Rivière publia dans une nouvelle, Un dernier succès, un portrait qui avait beaucoup de ressemblance avec le sien :
X*** en était alors à cette période de la vie où l'homme se croit assuré de sa force et se fie à son expérience. De temps à autre, il écrivait un livre qui faisait sensation. Son talent lui obéissait : les
passions dont il se souvenait le faisaient tressaillir encore, mais ne le troublaient plus ; il les peignait à larges traits, mais d'une main vibrante et sûre, de façon qu'elles portassent avec elle leur enseignement. La célébrité de l'écrivain commençait pour lui
Il paraissait jeune encore, surtout par le regard, qui était vif et caressant, et par le sourire, qui avait une grande finesse mêlée de bonté. Les femmes devinaient en lui, dès la première vue, un ami tout prêt à les servir, et il ne leur eût pas déplu que cet ami se montrât, jusqu'à un certain point, égoïste à son profit. Il portait ses noirs cheveux longs et bouclés, et, s'il y en avait quelquesuns de blancs, on les apercevait à peine. L'expression de son visage avait pris quelque chose de la maturité forte de son talent. C'était celle d'un homme qui s'est joué avec les orages et les dangers de la vie, qui ne les craint ni ne les désire, mais qui ne les affronte plus de parti pris. Ce hardi pilote, volontairement réfugié au port, n'assistait point en indifférent à la détresse de ceux ou plutôt de celles que l'ouragan des passions menaçait encore. Il était d'un conseil prompt, d'autant meilleur qu'il se montrait compatissant à toutes les faiblesses, qu'il ne leur faisait point brusquement quitter la voie où elles s'étaient engagées , qu'au
contraire il les y guidait en leur signalant les écueils où elles auraient pu sombrer. Lorsqu'il parlait de lui-même, ce qui lui armait rarement, il était plein de réserve et d'une spirituelle modestie. X*** se mettait hors de cause, il vivait non point en anachorète, mais en épicurien, dans cette demisagesse qui indique à chaque âge sa voie facile et douce. Plus que jamais il était aimable, paradoxal et sceptique. Tout au plus, et de loin en loin, car il est difficile de dépouiller entièrement le vieil homme, avait-il quelques velléités galantes ; mais ce n'étaient que velléités qui se dissipaient vite au souffle de sa raison et de son expérience.
Quant à sa manière de s'habiller, elle était originale, mais sans prétention.
Les chapeaux de Rivière portaient de larges bords, aux ailes relevées. L'été, — nous le voyons encore, — en redingote légère, toujours déboutonnée ; en pantalon clair, ample, dont la coupe semblait vouloir plutôt l'aise que la mode. L'hiver, il restait vêtu d'étoffes sombres, enfermé dans une vaste fourrure, d'un confortable luxueux. Le gilet seul, dans le vêtement, le préoccupait : nous lui connaissions des gilets à fleurs, des gilets brodés, tous taillés dans la
façon de 1830. Je» me souviens que lorsque M me Edmond Adam donna cette fête où les invités devaient se présenter en costume paysan, — le grand col montant et le gilet à fleurs rigoureusement exigibles, — le pauvre ami n'eut que l'embarras du choix , ses gilets bariolés se comptant par douzaines.
Oh ! que l'on se garde bien de croire qu'il y eût en ceci la moindre pose ; car si Rivifere se fût douté un instant que ses gilets étaient remarqués, il s'en serait privé aussitôt. Il ne faudrait pas supposer non plus ces fameux gilets de nuances trop tapageuses, non ; ils ne dépassaient pas la note bourgeoise du bon vieux temps. — Encore ne les portait-il pas toujours. Beaucoup d'amis ont pu ne jamais les lui voir.'
Au point de vue littéraire, Henri Rivière peut être considéré comme un écrivain d'une rare pureté de style.
La phrase est simple, claire, précise. Le mot est le mot exact, et prend son emploi propre à la place voulue. On sent dans ses livres l'œuvre
sans effort, le travail sans recherche ambitieuse, sans adjectifs trop pompeux, ni substantifs trop hardis. La logique en tout cela suit le cours du style, d'un pas égal.
Des bords du Fleuve Rouge, le commandant, sans perdre de vue le drapeau national, avait un œil sur la coupole de l'Académie où l'avenir semblait lui réserver une place.