‹ Le commandant Rivière et l'expédition du TonkinChapitre 5 sur 22 · FRAGMENTS INÉDITS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS INÉDITS

Tout le long de sa vie laborieuse, il a noté, presque chaque jour, ses impressions personnelles sur les pays, sur les êtres et sur les événements qui s'offraient en spectacle à ses yeux, observateurs. En feuilletant au hasard ses manuscrits, je trouve maintes pages inédites : les unes, écrites en mer, sous le soleil et devant des rivages chargés de végétations opulentes, gar-

3i Î,K COMMANDANT RIVIÈRE.

dent, entre leurs lignes, le parfum troublant des tropiques et le caractère doucement léger et naïf des nègres superstitieux qui vivent là-bas ; les autres, tracées en des heures tristes, après les derniers coups de canon de 1871, sont emplies d'une émotion noble qui perce à travers l'analyse des faits historiques d'une époque douloureuse. L'écrivain distingué laisse paraître le marin fier de son métier et savant dans l'art de la guerre navale. On peut lire, çà et là, des observations d'une grande justesse et dont les théories seraient d'une pratique facile.

Avant de lire quelques-unes de ces pages d'histoire maritime et militaire, voici une marine peinte avec des couleurs ensoleillées. Tout s'anime et tout respire dans cette description d'une côte africaine : les êtres remuent, on les entend parler comme on voit la mer bleue berçant le navire, et les arbres et les fleurs de la rive chatoyer dans les rayons brûlants, sous un ciel sans nuages, immuablement bleu.

Les personnages du tableau se détachent en vigueur au milieu de ce cadre vif, où chaque couleur, chaque reflet a sa puissance.

Souvenirs d'une station au Oabon

Janvier 1866.

L'aviso à vapeur l'Espadon était, il y a deux ans, en station sur la côte d'Afrique, au Gabon. C'était un petit navire de dix chevaux, commandé par un lieutenant de vaisseau et n'ayant pour tout équipage qu'un second maître et onze noirs. Le service de station n'est pas gai. 11 s'agit le plus souvent de surveiller la côte à l'embouchure d'une rivière. Or la côte est nue et sablonneuse, et les rivières sont habitées par les fièvres et les crocodiles. Aussi les moindres incidents de la vie de bord prennent-'ils une grande importance. On regarde les caïmans qui s'agitent dans les roseaux ou se traînent dans le limon du fleuve, et, si l'on est en mer, on suit de l'œil l'aileron des requins qui, par les temps calmes, sort de l'eau comme un fer de lance.

Cette existence contemplative s'écoule sans qu'on en ait conscience. On regrette le passé ; on désire l'avenir. Attendre, n'est-ce point d'ailleurs le mot éternel de la vie? On s'étonne aussi, les premiers jours du moins, de ces matelots noirs, aux membres luisants, aux dents blanches, dont la vivacité d'impressions et de sensations est extrême.

Us ont des superstitions robustes et naïves avec une souplesse et une logique d'argumentation vraiment comiques.

Tout près de la nature, sous un ciel qui leur verse le feu à torrents, en face de l'Océan sans limites, entourés d'animaux bizarres, hideux ou gigantesques, de végétaux presque animés tant la sève en est exubérante et vivace, ils ont le respect et le culte de la matière. Elle leur apparaît plus grande qu'eux, redoutable dans son immobilité ou dans ses bruits. Ils tressaillent avec elle et la sentent tressaillir dans leur sein. Ils tiennent à elle par de secrètes affinités, et, si, passant, dans la hiérarchie des êtres, de la matière inerte à la matière animée, ils arrêtent leur pensée enfantine sur les animaux, ils ne, sont pas éloignés de se croire avec eux des liens de parenté occultes. Mais les uns leur sont amis, les autres hostiles. Aucun ne leur est indifférent. Ils ont un vague effroi du perroquet. Cette créature, qui a le plumage éclatant, l'œil rond et fixe, la voix humaine, leur apparaît imposante et mystérieuse. Et ils n'ont pas tort.

N'est-ce point, en effet, pour nous une sinistre dérision que le don de la parole chez une bête? Voyez-vous cet animal, répétant impassible le lendemain, en les scandant, les paroles arrachées la veille à notre désespoir ou à nos terreurs I Quel terrible accusateur que le perroquet d'un assassin

qui s'est cru seul et s'est livré à un monologue. On ne sort de là que par un second meurtre en tordant le cou à la bête et encore, au dernier moment, doit-elle vous regarder d'un œil horriblement dilaté. Les nègres considèrent comme des frères d'une race maudite les orangs-outangs qui les rossent à coups de branches d'arbres, et se croient volontiers les cousins germains des autres singes. Ils n'ont point peur des serpents qu'ils apprivoisent avec une extrême facilité et vivent en assez bonne intelligence avec les crocodiles. Mais leur ennemi mortel est le requin. En revanche, le requin adore le nègre, pour le manger.

Or, pour en revenir à Y Espadon, on venait, un matin, de terminer la propreté du navire. Le pont était lavé de bout en bout, et les noirs passaient de la toilette du bâtiment à la leur. Deux d'entre eux étaient descendus dans la roue de bâbord. L'un, assis sur une des pâlies, laissait tremper ses pieds à la mer. L'autre nageait à deux ou trois brasses de distance. Tout à coup un requin vint à passer, flaira le nageur, en fit le tour, ne l'attaqua point, mais, plongeant quelque peu pour se chavirer à l'aise sur le côté, happa par les jambes le noir qui était assis sur la palle. L'eau se rougit de sang, et ce fut tout. Seulement, du bord, les autres noirs avaient tout vu, et quand leur camarade, qui avait si étrangement échappé à la mort, monta sur le

pont, on l'entoura et on l'examina avec une défiance extrême. Les soupçons se formulèrent et bientôt les injures les suivirent. Le capitaine sortit au bruit, et le malheureux noir, tout tremblant, se réfugia vers lui. L'officier, ^'apprêtant à rendre la justice, se fit expliquer les faits;

— Vois-tu, capitaine, dit en terminant l'orateur de la troupe, li qui nager près requin, pas avoir été mangé , cela pas naturel , li être de la famille à requin .

— Oui, s'écrièrent les autres en chœur, Hêtre de la famille à requin.

Il fallut mettre aux fers deux où* trois' des plus convaincus ou plutôt dés plus démonstratifs dans leur conviction. Mais, ce matin-là, la besogne fce fit mal et la journée fut morne. Le noir, que ses camarades croyaient de la famille à requin; resta à l'index et une sourde hostilité le menaçait. 11 le savait et s'éloignait le moins possible du bord où ii était à portée de la protection du capitaine. Une après-midi, l'on envoya une pirogue à terre avec deux hommes. Ii était désigné, maii* il céda son tour. Le remplaçant n'avait pas été difficile à trouver : aller à terre, même en service, est à la fois Une distraction et un plaisir. Malheureusement, la traversée ne fut pas favorable. Il y avait à franchir la barre de la rivière, et, à la troisième lame, la pirogue chavira. Un requin se rencontra là encore, cjui coupa le remplaçant en deux. L'autre noir fut sauvé.

Ce second accident porta. à son comble l'exaspération des nègres. — C'était Requin qui avait prévenu son parent de céder son tour ce jour-là. Ils ne se bornèrent pas, aux injures et en vinrent aux coups avant que le capitaine ne fût sorti . de sa chambre. Le parent à requin dut être porté à l'hôpital à terre.

Il en sortit au bout de trois semaines et, à son retour, on lui fit moins mauvais visage. Le capitaine qui l'aimait, car c'était un bon matelot, avait vigoureusement sévi contre les persécuteurs ; sentant toutefois que ce n'était pas assez, il voulut lui donner l'occasion de se réhabiliter et le chargea de surveiller les lignes à crocs de fer que l'on tendait le long du bord pour prendre les requins, Les noirs riaient d'un petit air capable. — Jamais li prendre requin, disaient-ils en se poussant le coude.

Mais voilà qu'un requin avale gloutonnement le morceau de lard passé dans l'hameçon et s'enferre. Parent à requin tire la corde, appelle à l'aide et on amène le monstre sur le pont. Aussitôt on lui passe un nœud coulant à la tête, un à la queue, et l'on raidit les deux côtés. Puis on lui tranche la queue d'un coup de hache et, avec un couteau bien affilé, on détache circulairement la tête du tronc. La tête, pleine de vie, mord et tord un balai qu'on lui met entre les dents, et le corps, tout en muscles, s agite convulsivement. — Hé bien, dit aux

noirs le capitaine triomphant, en leur montrant leur camarade, direz-vous encore qu'il est de la famille à requin ?

Il y eut un moment d'hésitation, mais de courte durée.

— Oh ! reprirent les nègres d'un ton sentencieux et en hochant la tête, li brouillé avec sa famille.

Henri Rivière.

Ne trouvez-vous point dans ce tapage de couleurs la palette d'un grand artiste? Ce petit drame sur les flots de l'équateur qui tiendrait peut-être l'importance d'un simple fait divers dans les colonnes d'un journal, ne prend-il pas sous la plume de l'écrivain la carrure d'une scène à grand spectacle, où les décors sont brossés de main de maître? Comme l'esprit naïf de ces pauvres noirs prend de la grâce dans le récit coloré de Rivière !

Maintenant, voilà sous forme de lettre adressée à un ami, un rapport très précis sur les opérations maritimes delà guerre franco-allemande, dans la Baltique. Ce rapport, d'une grande concision, renferme nettement tous les faits de la

flotte et donne connaissance de ses moindres mouvements dans les eaux prussiennes. Tout y est fidèlement signalé, depuis l'heure du départ de Cherbourg jusqu'au moment de la rentrée de la Thétis en rade de ce port, quand la croisière dans la Baltique eut été rendue inutile par les désastres éprouvés à terre.

On peut voir par ces lignes en quelle haute estime le commandant Rivière, alors lieutenant de vaisseau, tenait ses chefs et se rendre compte de sa modestie qui le fait toujours s'effacer dans l'ombre de ceux qu'il élève. S'il se permet des critiques, il en fournit les justes raisons au lecteur et les termine par la donnée d'un exemple . . .

Souvenirs de la guerre. '

A bord de la Thétis.

Mon cher ami,

Vous m'aviez demandé un précis historique des opérations maritimes de la dernière guerre; c'était là un bien gros titre pour une campagne douloureuse qui n'a eu d'autre mérite que la constance et l'abnégation. J'aime mieux sous forme de souvenirs

personnels vous envoyer une lettre avec raes impressions vraies, des sentiments éprouvés et l'esquisse nette et rapide des événements.

Le dimanche 24 juillet 1870, l'escadre de la Baltique, commandée par le vice-amiral comte Bouët de Willaumez, partit de Cherbourg. 11 était cinq heures du soir, et la population, avec une ■ sorte d'anxiété fébrile, faite de crainte et d'espoir, assistait sur la jetée : du haut de la montagne du Roule, de la plage et des forts, au départ des bâtiments. On se rappelait le mouvement joyeux des grandes •fêtes navales de 1850 et de 1858, et Ton se demandait à la vue de celui-ci, d'une activité guerrière et solennelle, quels événements heureux ou funestes se dérobaient sous l'horizon brumeux que de larges bandes de soleil éclairaient par intervalles. L'Impératrice était à Cherbourg. Elle avait voulu apporter elle-même à la Marine qu'elle aimait la proclamation de l'Empereur. Après la messe qui s'était dite à bord de la frégate amirale la Surveillante, Sa Majesté avait lu d'une voix forte et noblement émue cette proclamation aux amiraux, aux capitaines et aux officiers. L'impression avait été profonde. Au moment où les bâtiments appareillaient, l'Impératrice, qui s'était embarquée sur l'aviso à vapeur le Coligny, vit l'escadre défiler devant elle. Les équipages montaient dans les haubans et la saluaient de leur dernier cri. Puis, les cris s'étei-

gnirent et bientôt après la rade de Cherbourg et le Colignyse voilèrent de distance. L'escadre entrait dans l'inconnu. *

L'escadre se composait de la Suweillante, qu.e montait l'amiral Bouët, de la Gauloise qui portait le pavillon de l'amiral Dieudonné, de la Guyenne, de la Flandre, de la Tkétis, de la Jeanne-d'Arc et de l'aviso le Cassard. On pensait toutefois que cette escadre n'était qu'une avant-garde et qu'on allait au plus pressé, qui était rencontrer laflotte prussienne, commandée par le prince Adalbert, dans le cas où elle ne se fût point encore réfugiée dans un port.

En dehors de cette éventualité , le plan général était celui-ci : l'amiral Bouët devait commander en chef l'escadre de la Baltique. Il devait avoir sous ses ordres quatorze frégates cuirassées, de nombreux avisos et des batteries flottantes d'un faible tirant d'eau.

Une seconde flotte, sous le commandement du vice-amiral de La Roncière Le Noury, composée de grands transports, devait le rejoindre promptement avec 30,000 hommes de troupes de débarquement sous les ordres du général Bourbaki. Cette force considérable, en se montrant dans la Baltique, décidait de l'alliance du Danemark qui pouvait nous donner 40,000 hommes. Il devenait alors possible de jeter 70,000 hommes au nord de la Prusse, ce qui forçait cette puissance à conserver 200,000

soldats peut-être, pour s'opposer à une descente en Hanovre et dans le Holstein.

Telles étaient, au début, les perspectives de la guerre sur mer. On ne se doutait point alors que les événements du Rhin et la révolution intérieure les feraient s'évanouir.

Les chefs étaient bien choisis. L'amiral Bouët, à 61 ans, avait conservé l'ardeur, l'activité, l'entrain de sa jeunesse et de son âge mur. Il avait toute la confiance de ses capitaines, parce qu'il leur accordait la sienne. Il croyait aux coups hardis, aux tentatives soudaines. Il avait été l'organisateur du débarquement de l'armée à l'Aima. Ce grand commandement, moitié militaire, moitié marin, lui plaisait. En ces premiers jours d'illusion et d'espérance, il se montrait dignement à la hauteur de sa tâche et animait ses vaisseaux de sa chaleur d'âme, aventureuse et vaillante.

L'amiral de La Roncière avait, à d'autres titres, l'estime de la flotte. On le savait de la plus remarquable intelligence, d'une intrépidité froide et résolue, confiante aussi, car l'audace heureuse, en ses navigations et dans sa campagne du Mexique, avait été son habituelle conseillère. Sa propre.expérience des hommes et des choses, son habileté de diplomate, eussent secondé, dans des négociations imprévues, les opérations de la guerre et leur eussent fait produire tous leurs fruits.

Le 28 juillet, l'escadre mouilla à la pointe de Skagen, à l'extrémité Nord du Danemark. Elle n'ayait point rencontré l'escadre prussienne qui avait dû ou se réfugier à la Jahde ou poursuivre sa route vers la Baltique jusqu'à Kiel. L'escadre était à peine mouillée, qu'arriva de Coppenhague M. le capitaine de vaisseau Palasne de Ghampeaux. 11 avait été chargé de tenir prêts des pilotes danois et de passer des marchés pour approvisionner l'escadre : il venait avertir l'amiral qu'il s'était acquitté de ces spins divers et l'invitait, au nom du Ministre de France à Coppenhague, M. de Saint- Feçréol, à entrer dans la Baltique. Il y avait lieu de croire qu'à la vue de notre pavillon, le peuple danois se soulèverait et entraînerait son gouvernement à la guerre.

C'était là toutefois un expédient d'enthousiasme. 11 eût fallu plus que l'apparition de l'escadre; l'arrivée de la flotte de transports et du corps de débarquement eût été nécessaire. L'amiral Bouet, qui avait d'ailleurs l'ordre de surveiller la Jahde et d'y rester jusqu'à ce que le complément de ses forces .maritimes l'ait eu rejoint, en jugea ainsi et se contenta de détacher la Thétis à Coppenhague.

Elle y arriva le 29 et y demeura mouillée plusieurs jours, dans une inaction et une indécision d'attitude qui étonnèrent les Danois. Ils venaient chaque soir le long du bord dans de nombreux

bateaux, agitant leurs chapeaux et pousoi&t des hourrahs. On ne leur répondait par aucun cri. Les instructions du commandant étaient de respecter la neutralité du Danemark et de ne la solliciter à aucune démonstration prématurée. Il n'était point certain, d'ailleurs, que la partie sage de la population sans parler du Gouvernement, qui s'y montrait contraire, s'associât & ces manifestations qui semblaient surtout l'œuvre d'un parti. Le Gouverne* ment de l'Empereur avait la loyauté de ne point chercher à entraîner un peuple brave et sympathique, mais faible, dans une guerre dont l'issue, dès les premiers jours, pouvait paraître incertaine.

Au commencement d'août, l'amiral Bouët reçut du Ministre de la marine, par l'entremise de M. de Cadore, qui arrivait de France avec la mission. de négocier avec le Danemark, l'ordre pur et simple d'entrer dans la Baltique. Il y entra, donna à la Thétis, qui quitta précipitamment Coppenhague, l'ordre de le rejoindre et, après avoir visité divers points de la côte prussienne à y chercher le point le plus sûr pour le débarquement des troupes qu'on lui avait promises et qu'il attendait, il se décida pour la position d'Also qu'on prendrait facilement et qui servirait de point de départ à l'armée de transport pour opérer sur Alsen et la côte du Sleswig.

Cette reconnaissance conduisit au 7 août. A cette

date, l'amiral reçut une dépêche du Ministre. Il y était question de nos premiers revers, de Tordre donné à une division que commandait le contreamiral Penhoat de rester à Cherbourg, tandis que l'amiral Fourichon, qui arrivait de la Méditerranée avec son escadre, devait bloquer la Jahde où se tenait l'escadre prussienne. Quant à l'escadre de la Baltique, on lui recommandait le respect le plus absolu pour les villes ouvertes; car, « à moins d'opérations non prévues, c'était dans un blocus strict des ports de commerce allemands que résidaient surtout les moyens d'action de l'escadre ».

il n'était plus parlé de la flotte de transports ni du cofrps de débarquement; il ne devait plus en être jamais questioù. La fortune, contraire à nos armes sur ie Rhin, en décidait ainsi.

L'amiral Bouêt le comprit. Il lui fallut toute sa fermeté d'àme pour ne point céder au découragement; car, après avoir réuni une commission pour statuer sur les opérations militaires à tenter sur les points les plus importants du littoral prussien, il fut reconnu que, nulle part, les eaux n'étaient assez profondes pour permettre à un bâtiment de l'escadre de s'approcher suffisamment et que le tir de l'artillerie serait incertain ou inutile. A Kiel, le succès de l'artillerie était douteux contre les forts de Frederick, à cause de leur hauteur sur le rivage et même, ces forts détruits, l'escadre ne pou-

vait pénétrer dans le fond de la baie à portée de canon de la ville. A Dantzig, le fort de l'entrée de la baie n'était à la portée que de notre artillerie des gaillards et seulement à une distance de 4,000 mètres. Quant aux villes elles-mêmes, les instructions du Ministre prescrivaient de les respecter, et il y avait lieu de s'y conformer autant par prudence que par humanité; car la France, à ce moment-là même, était envahie et eût été exposée à de terribles représailles.

La tâche de l'amiral Bouët se réduisait donc à un blocus de la Baltique et il le fit pendant tout le mois d'août avec une persévérance résignée, car il ne se dissimulait point que nombre de bâtiments marchands lui échappaient en naviguant le long des côtes, où ses frégates ne pouvaient se hasarder.

Deux épisodes de guerre rompirent seuls la monotonie de cette longue croisière.

Le 18 août, vers trois heures de l'après-midi, la division que l'amiral Bouët avait gardée avec lui pour surveiller la côte de Stettin à Memel, tandis que l'amiral Dieudonné maintenait le blocus de Kiel à Arkona, se trouvait en vue de l'île d'Hiddensée lorsque le Jérôme-Napoléon, qui avait remplacé le Cassard et qui était allé près de terre à la découverte, se rabattit à toute vitesse sur l'escadre. Il avait en tête de mât le signal : « L'ennemi est en

vue. » Le Jérôme -Napoléon, qui avait cessé d'être le yacht du prince Napoléon au début de la guerre, n'avait pas d'artillerie et avait pris chasse devant Y Aigle Royal, le yacht du roi de Prusse, aviso à grande vitesse. On aperçut bientôt ce dernier, mais un léger mirage le sortait de l'eau, le grandissait et lui donnait les proportions d'un monitor. L'amiral signala à la Tkétis et à l'aviso le Lhermite de lui donner la chasse. La Tkétis poussa ses feux à toute vitesse et s'élança droit au-devant de l'ennemi qui, de son côté, marchait à sa rencontre. Le soleil était éblouissant et la mer, absolument calme, se séparait et montait en deux grosses gerbes à l'avant de la corvette. Celle-ci filait treize nœuds. L'équipage était à ses postes de combat, et les chefs de pièce des tourelles avaient pointé de l'avant leurs canons de 19 prêts à faire feu. Mais c'était par le choc que le commandant se proposait d'atteindre l'ennemi. Au fur et à mesure qu'on se rapprochait de lui, la réalité le ramenait à ses véritables proportions. Il y eut un moment de désappointement, et cependant on s'étonnait de son audace. Tout à coup il parut changer de , route. Il avait seulement mis en travers et il envoyait trois boulets qui passèrent entre le grand mât et le mât d'artimon de la Tkétis. Il se traversa presque aussitôt de l'autre bord, envoya sa seconde bordée et prit chasse. 11 était sûr de sa supériorité

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de marche et s'éloigna rapidement vers l'île d'Hiddensée. La corvette le suivait encore, mais perdait du terrain. Ses boulets de tourelles le rejoignaient seuls, tombaient près de lui. Quand la terre fut bien en vue, il fallut, à cause du peu de profondeur de l'eau, diminuer de vitesse. En ce moment, la Flandre, que l'amiral avait détachée pour appuyer la Thét'iSy dépassa la corvette par tribord, et, désireuse d'atteindre Y Aigle Royal, lui coupa la route. Peu s'en fallut qu'elle ne payât cette imprudence. Elle échoua légèrement, fit vivement machine en arrière et se dégagea. Il n'y avait pas à aller plus loin. Mais un spectacle inattendu et inespéré s'offrit alors à nous. Au fond de la baie, où V Aigle Royal se réfugiait, nous aperçûmes à terre, peints en gris et se détachant en taches brunes sur les monticules de la plage, cinq petits bâtiments. C'étaient des canonnières. Le pilote nous dit que ce fond de la rade n'avait point d'issue et que ces bâtiments ne pouvaient nous échapper. En attendant que l'amiral avisât et décidât soit une attaque d'embarcations, soit une descente de compagnies de débarquement, la Thétis canonna ces bâtiments à grande distance. Nos boulets les atteignirent peut-être. On les voyait plonger dans l'eau fort près du but, si ce n'est au but lui-même, éclater avec une fumée blanche. Les canonnières, de leur côté, ripostaient, mais!

leurs faibles projectiles pleins tombaient à la mer à moitié distance. En même temps elles chauffaient, et nous les vîmes disparaître une à une, en moins d'une demi-heure, dans une fente du rivage. 11 y avait un passage que notre pilote danois n'avait pas cru praticable et par où elles échappèrent.

Cette poursuite inutile démontrait une fois de plus que, sans bâtiments légers d'une grande marché et d'un faible tirant d'eau, l'escadre ne pouvait obtenir de 'résultats sérieux. La Jeanned'Art dut rester en surveillance à Hiddensée et la division de l'amiral reprit sa croisière.

Le 21 aoèt, tin dimanche, l'amiral entra avec l'escadre dans la rade de Danrtzig et s'en fut au mouillage désigné sur la carte comme il l'eût fait ara îles d'Hyères. 11 n'était pas impossible que nous ne fussions exposés à quelque tentative de la part des Prussiens. Pendant la guerre du Danemark en 1863, l'escadre danoise, qui était venue comme nous mouiller en rade de Dantzig, avait été attaquée par des croiseurs rapides armés dans le port. On prit en conséquence certaines précautions et une entre autres bien plus gênante qu'utile. Une chaloupe à vapeur dut faire la ronde autour de l'escadre. La lueur intermittente de sa machine ou de sa cheminée, le bruit de son hélice, égaraient l'attention et pouvaient l'amener à con-

i>2 LE COMMANDANT RIVIÈRE.

fondre avec cette embarcation tout autre navire qui se fût avancé dans la nuit.. En pareil cas, on doit se garder au mouillage par la vigilance la plus

stricte et par le silence. Les canots de ronde doi-

vent se tenir en sentinelles perdues à de grandes distances à des endroits déterminés, et seulement prêts à lancer une fusée de signal. La Thétis, qui était mouillée le plus près de la côte, avait sa machine prête à marcher et sa chaîne démaillée prête à filer par le bout. Toute lumière était éteinte à bord et l'équipage en armes veillait à ses postes de combat. La nuit était absolument noire, à tel point qu'on ne voyait pas à dix mètres du bord. Une ou deux fois, de onze heures à minuit, nous aperçûmes une petite lueur qui paraissait venir de Dantzig et se déplacer en s'approchant. Ce pouvait être un navire qui découvrait par instants ses habitacles de ses compas pour faire route. Ce pouvait être aussi la chaloupe de ronde. Tout à coup, à minuit et demi, par notre travers à bâbord, éclata comme un feu grondant d'artifice et une volée de mitraille passait dans la mâture de la corvette. A la flamme de cette détonation, nous, distinguâmes la masse noire d'un navire. En même temps partirent des coups de fusil. C'était la chaloupe qui s'était trouvée fortuitement à côté, du bâtiment prussien. Elle gêna un instant la Thétis dans son appareillage instantané. Cepen-

dant la corvette, qui s'était mise en marche en moins de deux minutes, côtoya, en tirant sur lui, le bâtiment ennemi. qui se dérobait le plus près de terre possible, dans l'obscurité, en se dirigeant sur DanbAg.

Le phare qu'on avait rallumé au moment même de l'explosion ne laissait point de doute sur la route qu'on devait suivre. Nous tirions quand une masse d'un noir plus sombre se détachait sur l'opacité de la nuit. Cette chasse très périlleuse pour la corvette par les bas-fonds de la rade dura une heure et demie. Elle se termina quand le phare s'éteignit de nouveau, ce qui prouvait que la Nymphéa (on sut depuis son nom) était rentrée au port.

Cette aventure, les petites canonnières d'Hiddensée, la nouvelle que deux avisos rapides s'armaient en toute hâte à Dantzig, des sommes considérables promises par le gouvernement prussien à quiconque ferait sauter un bâtiment français, annonçaient un nouveau danger. L'escadre qui n'agissait que dans le vide encourageait contre elle les entreprises de l'audace et du gain. Elle pouvait être torpillée d'un jour à l'autre. Déjà quand les navires se rendaient à tour de rôle pour s'approvisionner de charbon, soit à Langeland dans le Grand-Belt, soit à Kioge-Bay dans le Sund, il leur fallait un gardien et c'étaient ainsi deux frégates forcément

distraites de la croisière. L'ennemi était, en outre, renseigné sur tous nos mouvements par le télégraphe de Suède en Prusse. Ge dernier inconvénient disparut par l'initiative hardie du commandant de la Thétis, le capitaine de vaisseau Serre, dont j'aime à dire le nom parce que je servais sous ses ordres, et que, par le hasard des circonstances, la Thétis fut un des bâtiments qui firent le mieux leur devoir pendant la campagne. En longeant la côte à quelques centaines de mètres et en deçà de la cabane du câble télégraphique, le commandant fit jeter deux grappins à l'arrière de la corvette, puis il marcha très doucement. Les grappins, quiraguaientle fond, saisirent le câble; on les hala et ils Uamenèrent à fleur d'eau. 11 n'y eut plus qu'à le couper. On en prit un bout qu'on entra par un trou d'écubier et la corvette se pomoya dessus pendant plusieurs centaines de mètres après, lesquels il fut de nouveau coupé. Hélas 1 cette corde de fer qui resta longtemps lovée dans la batterie et que nous donnâmes en gratification au pilote danois fut notre seul trophée militaire de la campagne.

En outre, la saison devenait mauvaise. On était à la mi-septembre et les coups de vent se succédaient. Par un intervalle meilleur, l'amiral Boufit se décida à tenter un coup de force contre Golberg, ne fût-ce que pour arrêter par la crainte les entre-

prises isolées qui se préparaient contre nous. Colberg a un fort et est attaquable à 2,200 mètres, mais c'est en même temps une station balnéaire. Une première fois, en août, l'amiral s'y était présenté avec deux frégates, mais nous avions vu des femmes en robe blanche et des malades nous regarder en foule et curieusement de la plage et du casino. Il n'était pas possible de tirer sur cette population inoffensive. En septembre, les baigneurs étaient partis, on pouvait réduire, ce qui n'avait qu'une importance très relative, les fortifications de Golberg. Le 13 septembre, on mouilla en vue d'Arkona pour opérer le lendemain. Un fort coup de vent de nord-ouest, qui assaillit l'escadre, sauva Golberg. Plusieurs de nos bâtiments furent en péril. La Thétis cassa sa chaîne et le liochambeau, qu'on avait envoyé de France pour renforcer l'escadre, lutta pendant plusieurs heures, affalé à la côte par le vent qui le prenait de travers et lui donnait des roulis de 30 degrés.

L'escadre s'était rendue à Kioge-Bay lorsque l'amiral apprit que l'escadre du Nord avait quitté la Jahde et que les Prussiens étaient libres d'en sortir pour se rendredans la Baltique. Il allait s'occuper d'interdire l'entrée du Grand-Belt à l'ennemi, lorsqu'il reçut l'ordre de rentrer à Cherbourg en passant devant la Jahde si ses approvisionnements de charbon le lui permettaient.

Le 26 septembre, l'escadre arrivait dans la mer du Nord. Je vis pour la première fois Héligoland, ce rocher de terre rouge, que je devais revoir quelques mois plus tard dans de tout autres circonstances. La Jahde était devant nous. On apercevait les bancs de sable de l'embouchure de l'Elbe et des remorqueurs que l'on prit d'abord pour l'escadre prussienne. La Tkétis et le Rochambeau chassèrent plusieurs milles en avant jusqu'à ce que l'erreur fût reconnue ; on leur fit alors le signal de ralliement et le 29 septembre au matin l'escadre de la Baltique arrivait à Cherbourg.

C'est de ses destinées ultérieures et des opérations de l'escadre du Nord devant la Jahde pendant la campagne môme de la Baltique que je vous entretiendrai dans ma prochaine lettre.

A vous,

Henri Rivière.

7 février 1872.

Sans doute Rivière, qui n'avait pas envoyé cette lettre à qui il la destinait tout d'abord, n'en écrivit point davantage; car aucun des manuscrits qu'il a laissés n'en fait mention.

Dans les pages qui suivent, se reflète son grand amour pour la Marine : il la voit telle

qu'elle est, protectrice des traditions anciennes et vraies , se basant plus sur l'expérience que sur des rêves, sage, antirépublicaine, ennemie des aventures de politique intérieure, et bonne gardienne de son honneur et de ses vertus militaires.

En 1872, tandis qu'il écrivait si littérairement et si grandement son opinion sur la Marine, aucun bouleversement n'avait encore apporté le désordre dans ce département; il fallut le passage de M. Gougeard au ministère, pour y jeter un désarroi qui fut, du reste, de courte durée, le ministre étant tombé avant d'avoir mis à exécution ses projets de réforme.

L'état des choses rentra bientôt dans l'ordre primitif et l'expédition des affaires maritimes reprit son cours d'après la marche quelque temps interrompue. Ce qu'on va lire, peut donc, aussi bien aujourd'hui qu'en 1872, s'adresser à la Marine, rendant à son tour hommage à la mémoire du brave qui savait si bien lui prodiguer ses louanges.

La Marine.

Dans les événements de la dernière guerre, la Marine d'aujourd'hui a joué un rôle particulier et tout inattendu. Elle s'est en quelque sorte dédoublée et a fait face à sa tâche sur mer qui était restreinte, et, à terre, à des devoirs improvisés qui l'ont relativement grandie et désignée k l'estime publique. Elle s'y est révélée en effet avec sa cohésion forte, ses traditions saines et sa discipline intacte. Elle ne s'est point trouvée, il est vrai, en ces cataclysmes qui ébranlent une institution jusqu'en ses fondements, à ce point que l'on croit tout à changer et à refaire ; tandis qu'en tenant compte de la fortune contraire et des accidents funestes, il n'y a qu'à procéder par la patience, par la volonté, par l'esprit de suite, à la reconstruction de ce qui ne s'est que momentanément écroulé. La Marine a fait son devoir, et l'a fait facilement, car on ne lui a demandé que ce qu'elle pouvait donner, et qu'elle n'a jamais cessé d'être elle-même, sans mélange étranger, avec l'organisation qui lui est propre et la hiérarchie dont elle a l'habitude.

Elle n'a pu opérer dans la Baltique où le fort tirant d'eau de ses bâtiments cuirassés l'empêchait de s'approcher des côtes. Si les circonstances de

la guerre eussent seulement été douteuses sur le Hhin, une flotte de transports avec un corps de débarquement eût été expédié dans la Baltique et eût trouvé, sous la protection de l'escadre de l'amiral BoutH, l'occasion d'une puissante diversion au nord de la Prusse. A l'embouchure de l'Elbe, dans la mer du Nord, il y avait à forcer la Jahde où se tenait l'escadre ennemie. La tentative était-elle possible? En des temps moins malheureux, si l'administration de la Marine n'eût point subi le contre-coup des désordres politiques, une flottille d'aviso9, adjointe aux escadres qui bloquèrent successivement la Jahde, eût sans doute facilité cette entreprise. C'est avec le secours, avec le sacrifice de ces bâtiments légers, qu'on eût frayé aux grands navires, à travers les bancs de sable et les torpilles le chemin de l'arsenal prussien. Sans ces bâtiments et môme avec eux, l'entreprise était au dernier point redoutable et aléatoire. Il n'y eût point eu pour nous de demi-désastres, et la victoire n'aurait eu que le retentissement d'un grand coup frappé dans le vide ; car les vaisseaux triomphants eussent été contraints, après avoir fait œuvre momentanée de destruction, d'abandonner leur conquête. En dehors de cette tentative où elle, ne s'est point hasardée, la Marine naviguante n'en a pas moins si étroitement bloqué la flotte prussienne, que celle-ci n'est jamais sortie au delà des passes

qui lui étaient familières que pour rentrer aussitôt, à la moindre démonstration d'un combat éventuel, dans l'abri qu'elle avait choisi. Le chemin des côtes françaises et de la mer libre a été absolument fermé aux croiseurs prussiens. — Un seul, YAugusta, après avoir paru quelques heures en vue de la Gironde, fut rejoint à Vigo et gardé à vue par deux frégates cuirassées. Nos escadres, et c'est un fait que je constate sans leur en faire un grand mérite, ont passé l'automne et l'hiver en grànd'garde, à la mer, sous les intempéries de la saison rude, en un métier d'obscure abnégation et d'incessantes fatigues.

A terre, la Marine a défendu Varis. Elle y est venue avec ses canons dont elle est fière depuis Sébastopol, qu'elle manœuvre seule, et s'est installée dans les forts comme dans des navires. En province, elle a agi par faibles bataillons qui lui rappelaient ses compagnies de débarquement, et a servi, en certains cas, de centre de ralliement ou d'organisation à des troupes plus nombreuses, ignorantes de la guerre, qui s'appuyaient sur elle et qu'elle a encouragées et animées de son exemple.

Ce rôle honorable n'a pas eu et ne pouvait avoir une grande influence sur les résultats d'une campagne inutile, où l'enthousiasme manqua, où la résignation fut seule l'ingrate vertu des combat-

tants et où des troupeaux d'hommes se heurtèrent sans foi, sans instruction, sans vêtements et sans armes à des troupes soutenues par le bien-être et des engins de guerre, et savamment organisées.

Aujourd'hui, la Marine est rentrée dans ses ports sur ses navires, ou reste disponible dans ses quartiers de pêche ou sur des bâtiments marchands d'où elle rentrera au service actif au premier appel de la loi (très attaquée, très défendue) de l'inscription maritime qui concourt, avec la conscription, au recrutement de la Flotte. En somme, elle est debout, après les péripéties de la guerre, comme elle Tétait au mois de juin 1870, comme elle l'a toujours été depuis de longues années. Une administration intelligente et ferme la sauvegarde et la protège; elle se sent forte de ce qu'elle a fait, de ce qu'elle sent en elle de vitalité et de qualités lentement acquises ; elle est peu imbue de l'esprit nouveau et, bien que désireuse des améliorations et du progrès, elle ne s'y engage point à la légère. Elle

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