REGARDE A COUP SUR SON PASSÉ COMME LA GARANTIE DE SON AVENIR
Ce dont elle est fière surtout, et à bon droit, ce qui lui donne le sentiment d'une vraie supériorité morale et la persuasion qu'elle fera son devoir tout entier quandl'heure sera venue, c'est sa discipline. Et c'est dans son acceptionia plus noble et la plus élevée qu'elle entend ce mot rigide. Il n'est point
la définition d'un pouvoir sans contrôle servi par des lois sévères. C'est le respect, la confiance et l'affection des uns pour les autres, à. tous les degrés de la hiérarchie. La Marine se sent UNE par la communauté des dangers de mer bravés, des fatigues supportées et deslongs isolements. Le navire, comme peut l'être un régiment, estla camaraderie puissante, la connaissance parfaite pour chacun de la valeur des autres, la solidarité confiante et la démarcation absolue des situations diverses. C'est la machine de guerre, faite de bois et de fer, mais qui s'anime en recevant de ceux qui la montent le souffle et l'harmonie. Les matelots et les officiers sont dévoués à leurs chefs et leur obéissent, parce que ceux-ci ont compris de longtemps et comprennent encore que, pour bien commander aux hommes que l'on a sous ses ordres, il faut avant tout vivre de leur vie et les aimer.
Hknri Rivière. •
30 janvier 1872.
L'art descriptif qu'il déployai t dans ses romans se trouve également dépensé dans ses lettres, ayee cette mesure sobre qui rend fidèlement l'aspect des choses. .
Après un séjour à Naples, il visite Pouzzoles
et peint les arènes en quelques traits de plume...
Les arènes de Pouzzoles font rêver cent mille spectateurs et des centaines de bêtes féroces rugissant sous un soleil ardent comme celui de leur pays. Les bains de Néron creusés dans le roc, mais où le soleil ne pénètre que timidement et où les vagues viennent mourir avec un sourd murmure, font penser au Tyran condamnant Agrippine, au sein des voluptés. La piscine admirable est un réservoir énorme à quatre-vingts arcades ayant à la voûte des échappées de lumière où pendent le fierre et les broussailles vivifiés à cette bienfaisante influence du soleil au dehors et de l'eau au dedans. Nous avons vu tout cela par la pluie, par le soleil et par l'orage. Les changements de temps s'exécutaient comme des changements de décoration; chacun avait sa grandeur et son prestige.
Est-il possible en si peu de lignes d'évoquer plus de souvenirs et de mieux donner au lecteur un aperçu de ces ruines des magnificences romaines? J'en doute. Je les publie parce qu'elles me semblent affirmer par leur couleur ce que je disais plus haut, et aussi parce qu'elles sont inédites.
»m LE COMMANDANT RIVIÈRE.
Je viens de relire la Main coupée l . C'est l'histoire d'un amour tourmenté, plein de catastrophes. Elle contient des pages terribles, pensées, remuées, travaillées sans doute en mer, parles beaux et les mauvais temps.
Dans l'action de ce livre, le plus grand rôle appartient encore à la fatalité poursuivant les deux amoureux et mettant dans leur jeune imagination un souffle superstitieux, un esprit de seconde vue, ce qui donne à l'œuvre, si vivement littéraire, une saveur originale et cruelle qui vous laisse une tristesse à l'âme, une inquiétude vague, un attendrissement, uue pitié pour les pauvres êtres dont l'auteur a si précisément
1. Les œuvres de H. Rivière ont été éditées chez Calmann Lévy.
interprété, reproduit les secousses morales et les épopées douloureuses.
Dans une lettre qu'il fait écrire par la jeune fille à son fiancé, lorsqu'elle est devenue la prisonnière d'un forban, je trouve cette phrase :
Je suis certaine qu'entre deux êtres unis dans une même pensée de désespoir et de vengeance, il y a de mystérieuses affinités qui révèlent à l'un la présence de l'autre.
Le héros principal du roman, après avoir achevé la lecture de cette lettre qui lui révèle le déshonneur de celle qu'il adore et toutes les souffrances endurées dans la solitude où s'écoulait sa vie captive, à bord, « éprouva le soulagement des anxiétés terribles : la certitude ».
Il ne doutait plus de son malheur, il en avait la preuve sous' les yeux.
Il ne ressentit plus que le désir d'une implacable vengeance, et il le savoura longuement.
Enfin, plus tard, les deux ennemis sont en présence. Les navires vont s'aborder.
11 tressaillit eh reconnaissant la goélette (du
66 LE COMMANDAIT BrVIÈ&E.
ravisseur do la jeune fille), car il croyait à la fatalité, comme tous les hommes d'action qui n'ont plus qu'un pas à faire pour toucher au but, et il craignait de succomber dans cette lutte qu'il avait souvent appelée jusqu'alors.
Je cite, ici, ces lambeaux de phrases arrachés è à l'étoffe du livre, au cours de ma lecture, parce que, selon moi, ils appartiennent à la propre pensée de Rivière. Avant de les mettre dans l'esprit de ses personnages, il les avait d'abord conçus pour l'usage exclusif de ses idées sur les mouvements de la vie.
Ensuite, quand la vengeance rêvée est satisfaite, le vainqueur du forban s'écrie : « Ah ! la vengeance, elle enivre le cœur d'une joie cruelle, mais elle le tue pour longtemps. Elle le remplit du dégoût de toutes choses, d'une apathie mortelle, qui semblent ne jamais devoir guérir ; elle le rend impuissant à aimer ou à haïr encore. » Quelles vérités implacables ces lignes renferment, et quelle moralité philanthropique elles enseignent! Il n'y a qu'une chose pour les anéantir, et malheureusement cela suffit : la passion, — parce qu'elle ne raisonne pas. Et
l'auteur, en les écrivant, devait, avec sa grande connaissance de l'humanité, avoir toute prête cette réponse à la théorie de son héros sur la vengeance accomplie.
On prétend que, lorsque, sous l'empire d'une méditation profonde ou d'idées superstitieuses,' on regarde longtemps et attentivement un portrait, ce portrait finit par vous regarder lui-même et par converser avec vous d'une façon surnaturelle.
Qu'il y ait ou non quelque réalité au fond de ces rêves enivrants et pénibles de l'esprit et des sens, je leur dois, pour tout ce qui vous concerne, une sorte de seconde vue. Peut-être aussi, est-ce l'isolement absolu qui permet de vivre à ce point de la vie d'une autre personne ? Souvent, avant de les ouvrir, j'ai deviné ce que contenaient vos lettres. Je les lis en souriant, comme on parcourt un livre préféré, dont les pages sont déjà familières. Je crois que s'il vous était arrivé un malheur, j'en aurais ressenti le contre -coup dans mon cœur à l'heure même où il vous aurait frappé.
C'est ainsi que correspondent les amoureux dans la Main coupée, sur un canevas tissé de
OS LE COMMANDANT RIVIÈRE
fatalisme, avec les arguments étranges des pressentiments, et, pour appuyer leur logique, les exemples se font dans la vie matérielle, depuis le commencement du livre jusqu'à sa fin.
Dans le Meurtrier d'Albertine Renouf y c'est d'induction en induction que, fatalement, le coupable est découvert. La recherche d'une divination dans l'œuvre du hasard semble couslamment emplir le cerveau de Rivière lorsqu'il écrit. Dans la conversation, il s'appliquait souvent aussi à relever les coïncidences des faits entre eux , coïncidences qui devaient amener un jour ou l'autre un résultat imprévu, c'est vrai, mais un résultat d'ores et déjà fixé dans la marche ordinaire des choses.
Aucun écrivain n'a mieux que Henri Rivière, dans Caïn, exposé les tortures que donne le remords. La jalousie, sous une forme non moins cruelle, perce dans le personnage de Pierrot et donne le frisson au lecteur attentif qui ne perd pas un mol du livre. Quant aux Derniers Jours de don Juan, ou y trouve l'esprit élégant, le
paradoxe 1 fin et les charmantes théories sur l'amour qu'il se plaisait toujours à mettre sur les lèvres de ses héros favoris. Ce roman pourrait aussi s'appeler « Ltude de femmes », car trois femmes d'un type différent y sont exposées, scrutées et apprises, aussi bien que trois sujets d'amphithéâtre fouillés et mis à jour sous le scalpel du chirurgien. C'est une de ses œuvres les plus puissantes, où l'imagination a fait place au souvenir d'impressions réelles, de choses vécues dans son air, autour de lui.
Dans les heures pensives et mélancoliques, sa grande connaissance du cœur humain lui inspirait de noires réflexions sur le monde : il voyait alors trop clairement dans la vie. Ses jugements, sévères pour l'humauité, étaient d'une sincérité douloureuse, où, cependant, l'on chercherait en vain une note d'amertume.
Dans ces tristesses-là, Rivière n'avait point l'espérance d'une consolation, il constatait simplement les faiblesses modernes : le caractère oublieux des amis, l'effacement du souvenir chez eux par les préoccupations présentes, l'in-
stabilité des gloires... — Les femmes no se dressaient dans ces rêves que pour les orner un instant et s'évanouir : il les voyait passer dans la fumée bleue de son cigare et ne cherchait pas à les retenir, elles glissaient comme des spectres frivoles, vêtues de couleurs tendres jurant sur le fond sombre de sa pensée.
Peu de temps avant son départ, un samedi, je lui demandai- une chronique pour un journal que je dirigeai à cette époque : « C'est entendu, me dit-il, je l'écrirai à Mantes et vous la remettrai lundi. »
Or voici le fragment qu'il m'apporta joint aa billet suivant :
« Je n'ai pu aller plus loin : j'avais la tête bourrée de noir. Ne m'en voulez pas, je suis dans mes mauvais jours! »
Mantes, le 5 septembre 1881.
Je suis à la campagne et je vois autour de moi, par la fenêtre ouverte, les grands arbres que la brise agite, tandis qu'un brouillard mêlé de pluie flotte dans l'air. La Seine, d'un vert sombre, court entre ses rives. Ceci est mélancolique et sert de cadre
SA VIE ET SES ŒUVRES. "Il
à de tristes pensées. Pour moi, d'ailleurs, la aature elle-même n'a que la valeur d'un cadre. Elle n'a d'autre vie que celle qu'on lui prête. Il faut une jeune femme, en robe rose ou blanche à ses perspectives de verdure, et au soleil qui les éclaire, ou à son affaissement morne, tel qu'il est aujourd'hui, l'évocation d'un tableau ou l'accompagnement d'un souvenir.
Je pense malgré moi à tous ceux qui se sont en allés depuis un mois à peine, qui sont oubliés déjà ou qui le seront dans quelques jours. Ah! à l'époque où nous sommes, on meurt pour tout de bon. Rien ne reste de nous qu'un souvenir de sympathie au cœur de quelques amis. Et encore, ce souvenir-là a-t-il la légèreté d'une plume au vent. Les amis ont autre chose à faire qu'à s'attendrir; ils ont à vivre pour leur propre compte et à bien vivre. Que ce « bien vivre » n'induise personne en erreur. Il ne s'agit ni de morale ni de vertu, mais des jouissances immédiates du plaisir facile, du travail hâtif, des résultats prompts, du tourbillon fiévreux où l'on se démène.
C'est à ce point qu'on s'étonne de la mort, si tard qu'elle vienne, comme d'un accident tout à fait imprévu. Je dirais plutôt malencontreux, car il est plus que funeste pour celui qu'il atteint, et c'est là un des signes de la philosophie toute; pratique et fataliste de notre temps. Pendant ses dernières
heures de prostration, M. Emile de Girardin a dit par deux fois ce seul mot : « Mort, mort! » C'était de sa part comme un étonnement réfléchi de ce néant qui venait. Hé quoi! lui, si vivant d'intelligence et de volonté, et qui, depuis de si longues années, avait pris l'habitude de vivre, il allait mourir! Gela ne l'effarait pas, mais le frappait d'une surprise attristée. Sentait-il donc que tout de lui allait disparaître avec lui? Hé bien, pourquoi pas? N'est-ce pas assez d'avoir vécu si l'on n'a rien ignoré de la vie, si on l'a menée, goûtée, subie dans ses joies, dans ses hasards, dans ses chagrins, dans ses efforts, dans son continuel renouveau de chaque jour? Il ne faut qu'avoir un peu de prévoyance et de courage, et se dire : « Je vais finir où j'ai fini ma journée. »
Ainsi peut-être est mort l'amiral de La Roncière, avec plus de résignation qu'Emile de Girardin. Il est vrai que la mort ne l'a pas sournoisement terrassé tout d'un coup, mais qu'elle a mis cinq mois à s'approcher de lui à petits pas. Je ne sais s'il a eu l'idée consolante et vague d'une autre existence extra-humaine, dont les religions nous bercent sans en être bien certaines elles-mêmes, mais lui aussi a pu se dire : « J'ai vécu, et rien de ce qui fait l'existence de ce bas monde ne m'a été étranger. Alors, à quoi bon melamenterais-jetant départir? » Ah! je comprends le regret de la jeunesse qui se voit
fauchée en sa fleur, à qui tant de biens échappent, devant laquelle tant d'horizons se ferment. . .
Cette page est peut-être la dernière qu'il ait écrite en France. Elle est étrange, étant donnée la mort prochaine de celui qui la pensait. Eût-il pressenti sa fin que Rivière n'eût pas autrement parlé; cependant sa famille et ses amis s'accordent à dire qu'il espérait vivre de longues années. Il courait même à ce sujet, chez les siens, une petite légende :
Comme beaucoup de marins et beaucoup de rêveurs, Henri Rivière avait ses superstitions qu'il gardait et caressait avec un soin jaloux. Le scepticisme n'avait point de prise sur elles.
Pendant sa jeunesse, il avait consulté, en plaisantant, une vieille magicienne qui se faisait interroger sur l'avenir, et la vieille lui avait prédit beaucoup do choses. Il fut incrédule à ses prédictions, et n'y songeait plus, quand la première s'accomplit, puis, plus tard, la seconde... Cela devenait intéressant
pour l'esprit fataliste de l'auteur de Caïn. Il
vécut donc avec la souvenance de la devineresse qui lui avait annoncé, comme prophétie dernière, qu'il mourrait âgé de soixante-treize ans. — Pourquoi ne vivrait-il pas jusqu'à cet âge? pourquoi cette prédiction ne s'accomplirait-elle point ainsi que les précédentes? pourquoi cette vieille femme, disparue, sans doute, depuis longtemps dans la mort, se serait-elle trompée cette fois plutôt que les autres? N'avaitelle point tenu l'inspiration d'un hasard savant,
— le même qui fait nommer à l'avance par la bouche d'un décavé, autour d'une roulette, les numéros qui vont sortir? car cela s'est vu. — Pourquoi donc ne croirait-il pas, lui Rivière, à ce hasard qui lui promettait encore de longues années? — Voilà ce qu'il répétait à sa famille, la veille de chaque départ en mer, afin de montrer sa confiance dans l'avenir, et, surtout, — jecrois,
— pour calmer les inquiétudes de ceux qui restaient.