‹ Le commandant Rivière et l'expédition du TonkinChapitre 7 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Lorsqu'il s'agit pour lui d'aller prendre le commandement de la division navale de Cochinchine, — que plusieurs de ses collègues, à qui c'était le tour d'embarquer, je le répète, venaient de refuser au ministre de la marine, — il quitta cependant la France avec la secrète pensée de ne plus revenir. Je sais bien que cette pensée triste disparut à la longue... mais il y eut, pendant quelque temps, combat, dans son esprit, entre la douce superstition et la cruelle expectative du malsain climat de Saigon. L'ex-

pédition du Tonkin n'était pas encore à supposer. — Le Fleuve Rouge courait entre ses rives, ignoré de nos gouvernants, et ne s'était, jusqu'alors, point montré dans leurs rêves avides sous l'aspect d'un nouveau Pactole.

J'avais déjeuné chez le commandant Rivière, la veille de son départ, et j'étais ému de le voir dirigé sur une de nos plus dangereuses colonies; je dissimulai, toutefois, mes inquiétudes.

Au moment de prendre congé de lui, il m'ouvrit ses bras en disant :

«Allons! donnons-nous l'accolade, car lorsque l'on s'embarque pour longtemps, il faut tout prévoir, même un malheur! »

Il tint ce langage à plusieurs de ses amis parisiens qu'il voulait embrasser avant de partir.

Quand je fus sur la première marche de l'escalier, — je le vois encore dans sa longue robe de chambre bleue bordée de rouge! — « Au revoir! mon commandant, à bientôt! j'espère!

— Surtout écrivez-moi souvent! me dit-il.

— Je vous promets que je vous écrirai chaque semaine, repris-je, en descendant.

— Non, ne me promettez pas cela, ce serait trop beau; je connais le cœur humain, et, moi parti, vos regrets de mon absence s'effaceront tous les jours un peu; écrivez-moi seulement chaque mois, et vous me fere grand plaisir... et vous serez un ami rare ! »

Il était accoudé sur la rampe et souriait en me parlant ainsi.

Je lui renouvelai ma promesse de lui écrire souvent et longuement, et nous nous séparâmes sur ces paroles dernières.

Hélas! je l'avoue, à ma honte, pendant les dix-huit mois qu'il vécut là-bas, je ne lui écrivis que cinq ou six lettres, encore étaient-elles brèves, tandis que je recevais de sa bonne amitié des pages charmantes. Ce souvenir me sera toujours un remords.

Il me reprochait sans cesse mon silence, mais dans quels termes affectueux...

Je vous ai écrit le 10 janvier, et vous ne m'avez pas répondu. Aussi j'attendais une lettre, mais avec la patience angélique des solitaires et des marins qui vivent en retraite, tout perdus en euxmêmes, dans un petit coin, au bout du monde.

Saint Jean Stylite sur sa colonne.

La pensée de leurs amis leur suffit et les agitations de ces amis ne leur sont plus, de si loin, qu'un spectacle, philosophie égoïstement agréable, s'ils lui comparent leur repos. Plus d'amis, plus de famille, plus de romans à faire ni de journaux

«Pavais déjeuné chez le commandant Rivière, la veille de son départ, et j'étais ému de le voir dirigé sur une de nos plus dangereuses colonies; je dissimulai, toutefois, mes inquiétudes.

Au moment de prendre congé de lui, il m'ouvrit ses bras en disant :

« Allons! donnons-nous l'accolade, car lorsque l'on s'embarque pour longtemps, il faut tout prévoir, même un malheur! »

Il tint ce langage à plusieurs de ses amis parisiens qu'il voulait embrasser avant de partir.

Quand je fus sur la première marche de l'escalier, — je le vois encore dans sa longue robe de chambre bleue bordée de rouge! — « Au revoir! mon commandant, à bientôt! j'espère!

— Surtout écrivez-moi souvent ! me dit-il.

— Je vous promets que je vous écrirai chaque semaine, repris-je, en descendant.

— Non, ne me promettez pas cela, ce serait trop beau; je connais le cœur humain, et, moi parti, vos regrets de mon absence s'effaceront tous les jours un peu; écrivez-moi seulement chaque mois, et vous me fere grand plaisir... et vous serez un ami rare ! »

Il était accoudé sur la rampe et souriait en me parlant ainsi.

Je lui renouvelai ma promesse de lui écrire souvent et longuement, et nous nous séparâmes sur ces paroles dernières.

Hélas! je l'avoue, à ma honte, pendant les dix-huit mois qu'il vécut là-bas, je ne lui écrivis que cinq ou six lettres, encore étaient-elles brèves, tandis que je recevais de sa bonne amitié des pages charmantes . Ce souvenir me sera toujours un remords.

Il me reprochait sans cesse mon silence, mais dans quels termes affectueux...

Je vous ai écrit le 10 janvier, et vous ne m'avez pas répondu. Aussi j'attendais une lettre, mais avec la patience angélique des solitaires et des marins qui vivent en retraite, tout perdus en euxmêmes, dans un petit coin, au bout du monde.

Saint Jean Stylite sur sa colonne.

La pensée de leurs amis leur suffit et les agitations de ces amis ne leur sont plus, de si loin, qu'un spectacle, philosophie égoïstement agréable, s'ils lui comparent leur repos. Plus d'amis, plus de famille, plus de romans à faire ni de journaux

à lire, plus de commissions au Ministère, — la pensée que tout cela existait, mais la pensée dédaigneuse ou libre de tout ce qui l'ennuyait et aussi vivace qu'une sensation pour le reste. J'ai le plaisir de vous écouter et de ne pas vous répondre ; mon imagination s'égare en de merveilleuses conceptions sans que j'aie une plume entre les doigts et a l'éréthisme de l'amour sans que le corps le lui gâte par des mouvements isochrones ou désordonnés et des spasmes ridicules. Je pense, donc je suis ; cela équivaut à «je pense, donc je jouis», ce qui est la plus agréable façon d'être.

Monsieur mon corps ne proteste pas. Il est abruti de chaleur et se fait éventer, jour et nuit, par des Annamites qui représenteraient bien des esclaves, tant ils sont obéissants et doux. Ils ne parlent pas et on ne leur parle que par gestes, car on ne sait pas leur langue; mais comme ils sont tout jaunes et à peu près nus, ils figureraient très bien en esclaves de théâtre avec des anneaux d'or au cou, aux poignets et aux chevilles.

Ecrivez-moi enfin longuement. J'ai pour vous une très réelle amitié et je veux que vous ne l'oubliez pas.

Puis, plus tard, en m'annonçant que, sur sa

demande, je venais d'obtenir une faveur honorifique, il m'écrivait :

Vous m'aviez promis de m'écrire longuement, et vous ne l'avez pas fait. Vous voyez que, moi, je tiens mes promesses, je ne me venge que par des bienfaits, ce qui est d'ailleurs plus commode pour l'offensé et plus agréable pour le coupable...

Dans toute sa correspondance, si littéraire; perce cette bonté fine, exquise, infatigable, qui ne l'abandonna jamais et lui valut tant d'amitiés.

Il avait une façon bien juste de juger la France administrative. Ainsi qu'on peut le voir par la lettre suivante qu'il adressait, à M. Le Myre de Vilers, le fin écrivain réunit, en peu de lignes, ce que nous rabâchons dans la presse, depuis des années.

Dans cette seule page, la piètre routine administrative de notre pays se trouve dépouillée de tout artifice. Allez donc, après l'avoir lue, parler du désintéressement et de la générosité de

nos départements politiques et militaires! — Les latitudes ministérielles sont toisées à leur aune.

Hanoi, le 24 septembre 1882.

Monsieur le Gouverneur,

Je vous remercie bien d'avoir pris notre défense pour le logement du commandant de la division navale à terre, mais, pour mon compte, à moins qu'on ne me consulte, je ne ferai rien pour cela. Je suis trop sur que nous serions battus. Je dis nous, puisque vous voulez bien faire cause commune avec nous. Jamais le département, sous quelque gouvernement que ce soit, monarchie ou république, ne sacrifiera 7 ou 8,000 francs à la santé d'un chef de division. Pensez donc! 8,000 francs. Ce sera son « sans dot » éternel à tout ce qu'on pourra lui dire. La France, avec sa prétendue réputation de légèreté et de prodigalité, est le pays le plus prud'homme et le plus ladre du monde, et son gouvernement, sous tous les régimes, s'efforcera de rattraper, par des économies de gros sous sur le personnel, les dépenses botes de millions qu'il fait sans savoir pourquoi. L'Angleterre donne une frégate de la reine à Walter Scott malade pour le

conduire en Italie, et un député de Louis-Philippe, en parlant d'Alexandre Dumas, demande comment il se fait qu'on ait mis, pour se rendre en Espagne et en Afrique, le Véloce à la disposition de « ce monsieur».

Je suis d'ailleurs absolument persuadé comme vous, Monsieur le Gouverneur, que presque aucun chef de division quiaura passé cinquanteans ne résistera comme santé à deux ans de séjour en Cochinchine ou au Tonkin sur le Pluvier. Il faut une jeunesse relative pour un pareil séjour où Ton couche toutes les nuits sur les ponts, tant les chambres sont inhabitables par la chaleur, sans compter, quand le bâtiment a vieilli, l'incessant et énervant supplice des insectes de tout genre, en plus des moustiques. On accordera que tout cela est vrai, mais 8,000 francs ! on ne sortira pas de là. Les chefs de division n'ont rien à faire que de ne pas accepter la division navale, ce qu'ils ne feront pas, ou qu'à loger à la diable à l'hôtel ou chez un ami. Tant pis pour eux, ils ne sont pas les plus forts. Vse victis!Je suis d'ailleurs assez partisan de cette formule, elle est simple, et, en plaçant le pouvoir au-dessus de la bienveillance et de la justice, le débarrasse des criailleries des faibles et des opprimes. Il y a bien la revanche à craindre; mais elle vient si rarement.

Ici, avec nos Chinois autour de nous , nous

sommes tranquilles. Les mandarins nous disent bien que les Chinois sont très insolents, que les Français ne sont pas patients, et ils s'effraient si fort et si souvent d'un conflit possible, — mais avec un petit air malin, — qu'ils paraissent le désirer. Il paraîtrait qu'à Hué le conseil s'est décidé pour la guerre et qu'il ne faut plus que le consentement du roi. Je crois que, dans les circonstances actuelles, un peu de résolution est la meilleure des prudences. Aussi, en ne provoquant les Chinois en quoi que ce soit, ne leur passerai-je cependant aucune insolence ni aucune incartade. Le plus probable est que nous allons nous regarder assez longtemps en chiens de faïence.

Je vous demande pardon de cette lettre que je vous écris surtout pour vous remercier officieusement de l'appui, bien inutile, hélas ! que vous nous avez apporté, et pour vous dire aussi, sans formule officielle, que j'ai pour vous, Monsieur le Gouverneur, les sentiments reconnaissants et le plus respectueusement dévoués,

Signé : H. Rivière.

La résignation avec laquelle il savait tout attendre se manifestait toujours dans ses lettres sous la forme paisible d'une immuable philo-

sophie. Personne mieux que lui ne pouvait accepter les événements, quels qu'ils soient... Il est vrai qu'il en est mort.

Le 27 octobre 1882, il remerciait M. Le Myre de Vilers en ces termes :

Je savais déjà par La Mure que vous aviez eu la bonté' de me proposer de nouveau au Ministre pour la croix de Commandeur. J'espère, quoique j'en doute, que les considérations politiques le décideront. Cette distinction que je vous devrais me ferait grand plaisir, mais j'ai une expérience pratique qui fait que je ne m'étonne pas trop quand un de mes désirs ne se réalise point, et une philosophie douce qui fait que je me console. C'est en cela, je crois, que j'ai eu raison d'avoir deux carrières. Elles sont, l'une et l'autre, un dérivatif aux désillusions possibles de chacune.

Le brave commandant avait surtout raison de douter de la prise en considération de la demande réitérée dont il était dignement l'objet, puisque sept mois plus tard, après avoir mérité, en de nouvelles circonstances, la croix de commandeur de la Légion d'honneur, il mourait avec le grade d'officier de cet Ordre. — Le

gouvernement ayant persisté dans le refus de cette distinction, parce qu'il craignait, dit-on, de paraître alors, aux yeux de la Chine, approuver hautement la conduite énergique du chef de la division navale au Tonkin. Il faut déclarer qu'en revanche il ne manquait point de l'approuver tout bas à Paris, espérant une conquête facile et peu coûteuse, au risque de perdre les hommes dont il jouait égoïstement la vie. Je reviendrai plus tard sur cette question.

En novembre 1882, comme M. Le Myre de Vilers, rappelé à Paris, allait quitter la Cochinchine, il écrivit au commandant Rivière pour lui annoncer son départ . Je vais citer un passage de la lettre qu'il reçut en réponse à la sienne :

Vous avez raison, c'est' avec un regret réel

. que je vous vois partir. Vous aviez pour moi une

amicale bienveillance et j'avais pour vous un très

sincère attachement

Il y a dans les choses de ce monde un aléa qui a sa séduction, qui l'avait pour chacun de nous.

Vous saviez aussi que je ne mettrais dans nos relations de service de raideur ou de mauvais vouloir de parti pris, comme je savais que je vous y trouverais toujours facile et favorable.

Ici, je vous remercie d'avoir obtenu pour le commandant de la division navale de garder la direction du port. Je n'y croyais guère, et le Ministre m'étonne d'y avoir consenti. C'est de la bienveillance dans le bon sens, ce qui n'est pas ordinaire aux ministres, quels qu'ils soient.

Vous allez retrouver probablement la France et Paris bien agités. Il me semble que la République se met à râler comme une simple Monarchie. Ce sera l'éternel échec des Républiques : trop d'hommes avides du pouvoir et pas un en situation et de force à le prendre. Ou, dès qu'il l'a pris, il n'est plus républicain.

L'ancien gouverneur de la colonie était donc toujours resté en bons termes avec Henri Rivière, et, s'il y eut entre eux quelques nuages au début des affaires du Tonkin, ils furent vite dissipés. La situation du haut fonctionnaire et du commandant des troupes, tantôt modérés et tantôt encouragés par les dépêches ministérielles, devait fatalement, certains jours, soulever

des désaccords; mais leur vieille amitié prenait le dessus, et les bonnes relations revenaient promptement.

C'est ce qu'il faut qu'on sache en France où se trouvent toujours des mauvaises langues prêtes à fausser l'histoire en dénaturant les faits.

Sur les bords du Fleuve Rouge, notre pauvre cher ami habitait la maison du Consulat, demeure jolie, ornée d'une vérandah circulaire, ayant vue sur le fleuve où les navires français, immobiles, le pavillon flottant, dressent leurs silhouettes contre le fond bleu du ciel, la carène mouillant dans les eaux jaunes et claires.

De l'autre côté, Ton peut apercevoir les pagodes et les villages épars dans la plaine, sur la

rive gauche du Fleuve Rouge et dansles horizons perdus.

Le jour, ces paysages, sous les coups du soleil, luisent violemment, mettant dans leur éclat tous les tons vifs et crus de la palette asiatique.

C'est de là qu'au tomber du soir, le bon Rivière guettait, en rêvant, l'apparition des étoiles dans l'immensité, d'un bleu plus sombre, après le départ du soleil.

Durant des heures, il restait ainsi, fumant doucement, trouvant sur le chemin de ses yeux, dans l'infini, au sommet des mâtures de ses beaux navires, les consolantes couleurs nationales dont la vue arrêtait souvent ses mélancoliques rêveries pour les ramener souriantes vers ce cher Paris qu'il ne devait plus revoir! Combien de fois les images de ses amis .ont traversé ses songes, aux retours imaginaires dans la patrie! — car il n'oubliait personne, écrivant aux uns et aux autres avec une égale bonté, leur annonçant toujours sa rentrée comme prochaine.

Le 16 mai, trois jours avant le combat dans

lequel il a trouvé la mort, il se voyait rentrant en France.

J'ai été bien éprouvé comme santé, écrivait-il, par la maladie de Cochinchine d'abord, puis par les effroyables chaleurs de l'été dernier, auTonkin.

Croiriez-vous que j'avais perdu 20 kilos. Quoique ce fût sur 96, c'était beaucoup. La saison fraîche d'octobre à avril, qui est charmante ici et toute semblable à l'hiver de Monte-Carlo, m'a remis en partie. Puis, vous devez savoir que, depuis quelque temps, nous avons été très occupés. Nous avons pris possession du Tonkin minier, où la diplomatie chinoise de M. Bourée allait nous sacrifier, et nous avons pris aussi une autre citadelle, celle de Nam- Dinh. C'a été un peu plus difficile que Hanoï et nous avons eu des boulets dans les navires et cinq blessés, parmi lesquels lelieutenant-colonel Carreau (mort depuis) que vous avez peut-être connu et qui, au moment du combat dans les rues, quand il mettait un canon en position, a eu le pied droit broyé par un biscaïen. Il a fallu l'amputer. Depuis ce temps-là, je suis à la fois administrateur, militaire et marin, diplomate, douanier et policier. J'ai écrit cependant un roman [Edith,) mais je n'ai pu qu'en commencer un second, et celui-là en est resté à sa troisième page. Je n'ai plus le temps.

Je ne sais pas comment on prendra en France, je parle du gouvernement, tout ce que les circonstances m'ont amené à faire ici. En tout cas, ça m'est égal : j'ai fait ce qu'il y avait à faire, et j'ai d'ailleurs cette philosophie tranquille qui s'attend à tout et se résigne assez facilement. Je retrouverai, dans quelques mois,de bons amis, la vie d'intelligence qui m'est chère, et un peu d'élément féminin, ce qui me sera non moins agréable. Ici, il n'y a que de petits animaux jaunes, à la gueule rouge et aux dents noircies. C'est insuffisant, et je n'ai même pas essayé de savoir si ça suffisait.

Quel Paris, quelle France vais-je retrouver par exemple ? Après tout, il y en aura toujours une, et elle vaudra toujours mieux que la Gochinchine et le Tonkin ! ! !

Toutes les douces espérances que cette lettre exprime et qui nous semblent à cette heure être parties d'outre-tombe, ne sont-elles pas navrantes à lire, quand on songe que, trois jours plus tard, la tête qui les avait conçues, se desséchait, là-bas, au bout d'une pique, sous le soleil cuisant de l'Annam !

Par les extraits de sa correspondance, on voit la grande modestie avec laquelle le comman-

dant Rivière parle de ses victoires. Jamais, il ne se met en lumière, ni dans ses rapports officiels, ni dans ses lettres aux amis , et cependant tous ceux qui ont eu l'honneur de combattre sous ses ordres savent qu'il ne manquait aucune occasion de faire acte de courage jusqu'à la témérité.

Dans une lettre qu'il écrivait à sa famille, par ce même courrier du 16 mai, il se félicitait des résultats obtenus malgré l'insuffisance des moyens d'action qu'il avait à sa disposition :

Depuis que je suis à la tête de l'expédition, c'està-dire depuis plus d'un an, et malgré l'obligation dans laquelle je me suis trouvé de m'emparer des citadelles d'Hanoï et de Nam-Dinh, je n'ai pas eu un seul homme de tué. Je n'ai eu que quinze blessés qui tous ont guéri, à l'exception du lieutenantcolonel Carreau que l'on ne désespère pas cependant encore de sauver. Quant aux frais de l'expédition, ils ne s'élèvent pas à 300,000 francs, et j'ai versé 3,000,000 de francs dans les caisses du Trésor

J'espère bien que nous saurons un jour ce que sont devenus ces millions laissés par le commandant Rivière. Nos ministres, en demandant des crédits aux Chambres, n'ont pas jugé à propos d'en informer le pays ; c'était cependant bon à l'intéresser,

On trouve parfois, à travers la vie ministérielle-administrative, de ces omissions tout au moins singulières qui jettent vite un doute regrettable dans l'esprit public.

Après la prise de Hanoï, dans sa correspondance officieuse avec M. Le Myre de Vilers, il est facile de se rendre compte que Rivière ne voulait pas agir à l'aventure. Il faisait comprendre seulement que, pour qu'il pût se maintenir honorablement dans un statu quo y il lui fallait garder une attitude sévère devant les ennemis attentifs groupés autour de lui.

Dans la lettre qu'on va lire, il remercie d'abord le gouverneur qui vient de solliciter de nouveau pour lui la croix de commandeur de la Légion d'honneur, puis il aborde la situation :

92 L£ COMMANDANT RIVIÈRE

Hanoi, le 27 juin 1882.

Monsieur le Gouverneur,

Je vous suis bien reconnaissant et je viens vous remercier de m'avoir proposé au Ministre pour la croix de commandeur. Je n'en suis plus d'ailleurs à compter les biens dont vous me comblez et je ne pourrais être qu'un ingrat en ne m'y reprenant à plusieurs reprises puisque, de l'un à l'autre de ces biens, vous ne me laissez pas le temps nécessaire à l'oubli. Je vous remercie également des crédits que vous m'avez ouverts et dont je ne pense plus guère avoir à user. J'ai jeté mon premier feu de conquérant, d'administrateur et de financier. Je ne m'en repens pas, car l'incident de la prise de Hanoï est surtout le fait de ce malheureux Tong- Doc qui nous eût fait une situation impossible. N'y avons-nous pas gagné d'ailleurs d'avoir une citadelle de moins à nous gêner et l'interversion agréable des rôles, aux Annamites et à nous, dans les Douanes?

Je sais bien qu'on ne se soucie guère du Tonkin en France, où je serais le dernier à m'en préoccuper, et je suis tout prêt à la réserve et à la prudence. Je crois toutefois qu'il y a intérêt à ce que j'apparaisse toujours à Hué comme une sorte de Barbe-

Bleue, qui a besoin de convoler de temps en temps avec une citadelle nouvelle et qui n'est modéré que parce qu'on le modère. Il n'est pas sûr qu'à Hué ils ne cherchent à se retourner. L'amiral et les bâtiments chinois qui arrivent ne sont pas pour servir nos intérêts, et c'est du Tonkin que doit leur venir une sorte de terreur salutaire. Je désirerais bien que vous puissiez y venir après le 14 juillet avec le Drac. Votre présence donnerait à tous les services l'unité nécessaire, et assoirait ce qui a pu être fait de bon. Nous vous ferions une belle réception, et je pourrais vous assurer de vive voix de tous mes sentiments de respectueux attachement.

Signé : H. Rivière.

L'aspect sous lequel le commandant veut apparaître aux Chinois n'est-il pas des plus diplomatiques?

En Annam, comme partout ailleurs, le prestige ne résiste à l'examen des hommes que par l'intimidation. Lorsque l'on se sait inférieur en nombre, il faut, pour rester debout, se montrer supérieur en audace. Rivière n'avait pas le choix de penser autrement. Il agit d'après sa pensée.

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