ET DANS LE ROYAUME DE SIAM
Henri Rivière s'embarqua le 16 octobre 1881 , à Marseille, h bord du Djemmah, paquebot des Messageries, commandé par M. de Boisseul- Baron. Le navire, qui devait lever l'ancre à 10 heures du matin, ne partit qu'à S heures du soir.
Il fallut attendre, à bord, tout le jour, en raison d'un mauvais temps. Le ciel était noir et la mer grondeuse. Une grosse pluie fouettait le pont où se tenaient enveloppés dans leurs cabans le commandant Rivière et son meilleur
ami, le commandant d'André, qui voulait lui tenir compagnie jusqu'à la dernière minute.
Enfin le vent tomba, les amis se séparèrent, et bientôt, du port de Marseille, on n'aperçut plus qu'une traînée de fumée grise épaississant le soir à l'horizon : — c'était le Djemmah qui s'éloignait à toute vapeur.
Rivière, qui déjà, à Paris, se plaignait de sa santé, fut souvent indisposé pendant le trajet de Suez à Aden et d'Aden à Colombo, c'est-àdire depuis le 25 octobre jusqu au 7 novembre. — La traversée était tellement chaude qu'il manquait d'air dans sa chambre.
Le 13 novembre, le navire fait relâche à Singapore. Les officiers vont passer la nuit à terre. Le temps est 1 délicieux, le ciel étincelant, et les grandes végétations se roulent dans le vent de la côte avec un bruit berceur.
C'est à Singapore que fleurit le plus riche jardin botanique du monde entier; les voyageurs du Djemmah en furent dans l'admiration. Rivière, enchanté de sa promenade, se sentait revivre.
On touchait au terme du voyage. Le 16 no-
SKS MISSIONS. 97
vembre, à 11 heures, le paquebot entrait dans la rivière de Saigon, et, à 3 heures, l'ancre était jetée devant la principale ville de Cochinchine. Immédiatement, le canot du commandant de la division navale, gouverné par renseigne Buchard, officier d'ordonnance, vient prendre le commandant Rivière et son chef d'état-major, le lieutenant de vaisseau de Marolles, pour les conduire à bord du Tilsitt,où. les attendent le commandant de Foucaud et son second, le capitaine de frégate de Beaumont. Rivière prend alors possession de son commandement, s'installe à bord, puis descend à terre où son prédécesseur le présente officiellement à M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la colonie qu'il connaît déjà depuis longues années. A partir de ce moment, le nouveau chef de la division navale, qui avait toujours été triste, perdit peu à peu ses idées noires et reprit confiance en sa bonne étoile.
La prédiction de la vieille devineresse lui était peut-être revenue comme un encouragement à la vie. Presque chaque soir, il dînait chez le gouverneur, et déployait à table sa gaieté
des heureux jours, riche de paradoxes amusants et d'anecdotes curieuses.
Bientôt ses occupations devinrent multiples ; il fut nommé membre du Conseil privé du gouvernement; puis, directeur de l'arsenal. A côté de ces nouvelles fonctions, il dut se mettre forcément au courant de toutes les questions pouvant intéresser la colonie et les pays circonvoisins, sans pour cela négliger le service de la division navale qui comptait alors seize navires armés.
Du 22 au 24 novembre, Rivière, pour prendre connaissance du pays et de la manière de naviguer dans les arroyos, fait une excujsion jusqu'à Mytho, sur la chaloupe canonnière le Harpon, — capitaine Picard. — Puis en rentrant à Saigon, il achève de s'installer dans les beaux appartements du Tilsitt.
Pendant la traversée de France en Cochinchine, Rivière avait consacré tout son temps à la lecture : il caressait doucement et sérieusement son rêve d'être un jour membre do l'Académie.
Un jour, il fut surpris lisant les ouvrages de
M. Caro. — C'est ennuyeux, dit-il, mais c'est académique ; or, il faut que je me pénètre bien de cette œuvre, afin d'écrire à mon tour un livre très sérieux, très lourd que personne ne pourra lire sans ennui... sinon les portes de l'Académie me resteraient fermées. Et le pauvre ami se replongeait, tête perdue, dans les livres graves de M. Caro. — On peut voir par là que, pour devenir académicien, Rivière ne reculait devant aucun sacrifice.
Le 2 décembre, M. Le Myre de Vilers propose au commandant Rivière un voyage à Pnom- Penh, à bord de la Fanfare, grande canonnière de mer, qui produira un grand effet sur l'esprit des habitants du Cambodge. Cette proposition est accueillie avec plaisir.
(Le 3 décembre, — je reproduis fidèlement ces notes qui peuvent un jour avoir une importance, — l'aviso à roues l'Antilope, commandé par le capitaine de Verminac, emporte au Tonkin deux ingénieurs : MM. Fuchs et Saladin, chargés d'une mission délicate : l'étude des gisements miniers.)
Quelques jours s'écoulent dans les préparatifs, puis, le 7, le commandant et M. de Marolles se transportent à bord de la Fanfare commandée par le lieutenant de vaisseau Gadaud, — et, le soir même, le navire mouillait au bas du Soirap.
Le 8, la passe difficile du Cua-Tien était franchie ; on entrait dans le Mé-Kong et Mytho s'apercevait. Le 9, de Mytho Ton se rendit à Sadec; le 10, à Tan-Chau. Enfin, après une nuit très mauvaise, la Fanfare jeta l'ancre à Pnom- Penh, le 11, à 6 heures et demie du soir. Pendant cette courte traversée, les voyageurs avaient été tourmentés par les moustiques et les punaises de bois qui volaient par milliers sur le navire, infectant la nourriture et troublant le sommeil. Aussi l'hospitalité qui fut offerte par M. Fourrés (le représentant du protectorat p. i.) aux officiers du bord, fut-elle acceptée avec enthousiasme.
Le lendemain, 12 décembre, eut lieu la visite au roi Norodom. Le commandant Rivière et tous les officiers de la Fanfare, en grande tenue, se tenaient prêts, à heure fixe, dans les salons de M. Fourrés. Les voitures de la
la cour, assez malpropres du reste, vinrent les prendre. Ces vieux véhicules n'ont rien des carrosses de gala que Ton peut voir encore, de loin en loin, sortir de TLlysée ; c'est tout au plus s'ils sont comparables à ces larges fiacres qui boitent le long des gares de Paris, à l'heure de l'arrivée des trains. Les officiers prennent place sur les banquettes usées, défoncées, d'où sortent çà et là des touffes de crin, — et les équipages s'ébranlent.
Une fois dans la vaste enceinte du palais du roi, ces messieurs descendent de voiture, et des serviteurs les introduisent dans un petit pavillon en fer, forgé en France, et qui est réservé aux réceptions officielles.
Norodom se fait annoncer presque aussitôt et paraît. C'est un petit bonhomme vieillot, ridé, parcheminé, qui manque totalement de prestige. Il porte un bonnet noir, une veste jaune, une culotte verte et des bas verts. Toutes ces couleurs violentes éclatent dans les rayons de soleil qui tombent à pic par la toiture à jour du pavillon. Il tient à la main une canne ornée d'une énorme topaze.
Les saluts échangés, la conversation s'engage par la bouche des interprètes. Tous les Cambodgiens présents sont accroupis, — attitude respectueuse, sans doute.
Cette première visite officielle dure dix minutes, puis le commandant Rivière et sa brillante escorte se rendent chez le deuxième roi qui n'a aucune importance réelle dans le pays.
Le lendemain, Rivière reçoit la visite du deuxième roi. Cela dut bien franchement l'amuser, lui, le Parisien si fin, si accompli, de faire asseoir en sa présence ces monarques bizarres, tout bariolés, la poitrine constellée de décorations étonnantes! Quelles singulières réflexions il dut faire devant ces chefs de peuples que les Folies-Bergère et le Jardin d'Acclimatation se disputeraient ici... lui qui, déjà, dans le Cacique, ne prenait pas au sérieux les sultans de Constantinople !
Le deuxième rof ayant pris congé, les officiers français se rendirent à la Mission catholique dirigée par le Père Sylvestre.
Le P. Sylvestre est très influent au Cambodge, où il vit depuis trente ans. C'est lui qui
est chargé de préparer Norodom, lorsqu'il s'agit de lui faire accepter quelque nouvelle exigence du gouvernement, — et le cas n'est pas rare. — En ce temps-là, justement, il s'agissait, en flattant la vanité royale, d'obtenir Y établissement d'une régie d'opium. Ce qui fut accordé.
Le 14, la Fanfare transporta le commandant à Campong-Luong. Les officiers y étaient attendus. Douze magnifiques éléphants les reçurent dans leurs tours et les déposèrent à Oudong, l'ancienne capitale du Cambodge, aux pieds de la reine mère, une petite vieille très curieuse et très digne, qui leur conseilla de visiter les riches pagodes de la ville avant de retourner à Pnom-Penh.
Le 18, grand dîner offert à Norodom, sur la Fanfare. — Au loin, le fleuve s'épandait, sous les derniers feux du ciel comme une immense coulée rougeâtre, tandis que, dans les eaux du rivage, se réfléchissaient les sommets sculptés des pagodes et les tours et les flèches des palais.
La Fanfare^ pavoisée, fleurie, immobile, se dressait, svelte, élégante, dans les rayons du soleil couchant, qui bientôt allait disparaître
104 LE COMMANDANT RIVIÈHE.
derrière l'horizon ensanglanté par sa chute.
A sept heures, vingt et un coups de canon saluèrent l'arrivée du roi. Le dîner parut ravir Sa Majesté qui fit mander et jouer ses musiciens. Ensuite, des feux Coston et des fusées sillonnèrent le soir. Jamais Norodom, selon la traduction de ses propres paroles, n'avait été aussi chaleureusement reçu par la marine française.
Il retint la Fanfare encore deux jours à
Pnom-Penh, voulant montrer au commandant
et à ses officiers tout le luxe de sa cour. A cet
effet, des danses furent organisées par ses femmes et le théâtre donna une représentation
de gala. Il est à regretter que le pauvre Rivière ne nous ait pas laissé ses impressions. De même qu'il avait écrit ses Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie, il nous eût montré, de sa plume délicate et colorée, ces êtres et cette nature ensoleillée de l'extrême Orient qui n'ont jamais été peints exactement jusqu'ici.
Le 20 décembre, Rivière était de retour à bord du Tilsitt, devant Saïgon.
Le 1 0P janvier 1882, le che de la division navale quitte les fonctions de directeur de l'arsenal, qui passent aux mains de l'ingénieur Taton, sous l'autorité du gouverneur. Cette modification, quoique prévue depuis longtemps, ne fut officielle que le 24 décembre 1881; encore la Marine fut-elle obligée de laisser pendant plus d'un an, à l'arsenal, un personnel que la colonie ne pouvait recruter ailleurs.
Le 6 janvier, Y Antilope ramène du Tonkin MM. Fuchs et Saladin qui ont terminé leur mission. Les rapports qu'ils adressent à Paris sur les gisements miniers mentionnent la richesse du pays, et, par cela même, sont de nature à inspirer le désir d'une exploitation.
C'est vers cette époque que le désaccord
entre le gouvernement de Paris et le gouvernement de Saigon commença à se produire.
M. Le Myre de Vilers recevait un jour communication d'un décretministérielqui,le lendemain, était rapporté par dépêche. L'opinion variable du ministère de la marine devait mettre, par la suite, un continuel désarroi dans les affaires.
Le 14 janvier, le service mensuel des paquebots des Messageries entre Saigon et le Tonkin est inauguré.
Le 17, le commandant Rivière est appelé au palais du gouvernement. M. Le Myre lui annonce qu'il ait à se tenir prêt à partir le 19 pour Hanoï, avec le Drac, ayant à son bord deux compagnies d'infanterie commandées par le colonel Reybaud, un détachement d'artillerie, deux canons et le campement.
La mission du commandant est celle-ci : 1 ° étudier l'emplacement d'un poste à établir au confluent du Fleuve Rouge et de la Rivière Claire ; 2° cet emplacement une fois choisi, en demander la cession qui sera refusée; 3° établir quand même ce poste et traiter en bandits tous les Pavillons-
Noirs qui se présenteraient pour nous faire opposition.
Telles sont les instructions du gouverneur 1 ; elles sont catégoriques et très compréhensibles. C'est le jalon d'une expédition au Tonkin. — Et cependant nous n'avions alors pas un seul canot à vapeur d'un tirant deau assez faible pour lui faire ravitailler ce poste pendant la saison des eaux basses!
Le 18 janvier, à une heure de l'après-midi, une circulaire du gouverneur prévient le commandant Rivière que son départ est contremandé par une dépêche de M. Gougeard, ministre de la marine, qui prescrit de ne rien entreprendre avant l'arrivée de l'amiral Pierre, nommé commandant supérieur des forces de terre et de mer.
Le 1 er février, on apprend à Saigon la chute du ministère Gambetta. M. Gougeard suit le premier ministre dans sa retraite.
En attendant que Ton ait connaissance des nouveaux bouleversements que ne manquera