‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · POG ET ÉRÈBE · texte numérisé non relu

POG ET ÉRÈBE

de Malte, commandés par des chevaliei's de notre nation.

Plusieurs fois il ravagea impunément les côtes du Languedoc et de Provence. Il faut dire que cette fureur de pillage et de destruction ne s'emparait de Pog, pour ainsi dire, que par accès.

Sa rage semblait atteindre son paroxisme vers la fin du mois de décembre.

Pendant ce mois il se montrait sans pitié, et on racontait en frémissant que plusieurs fois il avait fait égoi'ger un grand nombre de captifs, épouvantable et vsanglant liolocaustc qu'il offrait sans doute à quelque terrible anniversaire.

Ce mois passé, son esprit obscurci par une folie siuiguinaire redevenait plus calme.

Rentrant à Tripoli, s'enfermant dans sa solitude, il restait quelquefois un ou deux mois sans reprendre la mei-.

Puis, d'effroyables ressentiments se soulevant de nouveau dans cette Ame désespérée, il remontait sa galère et recommençait lecours de ses férocités.

Parmi les captifs f»an(,^iis qu'il avait faits

lors de sa première expédition avec Kemal- Reis, et qu'il abandonna généreusement à ce corsaire ( à la seule condition de ne leur jamais rendre la liberté), parmi ces captifs, disonsnous, il en avait gardé un, c'était un enfant de quatre à cinq ans, enlevé sur la côte de Languedoc, avec une vieille femme qui mourut pendant la tiaversée.

Cet enfant d'une beauté accomplie était Érèbe.

Pog le nomma ainsi, comme s'il eût voulu par ce nom fatal prédestiner ce malheureux au rôle que lui réservaient ses ténébreux desseins.

Dans l'exaspération de sa haine contre l'humanité, Pog eut l'infernale fantaisie de perdre l'âme de cet infortuné, en lui donnant la plus funeste éducation. Il se mit à l'œuvre avec une détestable persévérance. A mesure qu'Érèbe avançait en âge, Pog, sans pouvoir se rendre compte de l'étrangeté de ces contrastes, ressentait tour à tour pour cet enfant, tantôt une aversion furieuse, tantôt des mouvements de sollicihide involontaire, les seuls bons sentimenls qu'il fût éprouvés depuis

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bien des années. Peu à peu ces rares accès de sympathie diminuèrent ; Pog enveloppa bientôt Érèbe dans la commune exécration dont il poursuivait les hommes, et resta fidèle à sa fatale résolution. Loin de laisser inculte l'esprit d'Erèbe, il s'était au contraire appliqué à développer son intelligence. Parmi les nombreux esclaves que la course renouvelait sans cesse, Pog-Reis trouva facilement des professeurs de toutes sortes ; il achetait à d'autres corsaires ou se procurait par d'autres moyens ceux qui lui manquaient.

Ainsi, ayant su qu'il existait à Barcclonne un célèbre peintre espagnol, nommé Juan Pelièko, il usa de stratagème pour l'attirer hors de la ville, le fit enlever et conduire à Tiipoli. Lorsque cet artiste eut perfectionné Érèbe dans son art. Pog le fit mettre à la chaîne où il mourut.

Pog, dans son impie et cruelle expérimentation, voulant faire parcourir à sa victime tous les degiés de l'échelle du mal, depuis le vice jusqu'au crime, s'était donc plu à donner à ce iiialheureux enfant des connaissances nombreuses.

Pog croyait qu'avec une inlclligencc vulgaire on restait un scélérat vulgaire ; Pog croyait qu'une fois dans une voie perverse on la parcourait avec d'autant plus d'audace et de méchancclé, que les ressources de l'esprit étaient plus nombreuses.

Dans son abominable système, les arts, au lieu d'élever l'âme d'Érèbe, devaient la matérialiser en développant outre mesure le besoiu de jouissances sensuelles.

Quand les prodiges de la peinture ou de la musique n'emportent pas l'âme dans les plainés infinies de l'idéal ; quand on n'y chercbe qu'une mélodie plus ou moins harmonieuse à l'oreille, qu'une forme plus ou moins séduisante pour les yeux, les arts dépravent Ihonimc au lieu de le grandir.

Certes, il fallait que Pog eût une bien terpible vengeance à tirer de l'humanité, il iallait même que sa misanthropie participât de la folie, pour qu'il eût la cruauté sacrilège de dénaturer, de dégrader une âme jeune et candide !

Aucun scrupule ne le retint... Autant un père met de tendre circonspection à écarter

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de l'esprit de son fils les pensées dangereuses, autant il encourage ses instincts généreux, autant il combat ceux qui sont bas et funestes, autant Pog mettait d'épouvantable persistance à fausser, à pervertir ce malheureux enfant, à exalter ses mauvaises pensées.

Il en est de certaines organisations morales comme de certaines organisations physiques, on peut les affaiblir, les étioler, mais on parvient difiicilementà les ruiner complètement, tant leur germe vital est sain et vigoureux.

Il en fut ainsi d'Erèbe. Par un hasard providentiel, les funestes enseignements de Pog n'avaient encore, pour ainsi dire, rien altéré d'essentiellement organique dans le cœur de ce malheureux enfant.

Le singulier instinct de contrariété particulier à la jeunesse le garantit de beaucoup de dangers. La facilité avec laquelle il aurait pu, à peine adolescent, se livrer à tous les excès, les odieux encouragements qu'on osait même lui donner, suflirent presque à le préserver de précoces désordres.

En un mot, l'élévation naturelle de ses sentiments lui l;tisail impatiemment rechercher

les émotions nobles, pures, douces, dont on voulait Téloigner.

Malheureusement la fatale influence de Pog n'avait pas été absolument vaine.

Le caractère ardent d'Érèbe en conserva une fatale empreinte.

S'il avait par moments des élans passionnés vers le bien, s'il luttait souvent contre les détestables conseils de son tuteur, l'habitude de la vie guerrière et aventureuse qu'il menait depuis l'âge de douze à treize ans, l'impétuosité de son caractère , la fougue de ses passions, l'entraînaient souvent dans de fâcheux excès.

Dès sa plus tendre jeunesse, Pog l'avait emmené avec lui dans ses courses, et le courage, la témérité naturelle d'Érèbe s'étaient vaillamment révélés dans plusieurs combats.

Instruit par l'expérience et par la pratique, il avait aussi appris avec une grande facilité le métier de marin ; le but constant de Pog avait été d'inculquer à Erèbe une haine profonde et incurable contre les chevaliers de Malte ; il les lui avait toujours montrés comme les meurtriers de sa famille , à lui Érèbe, lui

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