II
2Î2 Lïï COMMANDEUR DE MALTE.
jusqu'au dernier de mes jours je garderai devanl moi l'image de ma victime. . .
Par le jugement de Dieu qui m'a déjà condamné, j'en fais le serment
Rassemblons nos souvenirs...
Ce fut un moment horrible.
La chambre d'Emilie était faiblement éclairée par une lampe de nuit placée près de la porte.
Je tournais le dos à cette porte.
J'étais assis près de son lit, elle ne pouvait retenir ses sanglots, j'avais mon front appuyé sur sa main.
Le plus profond silence régnait autour de nous.
Je venais de lui parler de notre enfant, je venais de lui promettre de suivre sa volonté à son égard.
J'avais tâché de la consoler, de lui faire espérer des jours meilleurs, de ranimer son courage, de lui donner la force de tout cacher à son mari, de lui prouver, que pour son repos, que pour son bonheur à lui, il valait mieux le laisser dans sa confiante sécurité. . .
Tout-à-coup la porte qui était derrière moi s'ouvrit violemment.
Emilie s'écrie avec terreur: — Monmari !... Je suis morte.
Avant que j'aie pu me retourner... un mouvement involontaire de son mari avait éteint la lampe.
Nous restions tous trois dans l'obscurité.
■ — Ne me tuez pas avant de m'avoir pardonnée — s'écria Emilie...
— Oh! si... toi d'abord... lui après — dit M. de Montreuil d'une voix sourde.
Ce moment fut horrible.
Il s'avançait... à tâtons... je m'avançais aussi.
Je voulais aller à sa rencontre et le contenir...
Nous ne disions rien... rien...
Le silence était iirofond.
On n'entendait que le bruit de nos respirations oppressées, et la voix basse et saccadée d'Emilie qui murmurait: — Seigucur, ayez pitié de moi... Seigneur, ayez pitié de moi.
Tout-à-coup je senlissur mon front une main froide comme du marbre.
254 LE CO.MMANDl'UR M MALTE.
C'était celle de son mari.
Eu cherchant dans robscurité il m'avait touché.
Il tressaillit, et dit sans s'inquiéter davantage de moi : — Son lit doit pourtant être à gauche !
Ce calme m'épouvanta.
Je me précipitai sur lui.
A ce moment, Emilie, qu'il avait, sans doute, déjà saisie, cria: — Grâce... grâce...
Je tachai de le prendre à brr.s le corps, je sentis la pointe d'un poignard m'effleurer ia main.
Emilie poussa un long soupir, elle était tuée ou blessée, son sang jaillit jusque sur mon front.
Alors, ma tête se perdit.
Je me sentis doué d'une force surnaturelle.
De ma main gauche, je saisis le bras droit du meurtriei', de ma main droite je lui arrachai son poignard, et à deux reprises je lelni plongeai dans la poitrine.
Je l'entendis tomber sans pousser un cri...
De ce moment , je ne me souviens de rien...
Je me suis retrouvé au lever du soleil, couché le long d'une haie; j'étais couvert de sang.
Pendant quelques moments, je ne me suis souvenu de rien, puis tout m'est revenu à la mémoire, je suis rentré chez moi eu évitant tous les regards.
Je me suis aperçu, en rentrant, que ma croix de Malle était perdue. Peut-être m'at-elle été arrachée dans la lutte.
J'ai retrouvé Peyroii qui m'attendait avec mes chevaux, je suis arrivé ici... {Quelques
pages manquaient à cet endroit)
et elle n'est plus.
Il repose à côté d'elle dans la même tomhe. Cette idée de meurtre me poursuit... Je suis doublement criminel... Ma vie entière ne suffira pas pour expier ce meurtre et
Le reste de cette page manquait.
La dernière lettre que contenait le coffret, était une lettre adrcsj^ée à Pcyroii par un maître de barque des environs d'Aiguemorte, cinq au8 après les événements qui viennent d'être exposés, et la même année, saiiNdoulo
de l'enlèvement d'Érèbe par les pirates, sur la côte du Languedoc.
Peyroii , qui servait alors à bord des galères de la religion avec le commandeur, avait été dans le secret de cette mystérieuse et sanglante tragédie.
La lettre suivante lui était adressée à Malte, où il avait continué de suivre le commandeur qui, cinq ans après cette fatale aventure, n'avait pas encore voulu rentrer en France.
' A monsieur Bernard Peyroii , comité-patron de ta Notre-Dame des sept douleurs.
« Il vient d'arriver un grand malheur , mon cher Pcyrou; il y a trois jours, une galère barbaresque a fait une descente sur la côte qui n'était pas gardée.
Les pirates ont tout mis à feu et à sang, ils ont emmené en esclavage ceux des habitants qu'ils ont pu mettre à la chaîne ; je ne sais comment vous apprendre ce qui me reste à vous dire. La femme Agniel et l'enfant que vous lui aviez confié ont disparu , et ont été, à n'en pas douter, ou massacrés ou emmenés
LE .MEURTRIER. 2i7
captifs par les pirates. Je suis allé dans sa maison , tout y annonçait des traces de violence. Hélas ! je vous le répète, nul doute que la femme et l'enfant n'aient partagé le sort des autres habitants de ce malhcnrcux village. Et l'enfant aura-t-il résisté aux fatigues de la navigation? on ne peut pas malheureusement Tespérer. Je vous envoie les seules choses qu'on ait retrouvées dans la maison , le portrait de l'enfant que, d'après votre ordre , la femme AgnicI avait conduit à Montpellier j c'est là que le portrait a été fait, il y a un mois environ. J'ai vu dernièrement ce pauvre enfant , et je puis vous dire qu'il est très ressemblant. Hélas l c'est peut-être tout ce qui reste de lui maintenant. J'envoie cette lettre directement à Malte par la tartane la Sainte-Cécile^ afin que le tout vous parvienne plus sûrement. P. S. Dans le cas inespéré où on retrouverait l'enfant, il a une croix de Malte tatouée sur le bras i^auche. »
Pour compléter ces explications, il reste à dire que, quoique dangereusement blessé, Pog (M. de Moutreuil) eut assez de force et de pré-
sciice d'espril pour envelopper cette fatale nuit d'un profond mystère...
Après la mort d'Emilie, il ordonna à Justine, sous les plus effrayantes menaces, de dire que sa maîtresse, déjà malade de chagrin d'avoir perdu son enfant, avait succombé aux suites de ses couches.
Rien ne semblait plus naturel que cette version ; elle fut généralement adoptée.
Pog était resté caché dans sa maison , jusqu'à ce que sa blessure fût complètement guérie.
A force de promesses, de terreur, il avait voulu savoir de Justine où était Tenfant; il ne put en être instruit.
Il reste à expliquer comment Pog avait surpris le tête-à-tête d'Emilie et du commandeur.
Apprenant , au lazaret de Marseille , la mort supposée de son enfant, Pog avait éprouvé un violent chagrin ; il avait cru sa femme si désespérée de cet affreux malheur , que, malgré la peine de mort qu'encouraient les déserteurs du lazaret avant rexj)iralion de la quarantaine établie, il avait la nuit même quitté à
la liage l'île Raloniieau, où étaient alors situés les bâtiments sanitaires.
Arrivant sur la côte, où un domestique affidé l'attendait avec des vêtements, il avait pris en toute hâte la route de Lyon, courant la poste à franc-étrier sous un nom supposé.
Laissant ses chevaux à deux lieues de chez lui , il était arrivé à pied par la traverse. Passant devant la petite porte , que le conimandeur avait laissée ouverte , il était entré dans le parc.
Depuis quelques jours, et pour plus de prudence et de précaution , Emilie avait éloigné ses gens sous différents prétextes, ne gardant auprès d'elle que deux de ses femmes , dont elle était sûre.
Son mari, trouvant donc la maison presque déserte , était arrivé inaperçu jusqu'à la porte de la chambre d'Emilie ; celle-ci, le croyant retenu encore dix jours au lazaret par la quarantaine , n'avait pas eu le moindre soupçon de son arrivée.
Pog, entendant alors l'entretien de sa femme avec Pierre des Anbiez , n'avait plus douté de son déshonneur.
Lorsqu'il fut complètement guéri, Pog abandonna pour toujours sa maison du Lyonnais.
Sur du silence de Justine, qui n'avait aucun intérêt à dévoiler le séjour qu'il avait fait chez lui, il quitta pour jamais la France, emportant une somme considérable en or.
Lorsqu'on s'aperçut de sa disparition du lazaret, on crut, et cette créance s'accrédita comme une vérité, que, dans sa douleur d'apprendre la perte de son enfant, M. de Montreuil s'était jeté à la mer par désespoir ; ce bruit se répandit en France, et le commandeur crut sa victime morte des suites de sa blessure.
Pogavait donc toujours complètement ignoré le nom du séducteur d'Emilie.
Le seul indice qu'il en eût était la croix de Malte du commandeur , qui, pendant sa lutte avec Pog dans la chambre d'Emilie, s'était détachée de son habit.
Cette croix portait les initiales L. P. sur son anneau ; ce signe prouvait que son possesseur appartenait à la langue provençale.
On comprend maintenant le sujet de lahaine
féroce que Pog nourrissait contre les chevaliers de Malte français.
Sa soif de vengeance était si aveugle , qu'il dirigeait de préférence ses attaques contre le Languedoc et contre la Provence , parce que le séducteur d'Emilie devait appartenir à un chevalier de Malte né dans cette provence.
Il est inutile de dire si l'amour que Pog éprouvait pour Emilie avant sa trahison était violent et passionné...
La rage, ou plutôt la monomanie féroce qui s'était em|)arée de son esprit depuis qu'il s'était vu si affreusement trompé , était même une abominable preuve de sa douleur désespérée.
Le portrait que le commandeur des Anbiez avait fait placer au-dessus du cercueil qui lui servait de lit en expiation du meurtre qu'il avait commis, était le portrait de Pog, portrait qu'il s'était procuré par Peyroû, lors de la vente de la maison du Lyonnais.
Après avoir lu ces lettres , qui dévoilaient tant de mystères , Pog resta un moment accablé.
11 ferma les yeux.
Mille pensées, mille idées confuses se heurtaient dans sa tête.
Il craignit un moment de devenir fou.
Peu à peu cette espèce de vertige s'apaisa.
Il envisagea avec un calme plus effrayant que la colère les nouvelles chances que celte découverte offrait à sa haine.