‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 39 sur 54 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Une fois éclairé sur la naissance d'Érèbe , Pog, dans son honible joie, remercia l'enfer de lui avoir livré cet enfant.

Alors il s'expliqua les sentiments d'aversion (ju'Érèbe lui avait presque toujours inspirés, et les rares velléités de tendresse qu'il avait parfois vaguement ressenties pour ce malheureux

Érèbe était le fils de son plus mortel ennemi...mais il étaitaussi le fils d'une femmcque Pog avait adorée

Il se dit que sans le secret instinct de haine et de vengeance qui le poussait à son insu , il n'aurait sans doute pas pris un odieux plaisir à corrompre, à dénaturer l'âme de cet infortuné.

Les cœurs les plus endurcis éprouvent toujours une sorte de soulagement, lorsqu'ils croient leur>s crimes justifiés.

De ce moment, Pog, si cela se peut dire, vit clair dans sa haine ; il ne fut plus qu'indécis sur la manière de se venger.

Un homme du caractère de Pog] devait agir avec une prudence terrible, pour ne pas compromettre l'occasion d'assouvrir enfin sa rage.

La mort d'Êrèbe ne pouvait le satisfaire, cette mort si lente, si cruelle qu'elle fût, ne serait qu'un jour de supplice ; cela ne lui suffisait plus.

Cotte rage était insensée ; si Érèbe était la personnification vivante du crime du commandeur, il était du moins innocent de ce crime ; mais Pog avait depuis longtemps perdu toute conscience du juste et del'injui-te.

Il n'hésita donc pas à regarder Érèbe comme une victime justement dévolue à ses ressenti-

PROJETS. «3o

ments. Il avait aussi frémi d'une joie sinistre en apprenant que Pierre des Anbiez avait été le séducteur de sa femme ; maintenant il savait où ses coups devaient porter.

Tout semblait favoriser ses projets ; il croyait avoir tué Raymond V, baron des Anbiez, dans l'attaque de la Ciotat ; Reine , enlevée par Érèbe, était la nièce du. commandeur : le destin semblait d'accord avec lui pour poursuivre et accabler cette famille.

Telles étaient les pensées de Pog , lorsque les deux' galères et le chebek arrivèrent au mouillage dos îles Sainte-Marguerite.

A peine furent-elles mouillées qu'Hadji vint à bord de la Gallione rouge, il trouva Pog absorbé dans ses réflexions.

En peu de mots il l'instruisit des desseins d'Érèbe, et de ses vaines tentatives pour embaucber l'équipage du chebek et fuir eu Orient. Pog pâlit d'effroi.... Êrèbe aurait pu lui échapper sans la fidélité d'IIadji et de ses marins ! sa vengeance avortait 1!

Il témoigna au bohémicu une si grande reconnaissance de sa conduite dans cette circonstance, que celui-ci demeura stupéfait ; ces sen-

iSô T>E COMMANDEUR Ml MALTE.

timents contrastaient étrangement avec le caractère (le Po<4.

— Rassure-toi , maître Pog- — dit Hadji — tu ne dois pas avoir sur la conscience le poids d'une lourde reconnaissance ; moi et les matelots, nous te sommes restés fidèles parce que notre intérêt nous le commande, ce lien en vaut bien d'autres ; mais si tu m'en crois, Pog- Reis, tu profiteras de la première occasion pour mettre le jeune homme à terre : il se gâte, il devient faible , tout à l'heure il a encore pleuré aux pieds de ces deux femmes ; je te conseille donc de l'abandonner à la première occasion, il ne peut que nous gêner...

— Abandonner Érèbe ! — s'écria Pog avec une expression si passionnée, qu'IIadji le regarda avec stupeur.

Abandonner Erèbe !.. — reprit-il — mais tu ne sais donc pas... mais, que dis-je.... tu dois ignorer... à l'instant... à l'instant amène-moi cet enfant... tu m'en réponds sur ta vie... sur ta vie, entends-tu... Ou bien non... je vais aller le trouver à bord de son chebek. . . ce sera plus sûr...

Le pilote de la Gallione rouge, entra au

même instant d'un air agité. — Maître — ditil à Pog — en examinant l'horizon avec ma longue-vue, je viens de découvrir au large une galère et une polacre... Ces deux bâtiments peuvent passer au vent de nous sans nous apercevoir... Éblis le veuille... car la galère noire est fatale à ceux qu'elle attaque...

— La galère noire ? — demanda Pog.

— Qui ne connaît pas la galère noire du commandeur des Anbiez — dit le pilote.

— Eh ! sans doute — s'écria le bohémien — on attendait le commandeur d'un jour à l'autre h la Maison-Forte de Raymond V... Pierre des Anbiez sera arrivé après nous, il aura vu le bouge de ces citadins en flamme, sa nièce enlevée, son frère tué... et il nous cherche sans doute pour se venger...

— Celte galère... est celle du commandeur Pierre des Anbiez — dit Pog en balbutiant, tant sa stupéfaction était profonde — Pierre des Anbiez... le commandeur... ici... lui...

Il est impossible de peindre l'explosion de joie sauvage avec laquelle Pog prononça ces mots.

Après un niomenl desilenrr iiend;i?il lequel

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