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il passa ses maius sur son front, comme pour bien s'assurer que tout ce qui arrivait était bien réel, il tomba tout-à-coup à genoux, joignit les mains, et dit avec l'expression de la plus profonde piété.
— Mon Dieu !... mon Dieu!... pardonnezmoi. Longtemps j'ai douté de votre justice, aujourd'hui elle se révèle à moi, dans toute son éclatante majesté! Seigneur... Seigneur... pardonnez-moi !... La douleur m'a égaré, votre toute-puissance se manifeste à ma vue. Le même jour vous mettez à la merci de ma vengeance le père et le fils ; après vingt ans de tortures, mon Dieu ! après vingt ans... Seigneur, Seigneur, à genoux, je vous remercie, ma vie entière ne suffira pas pour vous prier et pour vous bénir !.... Le père et le fils, en ma puissance ! mon Dieu ! vous êtes souverainement grandi vous êtes souverainement juste II
Un violent accès de fureur de la part de Pog n'eût pas épouvanté Hadji, Celte prière faite d'une voix basse, tremblante, convaincue, le remplit d'une vague inquiétude.
Ce misérable qui tie reculait devant rien eut peur...
Il fallait, en effet, quelque chose de bien formidable pour courber le front de Pog dans la poussière, pour lui arracher ce cri de reconnaissance, de soumission.
Après avoir prié, Pog se releva, il marcha longtemps avec agitation, sans dire un seul mot; il oubliait la présence du pilote et d'Hadji.
Une demi-heure se passa ainsi. Le bohémien examinait Pog avec une avide et sombre curiosité.
Il s'attendait à voir sortir du chaos où ses idées semblaient plongées quelque résolution étrange et fatale.
Pog, comme s'il eût enfin succombé à tant de violentes émotions, se sentit faiblir, il devint pâle coïnme un spectre, s'affaissa surluiméme, et sans le secours d'Hadji et du pilote il tombait à la renverse.
Le bohémien le porta sur son lit, tira un flacon de sa ceinluie, le lui fit respirer, et bientôt Po|.'-H('is sftrtit de son évanmiis'^ciiK ni passager.
— Je me souviens de tout, maintenant — (lit il, en regardant anioui* de lui nvec anxiété. — Je me souviens de tout. Tu me trouves faible... Hadji, mai.s que veux-tu?... Le temps des miracles revient... Oh ! cette marque de la toute-puissance du Très Haut m'impose des devoirs; maintenant je suis fort, maintenant je ne compromettrai pas les vues de la justice céleste en la devançant... Non... non... j'entends sa voix, elle sera écoutée, un terrible exemple sera donné au monde... Tu vas m'envoyer Eièbe, Hadji.
Ces paroles, l'accent calme et la physionomie presque tranquille de Pog furent un nouveau sujet d'étonnement pour Hadji.
— Qu'il soit fait comme vous le voulez, maître, je vais vous envoyer le jeune homme , ou vous l'amener moi-mt'^me pour plus de sûreté.
— Cela n'est pas tout, Hadji... Tu aimes le pillage comme Trymalcion-Reis, mais tu aimes aussi le combat pour le combat, le danger pour le danger.
— Et je n'ai eu ni ma ])arl de pillage, ni ma part de danger la nuit dernièie, maître!
J'ai tendu rhameçoii , mais le poisson n'a pas été pour moi.
— Écoute... Hadji... tu peux avoir tout à l'heure la part d'un brillant combat... ou en demeurer spectateur. Il s'agit de sortir avec le chebeck... de rejoindre la galère noire du commandeur des Anbiez... La marche de ton bâtiment est supérieure à celle de toutes les galères... tu hisseras un ])avillon noir , et tu attireras le commandeur dans cette rade...
— Je comprends, niaîtro...
— Tu me comprends, Hadji ! la coulevrine de la Maison-Forte nous a fait de telles avaries dans les œuvres hautes, qu'il se passera ])lusieurs jours avant que nous soyons radoubés de façon à pouvoir tenir la mer ; mais nous pouvons en quelques heures être en état de soutenir un combat à l'ancre , et on aura vu peu de combats pareils, Hadji, si tu m'amènes dans cette baie la galère noire !.. Si tu veux conserver le chebeck qui m'appartient, n'entre pas dans la baie, Hadji; une fois qu'elle aura vu la GalUonc rouge , la galère noire ne songera guèreà te poursuivre. Alors... fait voile
26ii Lt COMMA.XDtUR DE MALTE.
vers le sud, je te donne le chebeck et les esclaves, Hadji.
— Ce n'est pas pour posséder le chebeck que j'agirai comme tu veux que j'agisse — répondit Hadji avec un orgueil sauvage. — Qui m'aurait empêché de profiter des offres d'Érèbeï qui m'empêcherait à cette heure de dire que je consens à ce que tu désires, et de faire voile vers le sud, au lieu d'aller au large te chercher cette galère noire? Je t'amènerai le navire du commandeur, et je prendrai part au combat, parce que cela me plait, parce que, malgré ton calme apparent, il s'amasse dans ton àme quelque effroyable tempête que je veux voir éclater... Je suis curieux, maître.
— Eh ! par la colère du ciel , dont je suis l'instrument !.. tu verras éclater un bel orage, si tu reviens !
— Aussi reviendrai-jc , maître.
— Et amène-moi Érèbeà l'instant.
— A l'instant, maître.
— Surtout... ne dis rien à Trymaleion de mon projet... cette brute grossière une fois engagée au milieu du feu fera son devoir... malgré elle...
— Soyez tranquille, maître... avant une heure la galère noire à ma poursuite doublera cette pointe...
— Et alors... et alors — se dit Pog en se parlant à lui-même d'un air inspiré, solennel...
— alors cette baie , maintenant si tranquille , verra une de ces grandes tragédies dont le souvenir épouvante quelquefois l'humanité pendant plusieurs générations.
— Je pars et je reviens avec Érèbe , maître
— dit Hadji.
Il disparut.
Pog s'agenouilla et pria.