CHAPITRE XXXVI
L'EATRIiVUE.
Pendant que le bohémien se rendait à bord deJa Gallione roîige , Éièbe, presque considéré comme prisonnier, partageait la cabine du chebeck avec Reine et Stépbanette.
Malgré son courroux , malgré sa frayeur, malgré ses vives inquiétudes sur le sort de sou père, mademoiselle des Anbiez n'avait pu rester insensible au désespoir d'Érèbe.
Il se reprochait l'enlèvement de Reine avec tant d'amertume, il avait tant fait pour obtenir du bohémien la liberté des deux jeunes fdles que Reine en eut pitié.
Au moins, dans l'affreuse position où elle
LTNTKEVUE. 36»
se trouvait , elle pouvait compter sur un défenseur.
Un faible jour éclairait la petite chambre où étaient réunis ces trois personnages.
Stépbanette , épuisée de fatigue , dorniail à demi couchée sur une natte.
Reine assise cachait son visage dans ses deux mains.
trèbe debout, les bras croisés, baissait la tête; de grosses larmes sillonnaient ses joues pâles.
— Rien... rien... je ne trouve rien — dit-il à voix basse — puis, levant sur Heine un regard suppliant, il ajouta : — Que faiie ! mon Dieu ! que faire pour vous arracher des mains de ces misérables ?
— Mon père, mon père ! — dit sourdement mademoiselle des Ânbiez. Puis, se retournant vers Érèbe : — Ah ! soyez maudit... vous qui avez causé tous mes maux... sans vous, je serais près de mon père... peut-être il est souffrant, peut-être il est blessé!!! mes soins ne lui manqueraient pasau moins... ah! vsoyez maudit!!!
— Oui... toujours maudit! — lépéla Krcbo
iJ66 LE CO.MMAiNDEUK DE MALTE.
avec amertume. — Maudit sans doute par ma mère à ma naissance... maudit par l'homme qui m'a recueilli ! !! Maudit par vous ! — ajoutat-il d'une voix déchirante.
— N'avez -vous pas enlevé une fille à son père ? N'avez-voiis pas été souvent le complice des brigands qui ont ravagé cette malheureuse ville — s'écria Reine avec indiunation.
— Oh ! par pitié ne m'accablez pas... Oni, j'ai été leur complice... Mais, mon Dieu ! plaignez-moi... j'ai été élevé au mal , comme vous avez été élevée au bien ! Vous avez eu une mère! vous avez un père! vous avez toujours eu sous les yeux de nobles exemples à imiiei'... Moi , jeté par le hasard au milieu de ces misérables, à l'âge de quatre ou cinq ans, je crois , sans parents, sans protecteur, victime de Pog- Reis, qui par passe-temps, m'at-il dit hier, m'a dressé au mal comme on dresserait un jemie loup au carnage, habitué à n'entendre que le langage des plus mauvaises passions, à ne connaître aucun frein , au moins je me repens des maux que j'ai causés... je pleure... je pleure de désespoir, car je ne puis vous sauver ; ces
L'ENTKEVUE. 267
Inrmes , les plus cruelles douleurs ne me les auraient pas arrachées... ces larmes, c'est le remords de vous avoir offénséequi les fait couler... Cette offense, j'ai tenté de la réparer en voulant vous reconduire à la maison de votre père. Malheureusement je n'ai pu y parvenir... Ah ! si dans les roches de Provence, je ne vous avais pas vue si belle ce jour...
— Pas un mot de plus — dit Reine avec dignité. — C'est de ce jour que tous mes malheurs ont commencé... Oh 1 ce fut un jour falal que celui-là !
— Bien fatal... oui bien fatal, car si je ne vous avais pas vue, je n'aurais senti aucune aspiration vers le bien... ma vie eût été toute criminelle... je n'aurais [tasété tourmenté par les remords qui maintenant m'agitent. — dit Erèbe d'un air sombre.
— Malheureux — s'écria Reine, emportée malgré elle par son secret penchant — ne parlez par ainsi... Malgré tout le mal fpie vous m'avez fait , à moi et aux miens, je délesterai moins notre funeste rencontre si nous lui devez les seuls bonv sentiments qui pourront
268 LE COiMMAiNDLLR Dt MÂLTK.
peut-être un jour vous mettre en voie de sauver votre âme !
Reine des Anbiez prononça ces mots avec une émotion si vive, avec un tel accent d'intérêt, qu'Erèbe joignit les mains en la regardant avec autant d'étonnement que de reconnaissance.
— Sauver mon âmel... Je ne comprends pas vos paroles... Pog-Reis m'a dit qu'il n'y avait plus d'âme... mais entiii je vois que voirs avez un peu pitié de moi. Ce sont les seuls mots de bonté que j'aie entendus depuis que j'existe. La dureté, la violence me révolte.... la bonté me dominerait sûrement... me rendrait meilleur, mais hélas! à qui in)porte-t-il que je sois meilleur? à personne!... Autour de moi je ne vois que haine, mépris... ou indifférence.
Il mit sa main sur ses yeux et garda le silence.
Reine ne put s'empêcher de plaindre cet infortuné el de frémir des détestables principes qu'il avait reçus.
Un moment elle se sentit émue d'une compassion douloureuse, elle ne put s'empêcher
LRXTRl-Vn:. 269
fie penser que la force (ies bons instincts d'Érèbe suffirait peut-être pour le ramener au bien, que ce jeune cœur n'était pas sans doute entièienient ccnionipu.
Depuis qu'elle étuil nu pouvoir des pirates, Krèbe ne s'était pas écarté des bornes du plus profond respect. S'il l'avait enlevée avec la j)lus criminelle audace, il se montrait du moins envers elle de la soumission la plus timide, la plus craintive...
^lademoiselle des Anbiez, touchée de ce nouveau contraste qui prouvait la lutte d'une nature généreuse contre une éducation perverse, pensait malgré elle à tout ce qu'aurait pu prétendre Erèbe, si un sort cruel ne l'avait jeté dans une voie si désastreuse.
Mais bientôt rougissant de ces sentiments (le commisération , se reprochant d'oublier les inquiétudes que lui causait le sort de Ray- Piond V, elle s'écria: — Et mon père, mon l)ère!!... qu'est-il devenu? quand le reverraijePoh! c'est affreux!
Krèbo, croyant que Reine s'adressait h lui, répondit tristement :
— Croyez-vous que je ne tente pas tout au
monde pour vousairaclier d'ici? Mais comment faire ■/ A.h! sans vous. . sans le vngue espoir que j'ai de vous être utile... — Ércbe n'acheva ])as... mais sa physionomie était si somhre que Ucine effrayée s'écria : — Que voulez-vous dii'e ?. . .
— Je veux dire que, lorsqu'on ne peut plus supporter la vie, on s'en débarrasse; lorsque vous serez en sûreté et sauvée, Erèbé vous donnera une dernière pensée, et il se tuera.
— Encore un crime ! il terminera une vie déjà si coupable par un nouveau forfait ! — s'écria Reine. — Mais vous ne savez donc pas que votre vie n'appartient qu'à Dieu 1
Érèbe sourit amèrement.
— Ma vie m'appartient, puisque je puis m'en délivrer quand elle me pèse... Loisque je vous aurai quittée, je ne pourrai plus vivre!.. Si je ne me tue pas à vos pieds, c'est que j'espère encore vous être utile. A quoi bon vivre désormais? vous m'avez fait comprendre combien l'existence que je menais était criminelle. Mais l'avenir! l'avenir pour moi. . . c'est vous. . . et je suis indigne de vous... et vous ne m'aimez pas... et vous ne m'aimerez jamais. Ah !
L'EXTREVl'E. 271
maudit soit le boliéniien qui m'a trompé, qui m'a (lit que vous u'aviez pas oublié celui qui sauva la vie de votre père ! . . .
— Jamais je u'ai oublié que vous êtes le
sDuveur de mon père ! - dit Reine avec dignité
— je ne dois jamais oublier non plus votre
violence à mon égard, mais je dois au moins
vous savoir gré de ce que vous avez fait pour
réparer cet outrage. Le repentir, le remords
des plus grands crimes trouvent grâce devant
le-Seigneur ! S'il permet que je revoie mon père
et ma maison, je vous pardonnerai... Avant
que de vous quitter je vous dirai : « Ne déses-
])érez pas de la bonté infinie de Dieu!... Au
lieu de vous livrer à un désespoir insensé,
abandonnez pour toujours ceux qui vous firent
leur com[)lice, faites-vous instruire dans notre
sainte religion ; apprenez à connaître, à aimer,
à bénir le Seigneur.... devenez homme de
bien... prouvez, pai- une vie exemplaire, que
vous avez quitté la funeste voie oîi l'on vous
avait engagé, alors... on pourra ressentir de
la pitié... pour vos inforlunts passées... alors
on pourra oublier v<<s outrages.... alois on
croira qu'en effet vous avez voulu expier de bien coupables actions! »
— Et si je suivais vos conseils— s'écria Erèbe exalté par le noble et pieux langaiic de Reine — et si je devenais un homme de bien, pourrais-je un jour me présenter à la Maison-Forte de Raymond V?
Reine baissa les yeux.
La porte de la cabine s'ouvrit brusquement, lebohémien entra, et sauva peut-être à la jeune tille une réponse embarrassante.
Stcphanette s'éveilla en sursaut, et dit naïvement :
— Ah ! mon Dieu, mademoiselle, je rêvais que je me mariais avec ce pauvre Luquin, qui nous avait délivrées, et qu'il faisait pendre ce méchant vagabond.
- — Tout ce que je désire, ma jolie fille — dit le bohémien en souriant avec effronterie — c'est que le contraire de votre rêve se réalise, ainsi que cela arrive ordinairement. Croyez que tels sont les vœux que je fais pour le capitaine Luquin.
— Que veux-tu? — s'écria Érèbe, en interrompant lladji avec impatience.
l'EXTREVUK. 273
— Je viens vous chercher... Pog-Reis vous demande ; il vous attend à bord de la GalUone rouge.
— Dis à Pog-Reis que je ne quitterai le chebek que pour conduire à terre mademoiselle des Anbiez. Elle n'a ici que moi de protecteur, je ne l'abandonnerai pas.
Le bohémien, connaissant la résolution d'Erèbe, préféra recourir à un mensonge que d'employer la force pour l'éloigner de mademoiselle des Anbiez; il lui dit :
— Pog-Reis vous demande parce qu'il veut se débarrasser de vous; il sait que vous avez tenté de faire agir son équipage contre ses ordres. Quant à ces deux femmes, il préfère une rançon... C'est vous qu'il charge d'aller la demander à Raymond V. Une fois l'argent ici, vous pourrez reconduire ces deux colombes à la Maison-Forte.
— C'est un piège pour m'éloigncr d'ici — s'écria Érèbe. — Tu mens.
— Et si je voulais seulement vous éloigner d'ici, mon jeune maître, qui donc m'empêcherait d'ap])eler h moi nos gens, et de vous
faire enlever?