‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

f.e sppctacle qui frappa les yeux du pore Elzoar fut à la fois effrayant et solennel.

La chambre du commandeur très petite , et seulement éclairée par deux étroites fenêlre.s, était tendue de noir.

Un cercueil de boisblane, rempli de cendres et fixé par des vis sur le plancher, servait , de lit à Pierre des Aubiez.

Au-dessus de cette couche funèbre était suspendu le p(»rtrait d'un honnne jeune encore, [lortant une cuirasse et s'appuyant sui' un casque ; nw nezaquilin, nue bouche fine et gracieusement dessinée , de giands yeux vert de

mer donnaient à cette figure un caractère à la fois bienveillant et fier.

Au-dessous du cadre dans un cartouche on lisait cette date — 25 décembre 4 CI 5 — un rideau noir pouvait cacher celte peinture.

Des armes de combat placées sur un râtelier servaient seules d'ornement à cette lugubre habitation.

Pierre des \nbiez n'avait pas remarqué l'entrée de son frère.

Agenouillé devant un prie-Dieu , le commandeur était à demi couvert d'un cilice de crin qu'il portait nuit et jour : il avait les épaules nues. Aux gouttes de sang figé, aux sillons bleuâtres qui marbraient sa chair, on voyait qu'il venait de s'infliger une sanglante discipline.

Il avait la tête baissée et appuyée sur ses deux mains ; quelques mouvements convulsifs agitaient ses épaules meurtries, comme si sa poitrine eût bondi sous des sanglots comprimés.

Le prie-Dieu, ou s'agenouillait le commandeur , était placé au-dessous de deux petites

fenêtres qui ne jetaient dans cette pièce qu'un jour rare et douteux.

Au milieu de cette demi-obscurité, la figure pâle, les longs vêtements blancs du père Elzéar se.détarhaient d'une manière étrange sur les lambris tendus de noir : on eût dit d'un spectre.

Le religieux semblait pétrifié; il n'avait jamais cru son frère capable de s'imposer de pareilles mortifications.

Il leva les mains au ciel en poussant un profond soupir.

Ce bruit fit tressaillir le commandeur. II se retourna vivement et s'écria d'un air égaré , en voyant dans l'ombre la figure immobile du père Elzéar :

— Es-tu un spectre? vîens-tu me demander con»pte du sang que j'ai versé ?

La physionomie du commandeur était effrayante.

Jamais le remords, jamais le désespoir, jamais la terreur n'imprimèrent un sceau plus terrible sur le front d'un coupable.

Ses yeux rougis par les larmes étaient fixes, hagards ; ses cheveux gris et ras semblaiont

2) u: co.MM\:\iiEUi'. or. .^iai.tj:.

SL' Iiéi isser sur son iront ; ses lèvros hltiiâtrcs frissoiiiiaicnt dT-poiivaiilc ; ses bras muscii- IcLix, (léi'îiari)és , (''taiciit tendus en avant, ils semblaient conjurer une vision surniiturolle.

— Mon frère, mon frère — dit Elzéar, et il se précipita vers le commandeur. — Mon frère, c'est moi ; que Dieu soit avec vous...

Pierre des Anbiez regarda fixement le religieux, comme s'il ne l'eût pas reconnu. Puis, s'affaissant sur lui-même au pied du prie- • Dieu, il laissa tomber sa tète sur sa poitrine et s'écria d'une voix sourde :

— l.e Seigneur n'est jamais avec un meurtrier : et [jourlant — ajoula-t-il en relevant à demi la tète et en regardant le portrait avec épouvante — et pourtant , pour expier mon crinie, j'ai voulu avoir toujours sous les yeux A^<f les traits de ma victime ! Sur ma couche de cendres, où je cherche un repos qui me fuit ,

à chaque heure du jour, à chaque heures de la nuit, je contemple la ligure inflexible dex;elui qui me dit sans cesse... Meurtrier ! meurtrier! tu as versé mon sang... sois maudit ! !

— Mon frère!.... mon frère !.... revenez à vous — dit tout bas le religieux. Il craignait

LE COMMANDEHR. 21

que du dehors on n'entendit la voix du commandeur.

Celui-ci , sans répondre h son frère , se dégagea de ses bras, se leva de toute la hauteur de sa grande taille et s'avança vers le portrait.

— Depuis vingt ans s'est- il passé un jour...

où je n'ai pas pleuré mon crime ? Depuis

vingt ans, à force d'austérités, n'ai-je pas taché d'expier ce meurtre ? que me veux-tu donc , infernal souvenir ? que me veux-tu ?... Toi aussi... loi, ma victime... n'as-tu pas versé du sang!... le sang de ma complice !... Mais , hélas! hélas! ce sang!... tu pouvais le verser... toi... la vengeance... t'en donnait le droit... et moi je n'ai été qu'un infâme assassin... Oh! oui, la vengeance est juste... frap|)e... frappe donc sans pitié !... La main de Dieu me frappera bientôt éternellement !

Accablé par tant d'émolions diverses , le commandeur, presque privé de sentiment, retomba à genoux, à demi couché sur le ceicuei! qui lui servait do lit.

Jamais le père Elzéar n'avait pénétré le sombre secret de son frère. 11 le savait en proie à

22 LE COMMANDEUR i)t .MÀLTK.

une mélancolie profonde , mais il en ignorait la cause.

Le religieux était à la fois effrayé et désespéré de la sinistre confidence que le commandeur venait de lui faire dans un moment d'exaltation ivolontaire.

Pour que Pierre des Anbiez, homme d'un caractère de fer, d'un courage à toute épreuve, se laissât ainsi abattre, il fallait que la cause de son désespoir toujours renaissant fut bien terrible.

L'intrépidité du commandeur était proverbiale ; il y avait quelque chose de fatal dans la froide témérité qu'il montrait au milieu des plus grands périls.

Sa morne impassibilité ne l'abandonnait pas davantage au milieu des luttes effrayantes que l'homme de mer doit soutenir contre les éléments.

Son courage approchait de la férocité; une fois la bataille engagée , armé d'une pesante masse d'armes hérissée de pointes , jamais ii n'accordait de quartier aux pirates, Mais cette fièvre de massacre cessait dès que les cris des combattants, dès que la vue du i^ang ne l'ani-

LE COMiMANDEUR. 25

maientplus. Il redevenait alors calme, humain, quoique impitoyable pour la moindre faute de discipline. Il avait soutenu les plus brillants combats contre les barbaresques ; sa galère noire était l'effroi et le but constant de l'attaque des pirates. Mais, grâce à la supériorité de son équipage, jamais la Notre-Dame- des -sept- Douleurs n'avait pu être prise, ses défaites mêmes avaient coûté bien cher à l'ennemi.

Le père Elzéar, assis au bord du cercueil, soutenait la tête de son frère sur ses genoux.

Le commandeur, pâle comme un spectre , avait le front inondé d'une sueur froide ; enfin il reprit ses sens.

Pierre des Anbiez regarda autoiu de lui d'un air sombre et étonné ; puis, jetant les yeux sur ses bras et sur ses épaules nues que recouvrait à peine son cilice, il demanda brusquement au religieux.

— Comment êtes-vousici, Elzéar?

— Quoiqu'il y eût un crêpe sur votre porte, Pierre, j'ai cru pouvoir entier ; le sujet qui m'ameiHiit auprès de vous était irès important.

Une expression de vif mécontentement se j»eignit sur les traits du commandeur, il s'écria;

M LE COMMANDI'll; Dl" MALTE.

— Et j'ai parlé, sans doute ?

— Le Seigneur a dû être touché des paroles que j'ai entendues sans les comprendre, mon frère... d'ailleurs votre esprit était égaré; vous étiezsous l'obsession de quelque ill usion fatale.

Pierre sourit amèrement. — Oui , c'était une illusiou... un rêve — dit-il — vous le savez, je suis quelquefois accablé de noires imaginations pondant lesquelles je délire... c'est |)Our cela que je veux être seul durant ces moments de démence... Croyez-moi , El/éar, il faut qu'alors la présence de tout être humain me soit bien intolérable puisque je redoute même la vôtre.

En disant ces mots, le commandeur entra dansuncabinet voisin dugavon; il en ressortit bientôt vêtu d'une longue robe de bure noire sur laquelle était écartelée la croix blanche de son ordre.

La taille de Pierre des Anbiez était haute, droite, robuste ; ses membres secs, nerveux, annonçaient, malgré son âge, une vigueur peu commune ; l'ensemble de ses traits basanés était dur et guerrier ; d'épais sourcils noirs ;ombragaient ses yeux renfoncés, caves, ar-

LK COM.MANDHL'U. 23

deuls, qui semblaient toujours briller du sombre feu de la fièvre ; une profonde cicatrice partageait son front , sillonnait sa joue et se perdait dans sa barbe grise, courte et touffue.

En rentrant dans sa chambre, Pierre des Anbiczse promena de long en large , les mains croisées derrière son dos , sans adresser une seule parole à son frère.

Enfin, s'arrôlant, il tendit au religieux sa main droite cruellement couturée par un coup de feu.

— Le signe que j 'avais attaché à la porte devait assurer ma solitude — lui dit-il. — Depuis le premier officier jusqu'au dernier soldat de ma galère, personne n'ose entrer ici dès qu'il a vu ce signe ; je me croyais donc seul, aussi seul qu'au fond d'un cloitre , ou que dans la cellule la plus reculée de la grande pénitenceric de l'ordre... Ainsi mon fièro, (pioi que vous ayez entendu, quoi (juc vous ayez vu, promettez-moi dcncjamaismedire un mot à ce sujet; que ce qui s'est passé soit pour vous aussi oublié, aussi sacré (|u'un aveu fait par un mourant sous le sceau de la confession.

— Il en sera ainsi (pio vous le désirez,

Pierre... — répondit tristement le père Elzéar — je pense seulement avec douleur que je ne puis rien aux chagrins qui vous accablent depuis si longtemps.

— Rassurez- vous. Il n'est pas donné au pouvoir de l'homme de me consoler — répondit le commandeur. — Puis, comme s'il eût craint de blesser l'affection de son frère, il ajouta :

— Pourtant votre amitié fraternelle et celle de Raymond me sont bien chères ; mais, hélas! quoique la rosée de mai , quoique les douces pluies de juin tombent dans la mer, elles ne peuvent adoucir l'amertume de ses eaux profondes... Mais que venez-vous me demander ?

— La grâce d'un pauvre Maure comdamné pour ce matin à la coursie.

— Cette sentence est exécutée; elle ne le serait pas, mon frère, que je ne saurais vous accorder cette grâce.

— Dieu merci, cette sentence n'est pas exécutée; il me reste donc quelque espoir, Pierre!

— Ce sablier marque deux heures... j'ai donné ordre au cap-de-mestre d'attacher le Maure au Coursier à une heure ; cet esclave doit être maintenant entre les mains des bar-

berots * et du chapelain ; que Dieu sauve l'àme de ce païen , si son corps n'a pu résister aux tourments.

— A ma pressante demande le cap-de-mestre a sursis à l'exécution, mon frère!

— Vous ne pouvez dire ce qui n'est pas , Elzéar ; mais en ce moment vous venez de faire un funeste présent au cap-de-mestre.

— Pieire. . . soui^ez que moi seul je suis responsable... Pardonnez...

— Sainte-croix ! — s'écria le commandeur avec impétuosité — pour la première fois depuis que je commande cette galère, j'aurais pardonné dans le même jour les deux fautes les plus graves qui se puissent commettre 1 la révolte de l'esclave contre le bas ofticier ! l'indiscipline du bas oflicier envers son chef. Non, non, cela est impossible!

Le commandeur prit un sifflet d'argent à sa ceinture et siffla.

Vn page vêtu de noir parut à la porte.

— Le cap-de-mestre — dit le commandeur d'un ton bref.

Le pa^e sortit.

* Chirurgien* d^s galères.

8 U; CO.MMANDIÎUR DE .MALTK.

— AIj ! mon frère, serez-vous donc sans pitié — s'écria Elzéar avec un accent de douloureux reproche.

— Sans pitié? — et le commandeur sourit avec amertume — oui sans pitié... pour les fautes des autres comme pour mes propres fautes.

Le religieux, se souvenant du terrible châtiment que son frère s'était récemment infligé , songea qu'un homme aussi inflexible envers lui-même ne manquerait pas à la rigoureuse observance de la discipline ; il renonça à tout espoir et baissa tristement la tête.

Le cap-dc-mestre entra.

— Vous resterez huit nuits aux fers sur les rambades — dit le commandeur.

Le marin s'inclina respectueusement sans répondre un seul mot.

— Qu'on prévienne le chapelain et le barberot que le iMaure va être châtié sur le Coursier.

Le cap-de-mestre s'inclina plus profoiulémcnt encore et disparut.

Mais au moins je n'abandonnerai pas ce pauvre malheureux — s'écria le père El/.éar ,

Page 1