CHAPITRE XXXIX
Le commandeur fit prier le chafielain de la galère noiie de descendre dans sa chambre... Pendant (|ue iMcrre des Anbiez se confessîiit de ses péchés (à l'cxceplion du cas de meurtre réservé pour la ïi,rande pénitencericde Tordre) et recevait l'absolution, le bohémien remonta sur le pont. La première personne ([u'il y rencontra fut le capitaine de la àlninte-Epouvante des Moresques par la grâce de Dieu.
Hadji, affeclanl une aisanc<' parlailenient impertinente, s'ap[)roclia de Lujpiin Tiinquctaille et lui (lit :
— Qui aurait cru, mon ^jarçon, que nous
nous retrouverions ici, lorsqu'à la Maison- Forte de Raymond V, cette jolie fille que vous savez me donnait des rubans couleur de feu, ce dont vous enragiez si fort?
Cet excès d'impudence rendit un instant muet le digne capitaine; mettant la main sur son sabre, il allait attaquer Hadji, sans le comité qui lui représenta que le bohémien était sous sa protection par ordre du commandeur.
— Il est un endroit où nous nous retrouverons encore , misérable — dit Luquin — ce sera sous la potence oii tu seras pendu! car mort-Dieu, quoique l'office du bourreau me répugne, je vendrais jusqu'à ma polacre pour avoir le droit de te mettre la corde au col.
— Ingrat, vous ne pensez pas au chagrin que vous causeriez à Stéphanette; la pauvre fille m'aime tant, qu'elle mourrait de chagrin de me voir pendu et par vous encore !
— Tu mens... tu mens comme un chien. Oh ! que ne puis-je l'arracher ta langue maudite.
— Vous auriez raison , mon garçon , de m'arracher la langue, car ce sont mes paroles dorées qui m'ont ouvert le cœur de cette jolie
fille; tout-h-l'heure encore, à bord de mon chebek où elle était avec moi, elle me disait, en appuyant sa tcte sur mon épaule...
— Tu mens... tu blasphèmes — s'écria Luquin en furie.
— Elle me disait donc en appuyant sa tête sur mon épaule — reprit le bohémien avec un imperturbable sang-froid : — Quelle différence, mon beau capitaine, entre votre langage galant et enchanteur, et le grossier ramage de cette espèce de héron à longues jambes qui venait lourdement voltiger autour de moi. C'est de vous qu'elle parlait ainsi, mon pauvre garçon.
— Tenez, comité — dit F.uquin pâle de mâle-rage — permettez-moi seulement de couper la figure de ce misérable à coups de fourreau de sabre.
— Si ses paroles vous blessent, ne l'écoutez pas — dit le comité. — Le commandeur m'a confié la garde de ce paicn, je ne puis souffrir qu'il lui soit fait aucun mal.
Luquin poussa un gémissement d'indignation concentré.
— Après tout — reprit le bohémien avec une
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suffisance dédaigneuse — cette fille est assez gentille; mais vous l'avez rendue si sotte, mou garçon, qu'il m'a suffi du tete-à-tôte que j'ai eu avec elle depuis hier, pour m'ôter la fantaisie de continuer Tentretien. Vous pouvez l'épouser quand vous voudrez, mon garçon; seulement quand vous la verrez triste, vous n'aurez qu'à lui dire mon nom pour la faire tendrement sourire, puisque mon souvenir vivra éternellement daus son cœur. Pauvre fille, elle me le disait encore tantôt en me baisant la main comme à sou seigneur.
Le malheureux Luquin ne put en entendre davantage; après avoir montré ses deux poings fermés au bohémien, il s'éloigna brusquemeut, poursuivi par un sourire ironique du vagabond...
Nous avons dit que le soleil commençait à décliner, la mer était calme; au loin entre deux pointes de rochers, on voyait |)resqu'au fond de la baie la Gallionc rouge et la galère de ïrymalcion mouillées près l'une de l'autre, et non loin d'elles et eu panne le chebek d'Hadji.
Le canot qui avait amené Hadji se balançait
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sur les vagues, amarré à la poupe de la galère noire.
Le ciel était pur, seulement au couchant ou voyait une large zone de nuages d'un gris rougeàtre.
Maître Hughes, le canonnier, s'approcha du comité qui gardait le bohémien, et lui dit, en secouant la têle et lui montrant l'occident :
— Frère, je n'aime pas ces nuées qui s'amassent là-bas, elles sont sinistres, nous sommes en plein calme... Si le soleil, en se couchant, dissipe ce nuage, la nuit sera belle ; si le nuage au contraire couvre le soleil.... avant son coucher...
— Je vous entends, frère Hughes, il pourra y avoir une saute de vent, un ouragan, et la nuit sera mauvaise— reprit le comité. — Heu reusement nous avons encore du temps. — Et se retournant vers Hadji : — Peu importe à toi et aux tiens d'être pendus par un grand vent ou par un calme?...
— J'aime mieux être pendu par un grand vent, comile, le vent vous bercée et l'on s'cudort plus vite dans l'éternité — répondit Hadji avec une indifférence dédaigneuse.
Le commandeur parut sur le pont.
Les chevaliers rassemblés à l'arrière s'écartèrent avec respect.
Pierre des Anbiez était complètement vêtu de noir. Sa figure semblait encore plus pâle^ encore plus sombre qu'à l'ordinaire. A son côté il avait une lourde épée à garde de fer, et un long poignard dans son fourreau bronzé ; sa main droite était gantée de buffle noir, sa main gauche était nue.
Il fit un signe au bohémien et lui jeta son gantelet gauche.
Hadji le ramassa, il allait parler... Le commandeur, d'un geste impérieux, lui montra le canot qui l'avait amené.
Hadji descendit dans son embarcation ; on la vit bientôt se diriger à force de rames vers les galères des pirates.
Étonnés de l'action du commandeur, les chevaliers et Honorât de Berrol qui était parmi eux se regardèrent avec surprise.
Le commandeur suivit quelque temps des yeux le canot du bohémien, puis, se retournant vers le groupe qui l'entourait, il dit à haute voix :
— Frères, on combattra tout-à-l'lieure les galères de ces mécréants : elles sont mouillées près l'une de l'autre. On mettra en mer le grand caïque. Les biion-voglies y rameront, la moitié des soldats y descendront ; pondant que la galère noire attaquera la Gallione rouge, le caïque attaquera l'autre bâtiment pirate. — S'adressant au roi des chevaliers, le commandeur continua : — Vous commanderez la galère noire, fière ; le frère de Blin ville, le plus ancien lieutenant de galère , commandera le caïque. Maintenant, comité, vogue avant : partout! forcez de rames! le soleil baisse, il ne nous reste qu'une heure de jour pour châtier ces intidèlcs.
Quoique les chevaliers n'eussent pas compris pourquoi Pierre des Anbiez abandonnait le commandement de la galère noire et de la caïque à d'autres qu'à lui, ils se hâtèrent d'exécuter ses ordres.
Une partie de l'équipage s'embarqua en armes dans la grande chaloupe de la galère qui fut mise à la mer sous les ordres du chevalier de Blinvillc, et les deux bâtiments se dirigèrent à toutes rames vers l'entrée de la baie.
Le second du capitîiiiic Triuquelaille imita cette manœuvre, et dirigea la polacre de façon, à suivre ce mouvement et à se tenir toujours dans les eaux de la galère noire , le commandeur ayant ordumié à l.uquin de rester à son bord jusqu'à nouvel ordre.
Honorât s'approcha du commandeur.
~ Je voudrais combattre à vos côtés, monsieur le commandeur, Reine des Anbiez était ma fiancée... Raymond Va été un second père pour moi, ma place est au fort du péril.
Pierre des Anbiez regarda fixement Honorât.
— C'est vrai, chevalier — lui dit-il — vous avez une double vengeance à tirer de ces misérables. Pour assurer la liberté de Reine, avant l'action j'ai consenti à me battre en combat singulier avec l'un des deux capitaines pirates. Je dois emmener un second ; voulez vous l'être?...
— Vous... monsieur, vous!! accepter une telle proposition... — s'écria Honorât — faire un tel honneur à...
— Voulez-vous ou non tirer l'épée et le
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poignaid quand je les tirerai, jeune homme! — dit biusquemejit Pierre des Anbiez.
— Je ne puis qu'êlre fier de faire ce que vous ferez, monsieur le commandeur. Mon épée est à vos ordres.
— Allez donc vous armer, et tenez-vous prêt à me suivre quand je descendrai.
Après un moment de silence, il ajouta :
— Vous voyez celte chaloupe qui double la pointe... elle ramènera à bord de ma galère Reine des Anbiez et les captifs de laCiotat.
— Reine — s'écria Honorât.
— La voilà — dit le commandeur.
En effet, la chaloupe d'IIadji approchait rapidement ; le chevalier de Rerrol reconnut bientôt Reine, Sté|>hanette, deux autres jeunes lilles et une vinglaiiie d'habitants de la Ciotat emmenés a[)rès la dcscentcdes pirates.
Les (chevaliers ignoraient les convenlious faites entre le commandeur et le bohémien. Ils ne pouvaient comprendre comment les pirates renvoyaient ainsi leurs prisonniers.
Lorsque la chaloupe fut à portée de voix, le commandeur ordonna au comité de faire lever
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les rames de la galère pour attendre cette embarcation, qui accosta bientôt.
Pierre des Anbiez s'avança au haut de l'espalc; il y reçut sa nièce, qui se jeta dans ses bras avec toute l'effusion de la reconnaissance.
— Et mon père ! — s'écria la jeune fille.
— Votre retour calmera sa douleur, mon enfant— répondit le commandeur, qui ne voulait pas instruire Reine du sort fatal de Raymond V.
— Honorât, c'est vous ! — dit Reine en tendant la main au chevalier, qu'elle n'avait pas encore aperçu. — Hélas! mon ami, dans quelle triste circonstance je vous revois ! Mais qui donc est resté auprès de mon père comment l'avez-vous laissé seul ?
— Reine, il s'agissait de vous sauver, j'ai suivi le commandeur. Le père Elzéar est à la Maisoji-Forle piès de Raymond V.
— JWais maintenant me voici libre; n'allezvous pas revenir avec moi retrouver mon père ?
— Revenir avec vous... non... Reine... je reste avec le commandeur. Domain sans doute
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je vous reverrai. Adieu bien tendrement !... adieu, Reine ! encore adieu !
— De quel air vous me dites adieu, Honorât ! — s'écria la jeune lille, frappée de l'expression presque solennelle des traits du chevalier. — Mais il n'y a aucun danger ; on n'attaquera pas les pirates. Maintenant, à quoi bon rester ?
— Non sans doute — dit Honorât avec embarras— on iie se battra pas ; le commandeur veut seulement s'assurer du départ de ces misérables.
Pierre des Anbiez, ayant donné quelques ordres, s'approcha et prit Reine par la main.
— Vite, vite, mon enfant, embarquez-vous, le soleil baisse. Luquin Trinquctaille va vous prendre à bord de sa polacre ; avant demain malin vous serez dans les bras de votre père. Puis, s'adrcssant au capitaine de la Sainte- Epouvante des Moresques, qui lançait des regards furieux au bohémien, car ce dernier ne quittait \>as des yeux Stcphanelte et affectait de lui parler à voix basse, le commandeur dil ù Luquin :
— Sur ta vie lu réponds de mademoiselle
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des Aubiez. Pars à rinstaiit, lu la conduiras à la Maison Torto, ainsi que les aulifs jeunes filles et sa suivante. . les hoRimes resteront et renforceront l'équipage de ma galère... allons... adieu, Reine, embrassez-moi, mon enfant ; dites bien à mes frères que j'espère demain leur serrer la main.
— Vous espérez, mon oncle ! quel danger y a-t-il donc ?
— Le soleil baisse, embarquez-vous vile — dit le commandeur sans répondre à la question de sa nièce et en la menant aux espales pour la faire descendre dans le canot qui devait la conduire à bord de la polacre.
Pendant que Reine échangeait un dernier regard avec Honorât, le bohémien, toujours impudent et cynique, s'approcha de Luquin. lïadji tenait Stéphanette par la main presque malgré elle.
— Je vous donne cette jolie fille, mon garçon; épousez-là en toute confiance. Hélas! ma pauvre petite, il faut te résigner : je me souviendrai de ta tendresse.
— Comment ! de ma tendresse ! — s'écria Stéphanette indignée.
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— C'est vrai, nous étions convenus de rre rien dire devant cette espèce de cormoran.
— Luquin, à ton canot... — cria le commandeur d'une voix impérieuse.
Force fut donc au digne .capitaine de dévorer ce nouvel outrage el de descendre en toute hâte dans son canot pour y recevoir mademoiselle des Anbiez.
Cinq minutes après, la polacre, gouverner, par Luquin lui-même, faisait voile pour la maison-Forte, ayant à son bord Reine, Stéphanette et deux autres jeunes filles aussi miraculeusement arrachées au sort affreux qui les menaçait.
Lorsque la polacre fut éloignée, le bohémien s'ap])roclia respectueusement du commandeur :
— Pog-Reis a tenu sa |)arole, monseigneur.
— Jetiendrai la mienne. Va m'attendre dans ta chaloupe.
Le bohémien s'inclina et (piilla la galèic.
Pierre des Ani)iez dit au chevalier de Rlinville qu'il devait commander la galère eu son absence.
— \a-. sablier est plein... dans unr dcmi-
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heure, il sera écoulé... Si je ne suis pas revenu à bord... vous entrerez dans la baie, vous attaquerez les pirates selon les ordres que je vous ai donnés : la galère noire combattra la Gallione rouge , le calque combattra l'autre bâtiment.
— On commencera l'attaque sans vous attendre, monsieur le commandeur ? — répéta le lieutenant, croyant n'avoir pas bien compris.
— On commencera le combat sans m'attendre si dans une demi-heure je ne suis pas revenu — répéta le commandeur d'une voix ferme.
Un de ses gens lui apporta son feutre et un grand manteau noir où était écartelée la croix blanche de l'ordre.
Suivi d'Honorat, il quitta la galère, au grand étonnement des chevaliers de l'équipage.
Hadji était au gouvernail de la chaloupe... quatre esclaves maures prirent les rames, l'embarcation vola sur les vagues, qui commençaient à s'enfler sourdement, et s'éloigna rapidement de la galère noire en se dirigeant vers la pointe occidentale de la baie.
Pierre des Anbiez, enveloppé dans son manteau, tourna la tète et jeta un dernier regard sur sa galère comme pour s'assurer de la réalité des événeineuts qui se passaient.
Il se sentait pour ainsi dire entraîné par une force irrésistible à laquelle il obéissait aveuglément presque sans réfléchir.
Après quelques moments de silence :
— Où cet homme attend-il ? — demauda-t-il àlladji.
— Sur la grève, près des ruines de l'abbaye de Saint-Victor, Monseigneur.
— Fais donc ramer tes gens, ils n'avancent pas — dit Pierre des Anbiez dans sa fiévreuse impatience.
— Les vagues sont fortes, le nuage monte, monte, le vent va soufler; la nuit sera mauvaise — dit Hadji à demi-voix...
Absorbé dans ses pensées, le commandeur ne lui répondit pas.
Le soleil allait bientôt jeter ses derniers rayons. ..il fut bientôt complètement obscurci par une large zone de nuages noirs qui, d'abord posants et immobiles à l'horizon, commencèrent à s'avancer avec une effrayante rapidité.
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Quelques coups de tonnerre sourds et lointains, phénomènes assez communs durant les hivers de Provence, annoncèrent un de ces brusques ouragans si fréquents dans la Méditerranée.