CHAPITRE XL
Les images amoncelés à roccideiit envahissaient rapidement le ciel jusqu'alors serein.
Lemurniure croissant des vagues, le mugissement plaintif du vent qui s'élevait, les roulements lointains du tonnerre, tout annonçait une formidable tourmente.
La chaloupe atteignit le rivage, une grève solitaire... cernée de blocs de granit rongea tre.
Le commaudiHU' cl Honorât mirent pied à terre. Madji les |)réccda de quebjues pas, s'arrêta et dit à Pierre des Anbiez :
— Monseigneur, suivez ce sentier creusé
dans le i-oc, bientôt vous arriverez aux ruines de l'abbaye de Saint- Victor. Pog-Rcis vous y attejid.
Sans répondre à Hadji, Pierre des Anbiez s'engagea résolument dans une sorte de crevasse formée par une déchirure du rocher et à peine assez large pour qu'un homme pût y passer.
Honorât, non moins courageux, le suivit en réfléchissant qu'un traître placé sur la crête de l'un des deux rochers entre lesquels ils se glissaient plutôt qu'ils ne marchaient, pouvr.it les écraser en faisant rouler sur eux quelquesunes des pierres énormes qui couronnaient les escarpements.
La tempête approchait... approchait.
Les grandes voix du vent, de la mer, qui grondaient de plus en plus, éclatèrent enfin avec fureur dans l'immensité.
Du haut des nuages, la voix tonnante de la foudre leur répondit... la lutte commença entre la nature et les éléments.
Le commandeur marchait à grands pas. Il voyait dans ce violent orage un présage de plus ; il lui parut que \i\ vengeance céleste
s'entourait d'une mjijesté terrible... pour le frapper.
Plus il y rélléchissait, plus le songe étrange que lui avait raconté le bohémien lui apparaissait comme une manifestation de la volonté divine.
Par un de ces phénomènes ordinaires de la pensée, en une seconde, Pierre des Anbicz embrasssa d'un souvenir toute la sanglante tragédie de son amour avec madame de Montreuil... la naissance de son malheureux enfant; la mort d'Emilie, le meurtre de sou mari ; tout lui revint à la mémoire avec une aussi effrayante précision que si son crime eût été commis la veille.
L'étroit passage qui serpentait à travers les rochers s'élargit un peu ; le commandeur et Honorât sortirent de cette muraille de granit et se trouvèrent en face des ruines de l'abbaye Saint-Victor.
Ils ne virent personne en cet endroit.
Le bassin intérieur de la baie formait une nn.se profonde.
Au sud, eUc! était fermée par Içs rochers du milieu desquels le commandeur venait de
328 JE COMMA.NDEIJR DE iMALTE.
sortir ; an iiord et à l'ouest, par les bâtiments à demi détruits de l'abbjiyc ; à l'est on découvrait la rade où étaient mouillées les iiaux galères des pirates.
La masse imposante des ruines de l'abbye , ses débris d'arceaux, ses lourdes oisives, ses tourelles à demi écroulées et couvertes de lierre, dessinaient leurs lignes tristes et grises sur les nuages noirs qui s'abaissaient de plus en plus.
Un jour blafard, qui n'était ni la lumière ni l'obscurité, jetait une étrange et sinistre clarté sur les rochers, sur les ruines, sur la grève, sur la mer.
Les vagues mugissaient, le vent rugissait, la foudre grondait... Personne ne paraissait.
Honorât, malgré son courage, fut frappé du spectacle lugubre et désolé qui s'offrait à sa vue.
Debout, enveloppé dans son long manteau noir, la ligure sinistre et contractée, le commandeur semblait évoquer les mauvais esprits.
D'une voix émue et sépulcrale, par trois ibis il api.ela : Pog-Keis !! Tog-Reis 1! rog-Ueis!!...
Personne ne répondit.
LIi COMBAT. 529
Une chouette énorme poussa un eri funèbre et s'envola pesamment d'une voûte , massive comme une arche de poul, qui servait jadis d'entrée au cloître.
— Personne ne vient — dit Honorât. — Ne caaignez-vous pas une embuscade , monsieur le commandeur ; peut-être avez-vous été trop confiant dans la parole de ces misérables ?
— La vengeance divine revêt toutes les formes— répondit Pierre des Anbiez.
II letomba dans son silence ; il regardait machinalement d'un air de sombre distraction la pesante arcade qui autrefois conduisait au cloître, et dont l'intérieur était noyé d'ombre.
Tout-à-coup un pâle éclair d'hiver jeta sa flamme sulfureuse sur cette arche et l'illimiina d'une lueur livide.
La foudre éclata ; par un hasard étrange, à ce moment même, deux hommes sortirent de l'obscurité de la voûle et s'avancèrent à pas lents vers le commandeur et vers Honorât de Berrol.
C'était Pog... c'était Krèbe...
Pog tenait <l<- la main droite une épée nue: le brasgauclie passé autour du cou d'Lrèbe,il
s'appuyait doucement sur lui, comme un père se serait appuyé sur son fils.
Erèbe tenait aussi une épée nue à la main droite.
Tous deux s'avancèrent à pas lents vers le commandeur et Honorât.
Pierre des Anbiez resta pétrifié.
Sans dire un mot, il se rejeta vivement en arrière, saisit le bras du cbevalier de Berrol , et lui montra du doigt Pog et Erèbe, d'un geste épouvanté.
Malgré la cbangement apporté par les années dans les traits de Pog, le commandeur reconnaissait en lui M. de Montreuil, le mari d'Emilie ; l'homme qu'il croyait avoir tué et dont il avait conservé le portrait par expiation.
— Les morts sortent-ils du tombeau ? — dit-il à voix basse en entraînant Honorât et en reculant d'un pas à mesure que Pog avançait d'un pas...
Le chevalier de Berrol ignorait tout ce qu'il y avait de terrible dans cette tragédie; mais il se sentit secrètement troublé , moins de l'apparition des deux pirates que du visible effroi
du commandeur dont l'intrépidité était si reconnue.
Pour ajouter au sombre aspect de cette scène, la tempête augmenta de violence, la l'oudre tonna plus fréquemment encore.
Pog s'arrêta.
— Me reconnais-lu, me reconnais-tu? — dit-il au commandeur.
— Si tu n'es pas un fantôme, je te recon* nais — répondit le commandeur, en attachant sur le mari d'Emilie un regard fixe et stupéfait.
— Te souviens-tu delà malheureuse femme dont tu as été le meurtrier ?. . .
— Je m'en souviens. ..je m'en souviens, je m'accuse — et le commandeur se frappait la poitrine avec contrition.
Aces mots prononcés à voix basse par Pierre des Anbiez, Erèbe, dont les traits exprimaient une rage désespérée, leva son épée et vouhit se précipiter sur le commandeur.
Pog le retint d'une main ferme et lui dit: — Pas encore.
Erèbe appuya la pointe de son épée pai" terre et leva les veux au ciel.
— Tu me dois une sanglante réparation — dit Pog.
— Ma vi(3 t'appartient. Je ne lèverai pas mon épée sur toi — répondit le commandeur en baissant la tète.
— Tu as accepté le combat... J'ai ta parole... "Voici ton adversaire — il montra Erèbe... — Voici le mien — Il montra Honorât.
— L'épée à la main, donc — s'écria le chevalier de Berrol qui voulait à tout prix mettre fin à cette scène qui, malgré lui, le glaçait d'effroi.
Il s'avança vers Pog.
— Eux d'abord, nous ensuite — répondit Pog.
— A l'instant, à l'instant — s'écria Honorât— Tépéeà la main !
Pog, s'adressantà Pierre des Anbiez, lui dit d'un ton impératif: — Ordonne à ton second d'attendre l'issue de ion combnl avec le jeune capitaine.
— Chevalier, je vous en prie — dit le comniandeur avec résignation.
— Défends donc ta vie, meurtrier ! — s'écria
Lt LOAIBAT. 555
Érèbc eii s'avauçant l'épée haute contre Pierre des Aiibiez.
— Mais, c'est un enfant ! — dit ce dernier, en regardant son adversaire avec une sorte de compassion méprisante.
— Ta mère ! la mère ! — dit tout bas Pog à Érèbe.
— Oui.. . un enfant... l'enfant de ceux dont tu es le meurtrier — s'écria le malheureux en frappant le commandeur à la figure du plat de son épée.
Le visage livide (lu vieux soldat devint pourpre ; emporté par l'outrage, il se précipita sur Érèbe en disant : — Seigneur, que ta volonté s'accomplisse...
Alors... alors... une lutte parricide s'engagea.
Et comme si la nature entière se fiU soulevée d'horreur à la vue de cft abominable spectacle, robscuiilé devint profonde.
La foudre sillonna les nues , la tempête déchaîna ses fureurs, les rochers semblèrent tiembler sur leur base...
Et le combat parricide continuait toujours avec acharnement.
534 lE COMMANDEIR DE MALTE.
Les mains jointes, Pog se repaissait avec une avidité féroce de cet affreux spectacle.
— Enfin... depuis vingt ans... je goûte un moment de vrai , d'ineffable bonheur... Foudre... tonne!!! tempête... éclate !!! la nature entière prend part à ma vengeance ! — s'écriat-il avec uiîe joie sauvage.
Honorât, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'il ressentait, s'écria éperdu :
— Je ne sais pourquoi ce combat me fait horreur... Assez... assez...
Il voulut se jeter entre Pierre des Anbiez et Ëièbe.
Pog, doué dans le moment d'une force surhumaine, saisit Honorât , paralysa ses mouvements, en disant à voix basse, et avec un accent féroce.
— Et ma vengeance ! ! !
— Erèbe tomba
— Pierre des Anbiez, tu as tué ton fils, vois ces lettres... vois ces portraits ! — s'écria Pog d'une voix retentissante qui domina l'ouragan et il jeta aux pieds du commandeur le coffret dérobé par Hadji chez Peyroij.
Tout à coup la foudre éclata avec des fracas impossibles à rendre.
Le ciel , la baie , les ruines , les rochers , la mer parurent en feu.
Une épouvantable explosion fit trembler le sol, une partie desruincs de l'abbaye s'écroula, tandis qu'une trombe de vent, enlevant , refoulant, brisant tout sur son passage, enveloppa toute la baie dans son irrésistible et gigantesque tourbillon