POG ET ÉRÈBE
conduire à Tripoli. Lorsque cet artiste eut perfectionné Érèbe dons son art , Pog le fit mettre à la chaîne où il mourut.
Pog, dans son impie et cruelle expérimentation , voulant faire parcourir à sa victime tous les degrés de l'échelle du mal , depuis le vice jusqu'au crime, s'était donc plu à donner à ce malheureux enfant des connaissances nombreuses.
Pog croyait qu'avec une intelligence vulgaire on restait un scélérat vulgaire ; Pog croyait qu'une fois dans une voie perverse on la parcourait avec d'autant plus d'audace et de méchanceté , que les ressources de l'esprit étaient plus nombreuses.
Dans son abominable système , les arts , au lieu d'élever l'àme d'Érèbe , devaient la matérialiser en développant outre mesure le besoin de jouissances sensuelles.
Quand les prodiges de la peinture ou de la musique n'emportent pas l'àme dans les plaisirs infinis de l'idéal; quand on n'y cherche qu'une mélodie plus ou moins harmonieuse à l'oreille , qu'une forme plus ou moins séduisante pour les yeux, les arts dépravent l'homme au lieu de le grandir.
Certes , il fallait que Pog eût une bien terrible vengeance à tirer de l'humanité , il fallait même que sa misanthropie participât de la folie, pour qu'il eût la cruauté sacrilège de dénaturer, de dégrader une âme jeune et candide !
Aucun scrupule ne le retint... Autant un père met
de tendre circonspection à écarter de l'esprit de son lils les pensées dangereuses, amant il encourage ses instincts généreux , autant il combat ceux qui sont bas et funestes , autant Pog mettait d'épouvantable persistance à fausser, à pervertir ce malheureux enfant , à exalter ses mauvaises pensées.
11 en est de certaines organisations morales comme de certaines organisations physiques , on peut les affaiblir, les étioler, mais on parvient difficilement à les ruiner complètement, tant leur germe vital est sain et vigoureux.
11 en fut ainsi d'Ërèbe. Par un hasard providentiel, les funestes enseignements de Pog n'avaient encore, pour ainsi dire , rien altéré d'essentiellement organique dans le cœur de ce malheureux enfant.
Le singulier instinct de contrariété particulier à la jeunesse le garantit de beaucoup de dangers. La facilité avec laquelle il aurait pu , à peine adolescent , se livrer à tous les excès , les odieux encouragements qu'on osait même lui donner, suffirent presque à le préserver de précoces désordres.
En un mot , l'élévation naturelle de ses sentiments lui faisait impatiemment rechercher les émotions nobles , pures , douces , dont on voulait l'éloigner.
Malheureusement la fatale influence de Pog n'avait pas été absolument vaine.
Le caractère ardent d'Érèbe en conserva une fatale empreinte.
S'il avait par moments des élans passionnés vers le
POG ET ÉRLBF,. 59
bien , s'il luttait souvent contre les détestables conseils de son tuteur, l'habitude de la vie guerrière et aventureuse qu'il menait depuis l'âge de douze à treize ans, l'impétuosité de son caractère , la fougue de ses passions, l'entraînaient souvent dans de fâcheux excès.
Dès sa plus tendre jeunesse , Pog l'avait emmené avec lui dans ses courses, et le courage , la témérité naturelle d'Érèbe s'étaient vaillamment révélés dans plusieurs combats.
Instruit par l'expérience et par la pratique , il avait aussi appris avec une grande facilité le métier de marin; le but constant de Pog avait été d'inculquer à Érèbe une haine profonde et incurable contre les chevaliers de Malte , il les lui avait toujours montrés comme les meurtriers de sa famille , à lui Érèbe , lui promettant de lui dévoiler un jour ce sanglant mystère.
Rien n'était plus faux. Pog n'avait aucune notion sur les parents de cet orphelin ; mais il voulait pour ainsi dire perpétuer en lui la haine invétérée qu'il portait aux chevaliers de la religion.
Erèbe combla ses vœux ; un ardent désir de vengeance se développa dans sa jeune âme contre les soldats du Christ qu'il croyait les meurtriers de sa famille.
Sous d'autres rapports , Érèbe donnait moins de satisfaction à Pog. La férocité à froid le révoltait, il se sentait quelquefois douloureusement ému à la vue des souffrances humaines.
Pog avait remarqué que l'ironie était une arme t»uis-
santé el infaillible pour combattre l'élévation naturelle du caractère (TÉrèbe.
En le comparant à un clerc , à un chrétien tonsuré , en l'accusant surtout de faiblesse et de lâcheté , il poussait souvent le malheureux enfant à des actes coupables.
La scène des roches d'Ollioules , où Érèbe vit Reine pour la première fois , est une preuve frappante de cette lutte constante entre- ses bons penchants naturels et les mauvaises passions que lui inspirait Pog.
Le premier mouvement d'Erèbe avait été de courir au secours de Raymond V, et de répondre avec une vénération presque fdiale à l'élan de gratitude de ce vieillard, de se croire enfin payé de sa généreuse conduite par la satisfaction de sa conscience, par le regard reconnaissant de la jeune fdle...
Une amère raillerie de Pog , une grossière plaisanterie de Trymalcion , changèrent ces nobles émotions en une velléité sensuelle , en un dédain profond pour la courageuse action dont il venait de s'honorer.
Malgré les plaisanteries cyniques des deux pirates, l'image enchanteresse de Reine fit une profonde ira pression sur Érèbe.
11 n'avait jamais aimé, son cœur n'avait jamais pris part aux grossiers plaisirs qu'il avait cherchés parmi les esclaves que le hasard de la guerre jetait entre ses mains.
Pog et Trymalcion ne furent pas longtemps sans s'apercevoir d'un certain changement dans le caractère d'Erèbe.
POG ET EREBE. Ct
Quelques paroles indiscrètes apprirent à Pog combien ce premier amour prenait d'influence sur ce jeune homme ; le pirate craignit les suites de cette passion ; en élevant le cœur d'Érèbe, l'amour pouvait le faire rougir de l'abominable vie qu'il menait, et réveiller en lui de généreuses passions. Pog résolut donc de tuer cet amour par la possession, et proposa à Érèbe d'enlever Reine de vive force.
Il rencontra chez le jeune pirate une vive résistance. Erèbe trouvait ce rapt odieux, il voulait être aimé ou se faire aimer.
Pog proposa un moyen terme; il flatta outre mesure l'amour-propre d'Érèbe. il lui prouva qu'il devait avoir fait une profonde impression sur le cœur de la jeune fille, mais qu'il fallait par des moyens mystérieux entretenir, exalter le souvenir qu'elle garderait nécessairement du sauveur de' son père. Puis , quand Érèbe aurait la certitude d'être aimé , il paraîtrait, offrirait à la jeune fdle de l'enlever, et se retirerait si elle n'acceptait passes offres.
Ce plan, que Pog se proposait de modifier à l'endroit du dénouement, satisfit Érèbe. Nous avons vu qu'il fut en partie exécuté à la Maison-Forte.
Un More qui avait accompagné sur mer le jeune pirate depuis son enfance, et qui lui était très-attaché, dut s'introduire mystérieusement dans le château des Anbiez.
Cet homme était le bohémien qu'on a vu à la Maison-Forte ; il accompagnait Érèbe lors de l'audacieux