‹ Le commandeur de Malte (volume 3)Chapitre 17 sur 47 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

11 portait un simple costume de marin , qui faisait encore valoir sa grâce et sa beauté.

— Voilà notre amoureux transi , notre modeste soupirant, dit Trymalcion en le voyant.

Pour toute réponse , le jeune marin , sensible à cette plaisanterie , jeta son caban brodé de soie de couleur au nain nègre, donna un baisera Peau-decygne, caressa le menton (VOrangine , et, prenant sur la table une coupe d'argent, il la tendit à Trymalcion , en s'écriant :

— A la santé de Reine des Anbiez , la future favorite de mon harem !

— Pog jeta un coup d'oeil perçant sur Érèbe , et dit de sa voix lente et creuse :

— Ces paroles viennent des lèvres , son cœur démentira ce langage.

— Vous vous trompez , maître Pog ; débarquez seulement vos démons sur la grève de la Ciotat , vous verrez si l'éclat des flammes qui grilleront les Français dans leur tanière m'empêchera de suivre Hadji au château de ce vieux Provençal.

— Et une fois dans ce château , que feras-tu , mon garçon, dit Trymalcion d'un air moqueur; tu demanderas à la belle infante si elle n'a pas un écheveau de soie à dévider , ou si elle veut te permettre de tenir son miroir pendant qu'elle se peignera !

— Sois tranquille, Outre-Pleine, j'emploierai bien mon temps, je lui cbanterai la chanson de l'Emir, chanson digne de Béni- Amer , que ce renard d'Hadji lui a fait si bien écouter.

— Et si le vieux Provençal trouve ta voix déplaisante , il te donnera les étrivières , comme à un enfant mal appris, mon garçon , dit Trymalcion.

— Je répondrai au vieux gentilhomme en emportant sa fille dans mes bras , et en lui chantant ce vers d'Hadji :

Jusqu'à seize ans, la fille appartient à son père. A seize ans , elle appartient à l'amant.

— Et si le bonhomme insiste , tu lui diras ton dernier mot avec ton kangiar pour finir la conversation ?

— Cela est de rigueur , Vide-Coupe ; qui enlève la

fille , tue le père , ajouta Érèbe avec un sourire sardonique.

Trymalcion hocha la tète et dit à Pog qui semblait de plus en plus absorbé dans ses sombres pensées :

— Le jeune paon se moque de nous , il raille , il fera quelque bergerade avec celte fille.

— L'espion français est-il revenu des îles? demanda Pog à Érèbe.

— Pas encore , maître Pog , répondit le jeune marin; il est parti avec son bâton et sa besace , déguisé en mendiant; avant une heure, sans doute, il sera ici. En vain je l'ai attendu ; voyant qu'il n'arrivait pas, je suis venu dans ma caique ; le canot qui l'a débarqué sur le rivage le ramènera ici. Mais atlaqueronsnous la Ciotat ou Marseille , maître Pog?

— Marseille... à moins que le rapport de l'espion ne me fasse changer d'avis , dit Pog.

— Et en revenant ne nous arrêterons-nous pas un moment à la Ciotat ? demanda Érèbe , Hadji nous attend.

— r-Et ta belle aussi , mon garçon. Ah !... ah! tu es plus impatient de voir ses beaux yeux que la gueule béante des canons du château , dit Trymalcion , et lu as raison. Je ne te fais pas un reproche.

— Par les croix de Malte que j'abhorre ! s'écria Érèbe avec impatience , j'aimerais plutôt ne voir jamais cetle jolie fille dans la cabine de mon chebek que de ne pas jeter aussi mon cri de guerre à l'attaque de Marseille... Maître Pog sait que dans tous nos combats

conlre les Français ou contre les galères de la religion, mon bras, quoique jeune , a porté de rudes coups.

— Sois tranquille... que nous attaquions ou non Marseille , lu pourras approcher de la Ciolat avec ton chebek et enlever ton infante ; je ne te laisserai pas perdre cette nouvelle occasion de damner ton âme, mon doux enfant , dit Pog avec un rire sinistre.

— Mon âme? Vous m'avez dit qu'il n'y avait pas d'âme... maître Pog, reprit le malheureux Erèbe avec une insouciance railleuse.

— Tu ne vois pas , mon garçon , que maître Pog plaisante, dit Trymalcion ; quant à l'âme s'entend, car pour ta belle!... Sardanapale ! nous l'enlèverons; les peines d'Hadji et tes galanteries mystérieuses ne seront pas perdues, quoiqu'à mon avis tu aies eu tort, pour plaire à cette Omphale , de te faire aussi romanesque qu'un ancien More de Grenade... Encore quelques enlèvements, mon doux enfant, et tu sentiras qu'il vaut mieux dompter violemment la résistance d'une pouliche sauvage que de la vaincre à force de douceur et de soins... Mais à ton jeune palais il faut encore du miel et du lait. . . Plus tard , tu en viendras aux épices.

— Vous me flattez, Trymalcion, en me comparant à un More de Grenade, dit Érèbe avec amertume ; ils étaient nobles et chevaleresques, et non de vrais bandits comme nous.

— Des bandits ? L'entendez- vous , maître Pog? Cela est encore à moitié dans sa coquille et ça vient parler des bandits? Et qui diable t'a dit que nous étions des

bandits? Voilà comme on abuse la jeunesse , coin:, e on la trompe , comme on la corrompt. Mais parlez-lui donc , maître Pog !... Des bandits! A boire , Peau-decygne , pour avaler ce mot ! Tudieu , des bandits !

Érèbe semblait assez peu touché de la grotesque colère de Trymalcion.

Maître Pog leva lentement la tête , et lui dit avec une ironie amère :

— Bien... bien... mon doux enfant... tu as raison de rougir de notre métier ; à mon retour à Tripoli , je t'achèterai une boutique près la porte du port : c'est le meilleur quartier marchand ; là , lu vendras en paix du maroquin blanc , des tapis de Smyrne, des soieries de Perse et des plumes d'autruche. C'est un tranquille et honnête métier, mon doux enfant, tu pourras y amasser quelque bien et aller ensuite t'établir à Malle dans le quartier des juifs ; là tu prêteras ion argent au denier cinquante aux chevaliers endettés. Ainsi, tu te vengeras de ceux qui ont égorgé ton père et ta mère , en empochant leur argent. C'est plus lucratif et moins dangereux que de te payer avec leur sang.

— Maître ! ! ! s"écria Érèbe , les joues pourpres d'indignalion.

— Le seigneur Pog a raison , reprit Trymalcion , mieux vaut être le vampire qui suce impunément le sang de sa proie endormie que le hardi faucon qui l'attaque au soleil.

— Trymalcion, prends garde! s'écria le jeune hcinme irrité.

— Et qui sait , reprit Pog, si le hasard ne fera pas tomber sous ta main usuraire le chevalier qui a massacré ta vieille mère , ton noble père !

— El reconnaissez la main vengeresse de la Providence ! s'écria Trymalcion , l'orphelin devient le créancier de l'assassin... sang et massacre!!! mort et agonie !!! Ce fils vengeur assouvit enfin sa rage... en faisant endosser la robe jaune des débiteurs insolvables au meurtrier des siens!

A ce dernier sarcasme , la colère d'Érèbe l'égara tellement qu'il saisit Trymalcion à la gorge, et leva sur lui un couteau de table.

Sans le poignet de fer de Pog qui lui tint la main serrée comme dans un élau , le gros pirate était, sinon tué , du moins dangereusement blessé.

— Par Éblis et ses ailes noires, maître, prenez garde, si vous êtes jaloux du coup que j'allais porter à ce pourceau , c'est à vous que je m'adresserai , s'écria Érèbe en voulant s'échapper des mains de Pog.

Peau-de-cygne et Orangine se sauvèrent en poussant des cris aigus.

— Voilà ce que c'est que de gâter les enfants, dit Pog avec un sourire dédaigneux, en abandonnant enfin la main d'Érèbe.

— El de les laisser jouer avec des couteaux , reprit Trymalcion, en ramassant le couteau qu'Erebe avait laissé tomber dans la lutte.

Un regard de Pog l'avertit qu'il ne fallait pas pousser le jeune homme hors de toutes mesures.

— Auriez-vous donc des velléités de tuer celui qui vous a élevé, doux enfant? dit ironiquement Pog ; voyons, vous avez votre poignarda votre ceinture, frappez...

Érèbe le regarda d'un air sombre, et lui dit avec un ricanement farouche :

— C'est donc au nom de la reconnaissance, que vous me demandez d'épargner votre vie ? Pourquoi m'avezvous donc prêché l'oubli des bienfaits et le souvenir des injures ?

Malgré son impudence , Trymalcion regarda Pog d'un air interdit, ne sachant comment son compagnon répondrait à la question.

Pog jeta sur Érèbe un regard de mépris écrasant , et lui dit : — Je voulais l'éprouver en te parlant de reconnaissance. Oui , l'homme véritablement brave oublie les bienfaits et ne se souvient que des injures... je t'ai fait la plus sanglante injure, je t'ai dit que tu n'avais pas le cœur de venger la mort des tiens... tu aurais déjà dû me frapper... mais tu es lâche...

Erèbe lira rapidement son poignard , et le leva sur le pirale avant que Trymalcion ait pu faire un pas.

Pog, calme, impassible, tendit sa poitrine, et ne sourcilla pas.

Deux fois Érèbe leva son arme , deux fois son bras retomba , il ne pouvait se résoudre à frapper un homme sans défense.

11 baissa la tête d'un air accablé.

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