EUGÈNE SUE. — TOME II
Pog se rassit, et dit à Erèbe d'une voix impérieuse et sévère :
— Enfant , ne cite donc plus des maximes dont tu comprends peut-être le sens... mais que ton faible cœur ne peut pas mettre en pratique... Écoute-moi une fois pour toutes. Je te fais le champ libre... Je t'ai recueilli sans pitié... Je ressens pour toi, comme pour tous les hommes, autant de haine que de mépris. . . Je t'ai dressé au pillage et au meurtre, comme je me serais amusé à dresser un jeune loup au carnage , afin de pouvoir te lancer un jour sur mes ennemis. J'ai tué tous les chevaliers de Malte français qui sont tombés entre mes mains... parce que j'ai contre cet ordre une épouvantable vengeance à exercer.. . Je t'ai appris que ta famille avait été massacrée par eux , dans l'espoir d'exciter ta rage et de la tourner contre ceux que j'exècre... Tu m'as déjà servi... dans un combat, lu as tué deux caravanistes de ta main... je ne t'en sais aucun gré... tu croyais venger ta mère et ton père... Je tiens à toi comme on lient à un bon cheval de guerre; tant qu'il vous sert on l'éperonne et on le pousse à travers la mêlée ; quand il faiblit on le vend... Ne te crois donc lié en rien envers moi... Tue-moi si tu peux... Si lu n'oses pas en face... agis en traître... tu y réussiras peut-être.
En entendant ces effroyables paroles , Erèbe croyait rêver.
S'il ne s'était jamais abusé sur la tendresse de Pog, il croyait, au moins, que cet homme ressentait pour lui
CONVEKSATKlN. 7.i
uu faible intérêt, l'intérêt qu'inspire toujours uu pauvre enfant abandonné à celui qui en a pris soin. Le faroucbe aveu de Pog ne lui laissait aucun doute. Ces détestables maximes étaient trop d'accord avec le reste de sa vie pour que le malheureux jeune homme n'en reconnût pas l'effrayante réalité.
Ce qui se passa dans son cœur fut inexplicable. Il lui sembla tomber dans quelque sanglant et profond abîme. Les pensées qui l'accablèrent en foule tenaient «lu vertige.
Ses tendres et généreux instincts tressaillirent douloureusement, comme si une main de fer les eût arrachés de son cœur.
Après un premier moment d'abattement , la détestable influence de Pog reprit le dessus.
Érèbe voulut lutter de cynisme et de barbarie avec cet homme.
Il redressa son front pâle , un sourire ironique plissa ses lèvres.
— Tu m'as éclairé, maître Pog ; jusqu'ici, ma haine des soldats du Christ n'était pas entrée assez avant dans mon cœur ; jusqu'ici, je ne voulais leur mort que parce qu'ils avaient tué mon père et ma mère ; si je ne leur faisais pas merci , je les combattais épée contre épée, galère contre galère. Mais maintenant, maître, armés ou désarmés, jeunes hommes ou vieillards, loyalement ou honteusement, j'en tuerai tant que j'en pourrai tuer... sais-tu pourquoi, maître? sais-tu pourquoi?
-,(i LE COMMANDEUR DE MALTE.
— Sa tête s'égare, dit tout bas Trymalcion.
— Non , il dit ce qu'il oent , reprit Pog. Eh bien î pourquoi cette belle haine , enfant? ajouta-t-il.
— Parce que, en me rendant orphelin, ils m'ont mis en ta puissance et que tu m'as fait ce que je suis...
Il y eut dans l'expression des traiis d'Érèbe quelque chose qui révélait une haine si implacable que Trymalcion dit encore tout bas à Pog :
— Il y a du sang dans son regard.
Érèbe, quoique exaspéré par le mépris haineux de Pog . n'osa pas se venger; il se sentait dominé par un sentimentde reconnaissance involontaire pour l'homme qui l'avait élevé ; le malheureux enfant sortit de la chambre d'un air désespéré.
— Il va se tuer! s'écria Trymalcion.
Pog haussa les épaules.
Quelques moments après , au milieu du silence des deux convives, on entendit le bruit de rames qui frappaient l'eau.
— Il regagne son chebek , dit Trymalcion.
Sans lui répondre, Pog sortit de la chambre et alla vers la proue.
Il était tard.
Le vent semblait un peu calmé ; les forçats dormaient sur leurs bancs.
On n'entendait que les pas réguliers des spahis qui se promenaient sur le coursie et dans les couroirs.
Pog , appuyé sur les bandins de poupe , regardait la mer en silence.
Tryraalcion , malgré sa corruption , malgré son cynisme et sa méchanceté, avait été ému de cette scène.
Jamais peut-être la cruelle monomanie de Pog ne s'était révélée dans un jour plus effrayant.
Trymalcion éprouvait un certain embarras à engager la conversation avec son silencieux compagnon. Enfin , s'approchant de lui après quelques hem !... hem !... et de nombreuses hésitations , il lui dit :
— Le temps parait assez beau , ce soir , maître Pog.
— Votre remarque est pleine de sens , Trymalcion.
— Tenez , au fait, au diable la honte ! Je ne savais comment vous dire... que vous êtes un terrible homme, maitre Pog; vous rendrez ce pauvre étourneau fou... Quel diable de plaisir trouvez-vous à tourmenter ainsi cejeune homme ? Un beau jour, il vous quittera.
— Si tu n'étais pas un homme incapable de me comprendre, Trymalcion... je te dirais que ce que j'éprouve pour ce malheureux est étrange , dit Pog. Oui , cela est étrange , reprit Pog en se parlant à luimême. Quelquefois, je sens en moi se soulever, contre Erèbe, des colères furieuses., des ressentiments aussi implacables que s'il était mon ennemi le plus mortel. D'autres fois, c'est une indifférence de glace. . . D'autres fois... je me sens pour lui comme de la compassion... je dirais de l'affection si ce sentiment pouvait maintenant entrer dans mon àme... Alors... le son de sa voix... oui , surtout le son de sa voix... son regard...
éveille en moi. . . des souvenirs. . . oh ! . .. des souvenirs. . . d'un temps... qui n'est plus.
En prononçant ces derniers mots , Pog avait parlé presque indistinctement.
Trymalcion s'était senti presque ému de l'accent de son farouche compagnon.
La voix de Pog, ordinairement railleuse et dure , venait de s'adoucir presque jusqu'à la plainte.
Trymalcion, stupéfait, s'approchait de Pog pour lui parler ; il recula effrayé en le voyant tout à coup lever ses deux poings vers le ciel d'un air de menace, et en l'entendant pousser un cri à la fois si douloureux , si menaçant, si désespéré, qu'il n'avait rien d'humain.
— Maître Pog... qu'avez-vous?... qu'avez-vous?... dit Trymalcion.
— Ce que j'ai ! s'écria-t-il presqu'en délire, ce que j'ai?... Tu ne sais donc pas... que cet homme... qui est là... devant toi... qui rugit de douleur... qui pousse la cruauté jusqu'à la folie... qui ne rêve que sang et massacre... que cet homme a été béni de tous... a été aimé de tous... parce qu'il était bon... généreux. Tu ne sais pas... oh ! non, tu ne sais pas... tout le mal qu'il a fallu lui faire, à cet homme, pour l'exalter jusqu'à la rage qui le possède !
Trymalcion restait de plus en plus stupéfait d'un langage qui contrastait si singulièrement avec le caractère habituel de Pog.
11 tâchait , malgré l'obscurité, de démêler l'expression de sa physionomie.
CONVERSATION. TJ
Après un long silence, il entendit retentir le rire sec et strident du pirate. — Eh !... eh !... compère, dit ce dernier avec le ton d'ironie qui lui était familier, on a raison de dire que la nuit... les chiens fous aboient à la lune !... Avez-vous compris un mot à toutes les sottises que je viens de vous débiter là? J'aurais été bon acteur, sur ma foi, ne trouvez-vous pas, compère?
— Je n'ai pas compris grand'chose, en effet, maître Pog ; sinon que vous n'avez pas toujours été ce que vous êtes... Nous en sommes tous là... j'étais cuistre de collège avant d'être pirate.
Pog, sans lui répondre, lit un geste de la main pour lui commander le silence. Puis, écoutant avec attention du côté de la mer, il dit : — J'entends un canot, ce me semble.
— Sans doute, dit Trymalcion.
Un des hommes de guet sur les rambades poussa trois cris bien distincts, le premier séparé des deux derniers par un assez grand intervalle ; les deux derniers, au contraire, rapprochés l'un de l'autre.
Le patron du canot répondit à ce cri d'une manière opposée; c'est-à-dire, qu'il poussa d'abord deux cris très-précipités suivis d'un cri plus prolongé.
— Ce sont des gens du chebek et l'espion, sans doute, dit Trymalcion.
En effet , le canot aborda bientôt aux espales. L'espion monta sur le pont de la galère.
— Quelles nouvelles d'Hières ? lui dit Pog.
— Mauvaises pour Marseille, capitaine ; les galères
du marquis de Brézé, venant de Naples, y ont mouillé avant-hier.
— Qui t'a dit cela?
— Deux patrons de barque... J'étais entré demander l'aumône dans une hôtellerie , et les patrons ont donné cette nouvelle... des muletiers arrivant de l'Ouest avaient entendu dire la même chose à Saint- Tropez.
— Et sur la côte, que! bruit ?
— On est en alarme du côté de la Ciolat. Pog fit un signe de la main, l'espion se retira.
— Que faire, maître Pog? s'écria Trymalcion, il n'y a que des coups à gagner à Marseille, l'escadre de galères du marquis de Brézé défend le port. Attaquer l'ennemi mal à propos , c'est lui faire du bien au lieu de lui faire tort ; nous n'aurons rien à faire à Marseille.
— Rien, dit maître Pog.
— Alors, la Ciotat nous tend les bras... ces pourceaux de citadins sont , il est vrai , en alarme, Sardanapale ! Qu'importe ! les oisillons tremblent aussi quand ils voient l'épervier prêt à fondre sur eux ; mais leurs terreurs rendent elles ses ongles moins aigus , son bec moins tranchant? Qu'en dites-vous, maître Pog?
— A la Ciolat, demain au coucher du soleil , si le vent cesse. Nous surprendrons ces gens au milieu d'une fête, nous changerons leurs cris de joie en cris de mort ! dit Vos d'une voix sourde.
— Sardanapale ! . . . ces citadins ont, dit-on, la poule aux œufs d'or cachée dans leur masure... On dit le couvent des Minimes rempli de vins précieux, sans compter qu'à la Noël les fermiers de ces riches fainéants leur apportent l'argent de leurs fermages; nous trouverons leur caisse bien garnie.
— A la Ciotat , dit Pog , le vent peut changer cap pour cap. Je vais retourner à bord de la Gallione rouge au premier signal, imitez ma manœuvre.
— C'est dit, maître Pog , répondit Trymalcion.
Pendant que les pirates, embusqués dans celte baie solitaire, se préparent à attaquer et à surprendre les habitants de la Ciotat , nous retournerons au cap de l'Aigle, où nous avons laissé le guetteur occupé à organiser la défense de la côte.