‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 12 sur 29 · LE GREFFIER · texte numérisé non relu

LE GREFFIER

droite; et de Toeil droit, s'il voulait le faire aller à gauche. En s'approchant du greffier et de sa suite , le bohémien prit l'ane par une de ses longues oreilles pendantes , et l'arrêta net.

— Pourriez-vous, messeigneurs — dit respectueusement le bohémien au greffier — pourriez-vous me dire si je suis encore loin de la villedelaCiotat?

Le greffier, regardant sans doute comme indigne de lui de répondre à cet homme, fit un geste dédaigneux et dit à son scribe : — Clerc, répondez-lui — et passa.

— La bouche est la maîtresse , l'oreille est l'esclave — dit le bohémien en s'inclinant humblement devant le clerc.

Celui-ci gonfla ses joues maigres, prit un air superbe, se campa sur sa mule d'un air triomphant, et dit au valet qui le suivait , en montrant le bohémien.

— Laquais, répondez-lui... — et passa outre.

Petit Jean , plus compatissant, dit au vagabond qu'il pouvait suivre la caravane ; qu'elle se rendait à un endroit très proche delà Ciolal.

iSO LE C03I3IANDEUR DE MALTE.

Les deux hallebaidiers un peu attardés ayant rejoint le principal groupe, on continua de s'avancer sur la grève.

Le soleil fitbientôt sentir sa douce influence; quoiqu'on fût au mois de décembre, ses rayons devinrent assez vifs pour que maître ïsnard sentît le besoin de se débarrasser de son manteau ; il le jeta à son clerc, en lui disant: — Étes-vous bien sûr , clerc , de reconnaître la route qui conduit à la Maison- Forte de Raymond V , baron des Anbiez ? car nous nous arrêterons d'abord dans le logis. C'est par là que je commencerai le recensement des armes dans ce diocèse. Eh ! eh ! clerc, l'air du matin et l'odeur saline de la grève m'ont ouvert l'appétit ! On dit que le baron fait une chère d'abbé, et qu'il est d'une hospitalité digne du bon roi Réiié , tant mieux, maugrebleu ! tant mieux ; ainsi, clerc, au lieu d'aller m'établir pour quinze jours dans quelque hôtellerie borgne de la Ciotat , eh î eh !... je prendrai... mes q'inrtiers d'hiver à la Mai son -Forte de RayliîOfid V, et vous m'y suivrez, clerc — ajouta ] greffii 1 d'un air suflisaut. — Au lieu de votre

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lard à Tail et aux fèves ou de votre raïto * des grands jours , vous n'aurez qu'à choisir entre la volaille, la venaison et l'excellent poisson du golfe.. Eh !.. . eh ! eh ! pour un affamé comme vous , c'est une rare aubaine ; aussi , clerc , vous allez vous en donner une fîère râtelée...

Le pauvre scribe ne répondit rien à ces plaisanteries grossières dont il se sentait humilié , malgré son infortune, il dit seulement au greffier : — Je reconaitrai facilement le chemin, maître Isnard, car il y a un poteau à l'écu de Raymond V et une borne qui marque les terres Baussenques **.

— Des terres Baussenques ! — s'écria le greffier avec indignation — encore un de ces abus que Son Eminence détruira , maugrebleu ! C'est à devenir fou que de vouloir se retrouver dans ce labyrinthe de privilèges féodaux! Puis passant du sévère au plaisant, le greffier ajouta avec son gros rire : — Eh 1 eh ! eh ! ce serait

* Morue assaisonnée d'huile et de vin. 31ets des pauvres provençaux.

** Terres exemptes de droits et de taxes par suite de concessions faites aux seigneurs de la maison de Beaux, une des plus anciennes de Provence, à laquelle Raymond V était allié.

lo2 U COMMANDEIU DE MALTE.

une tâche aussi difficile que s'il vous fallait distinguer le vin de Xérès du vin de Malaga, babilué que vous êtes à vous entonner la mauvaise eau de grappe * et à déguster un verre de Saouvo-Christian pour la bonne bouche.

— Heureux encore quand Teau de grappe ne nous manque pas , maître Isnard ! — dit le pauvre clerc avec un soupir.

— Eh! eh!... alors la rivière ne manque jamais, et les ânes y peuvent boire à leur aise reprit insolemment le greffier.

Sa malheureuse victime ne put que baisser la tête sans répondre, tandis que le greffier , fier de 3on triomphe , mettait sa main au dessus de ses yeux pour voir si on ne découvrait pas enfin la Maison-Forte des Anbiez ; car l'appétit de rhomme de loi était vivement excité. Le bohémien, qui marchait auprès des deux nterlocuteurs, avait entendu leur conversa-

tioii.

Quoique ses traits fussent vulgaires, ils annonçaient beaucoup de finesse et d'intelligence. Ses petits yeux noirs, peiçants, mobiles, se

' Vil! <k la bccondt' [iressée.

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portaient sans cesse du greffier au clerc avec une expression tour à tour ironique et pitoyable. Lorsque maître Isnard eut terminé sa conversation par une plaisanterie grossière sur les ânes , il fronça vivement ses sourcils et parut sur le point de parler , mais, soit qu'il redoutât le greffier, soit qu'il craignît de dire trop, il se tut.

— Dites-moi, clerc ! — s'écria le greffier en s^UMétant court devant un poteau armorié , marquant rembranchement d'un chemin — n'est-ce pas là la route des Anbiez ?

— Oui , maître Isnard. 11 faut abandonner le rivage. Voici le chemin de la Maison Forte; elle est à deux cents pas d'ici ; ce bloc de rocher vous la cache — ajouta le clerc en montrant une sorte de petit promontoire qui s'avançait dans la mer et empêchait eu effet d'apercevoir le château.

— Alors, clerc, allez devant — dit le greffier eu retenant son cheval et en donnant un coup de houssine à la mule du scribe.

Celui-ci passa le premier, et la petite troupe s'aventura dans une csi>èco de (heniin creux

iôi LE COMMANDKUR DE MALTE.

très rapide qui serpentait à travers les rochers de la côte.

Après un quart d'heure de marche, le chemin s'aplanit, des collines boisées, des vignes, des oliviers, des champs ensemencés, succédèrent aux rochers. Maître Isnard vit enfin avec joie la masse imposante de la Maison- Forte. Elle se dessinait au bout d'une immense avenue, plantée de six rangs de hêtres et do sicomores, qui conduisait à la vaste cour dont nous avons parlé.

— Eh!.., Eh! — dit le greffier en ouvrant ses larges narines — il est tantôt midi. Ce doit être l'heure du dîner de Raymond V ; car ces seigneurs campagnards suiventla vieille mode provençale; ils font quatre repas de quatre heures en quatre heures, déjeunent à huit heures, dînent à midi, goûtent à quatre heures et soupent à huit.

— Hélas ! c'est àpeu-près comme s'ils mangeaient toute la journée — dit le clerc avec un soupir de convoitise — car ils restent quelquefois deux ou trois heures à lablc.

— Eh!... Eh!... vous léchez déjà vos njaigres badigoinecs, clerc!.... Mais ne voyez-

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