CHAPITRE X
Du côté de la cour, comme du côté de la mer, trois des fenêtres de la galerie qui s'étendait dans toute la longueur du bâtiment, donnaient sur un balcon dont le rétable surplombait la porte principale du château.
Le greffier commençait à trouver qu'on mettait bien du cérémonial à l'introduire auprès du baron, lorsque les fenêtres s'ouvrirent brusquement, et dix ou douze gentilshommes en costume de chasse, galonnés, bottés, éperonnés, tenant un verre d'une main et une serviette de l'autre, se précipitèrent au balcon en poussant des clameurs et des ris inmiodérés.
A leur telo était Rnyniond V.
On voyait à la rougeur avinée des compagnons du joyeux gentilhomme, qu'ils soldaient de table et qu'ils avaient glorieusen.eiit vidé plus d'une botrine de vin d'Espagne.
Les convives de Raymond V appartenaient à la noblesse des environs ; ils étaient presque tous connus pour leur haine contre le maréchal de Vitry, et |)0ur l'opposition ouverte ou sourde qu'ils faisaient incessamment au pouvoir du cardinal de Richelieu.
Honorât de Herrol et Reine, n'ayant pu détourner le baron de son dangereux projet, s'étaient retirés dans l'appartement de la tourelle.
Le greffier commença de croire qu'il s'était trompé en comptant sur un accueil favorable de la part du baron , il craignit même d'être victime de quelque tour diabolique en voyant la gaîté bruyante des botes de la Maison-Forte; surtout en reconnaissant parmi eux le sieur deSérignol, qui lui avait brutalement refusé l'entiée de son château.
Toutefois il fit bonne contenance : suivi de son clerc, qui {reniblait de tous ses membres,
LE RECEXSE.MÊN'T. ^61
il s*avança au-dessous du balcon, ayant ses deux hallebardiers sur ses talons.
S'adressant à Raymond V, qui, le corps penché sur la grille du balcon, le regardait d'un air ironique , il lui dit : — Au nom du Roi et de Son Éminence monseigneur le cardinal...
— Au diable le cardinal ! que Son Éminence infernale retourne d'où elle vient ! -^ s'écrièrent quelques gentilshommes, en interrompant le greffier.
— Belzebuth fait en ce moment rougir une barette d'airain pour Son Éminence — dit le sieur de Sérignol.
— Les cordelières de Son Éminence devraient être en bonnes cordes à potence — reprit un autre.
— Laissez dire le greffier, mes amis — cria le baron en se retournant vers ses hôtes — laissez-le dire, ce n'est pas à un seul cri qu'on reconnaît l'oiseau de nuit... Allons... maujour! parle, greffier I... parle donc!! continue ton grimoire ! !
Le clerc, complètement démoralisé et méditant sans doute déjà sa retraite, tourna sa 1. il
t(He du côté de la porte, et s'aperçut avec terreur que le pout était retiré.
— Maître ïsnard — dit-il tout bas et d'une voix tremblante — nous sommes pris comme dans une souricière, on a enlevé le pont.
Malgré l'assurance qu'il affectait, le greffier regarda d'un clin-d'œil par-dessus son épaule et répondit à voix basse : — Clerc, ordonnez aux hallebardiers de se rapprocher de moi insensiblement.
Le scribe obéit, le petit groupe se concentra au milieu de la cour, à l'exception du bohémien.
Placé au bas du balcon, il semblait contempler avec curiosité les gentilshommes qui s'y pressaient.
Maître ïsnard, désirant accomplir sa tâche au plus vite, et voyant qu'il s'était trompé sur les dispositions hospitalières de Raymond V, lut d'une voix légèrement émue cette sommation judiciaire :
— Au nom de Sa Majesté notre sire, Roi de France et de Navarre, et comte de Provence, et de Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, moi, Thomas ïsnard, greffier de
LE RKCFXSEMENT. 105
l'ai)ûriuité de Toulon, envoyé pnr le procfireur du roi au siège de ladite amirauté, je viens cy en cette Maison-Forte faiie le cens et le dénombrementdes armes et munitions de guerre qui y sont renfermées p mr en dresser un état, sur lequel état statuera Son Excellence monseigneur le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, afin d'aviser à la quantité d'armes ( t de munitions qu'il devra laisser dans ladite Maison-Forte ; en conséquence de ce , moi Thomas Isnard, greffier de l'amirauté de Toulon, je me suis présenté de ma personne audit sieur Raymond V, baron desAnbiez, le requérant et au besoin le sommant d'obéir aux ordres à lui signifiés... Fait à la Maison-Forte des Anbiez, dépendant du diocèse de Marseille et de la Viguerie d'/Vix, le 17 décembre 4652.
Le vieux baron et ses amis écoutèrent le greffier avec un calme parfait, en échangeant entre eux quelques regards ironiques. Lorsque maître Isnard eut cessé de parler, Raymond V se pencha en dehors du balcon et répondit :
— Digne greffier, digne envoyé du digne maréchal de Vitry et du dii>ne cardinal de Richelieu (Dieu sauve le Roi, notre comte, de
iU LE COMMANDEUR DE MALTE.
Sou Émiuence), nous Raymond V, baron des Anbiez et niaîlre de ceUc pauvre maison, nous l'autorisons à remplir ta mission. Tu vois cette porte la... h gauche, oii est cloué cet écriteau, Armes et artillerie.,, ouvre et fais ton office...
En disantces mots,le vieux gentilhommeet ses hôtes s'accoudèrent sur le balcon, comme s'ils se fussent préparés à jouir de quelque spectacle intéressant et inattendu.
Maître ïsnard avait suivi des yeux le geste du baron, qui lui indiquait le mystérieux magasin.
Celait une porte de moyenne grandeur sur laquelle on voyait en effet un écriteau fraîchement peint, portant ces mots ; Armes et artil-lerie.
Celte poi te était située vers le milieu de l'aile gaucho, en grande partie composée des communs.
Sans pouvoir se rendre compte de sa répugnance, le greffier jeta sur le magasin un regard inquiet, et dit a Raymond V, d'un air presque arrogant :
— Qu'un de vos gens vienne ouvrir cette porte!
Le visage du vieux gentilhomme devint pourpre de colère ; il fut sur le poiut d'éclater; mais, se contenant, il répondit :
— Un de mes gens, seigneur greffier? hélas! je n'en ai plus; le vieux bonhomme qui vous a reçu est mon seul domestique ; les impôts que lève votre digne cardinal et les dons volontaires qu'il exige de nous, réduisent la noblesse provençale à la besace, ainsi que vous voyez! Vous êtes accompagné de deux compères à hallebardes et d'un drôle à manteau de serge (ici le clerc fait un salut respectueux), votre monde est plus que suffisant pour mettre vos ordres à exécution.
Puis voyant le bohémien au pied du balcon,
Raymond V s'écria en l'appelant ; — Eh !
l'homme au chapeau rouge? qui diable es-tu? approche, que fais-tu là? appartiens-tu à cette bande?
Le vagabond s'approcha du balcon et répondit :
— Monseigneur, je suis un pauvre artisan ambulant qui cherche a vivre de son travail ; je viens de Bany, je vais à la Ciotat, je suis
166 Lli C0M31ÂNDELIR DE MALTE.
entré pour savoir s'il n'y avait pas d'ouvrage au château.
— Maujour ! — ^s'écria le baron — tu es mon hôte, ne reste pas dans cette cour !!
A cette singulièie recommandation, les gens de justice se regardèrent effrayés; au même instant le bohémien , avec une merveilleuse agilité, grimpa comme un chat sauvage à l'un des piliers de granit qui supportaient le balcon, et s'assit aux pieds du baron, en dehors de la balustrade, sur une petite saillie formée par les dalles.
L'ascension du bohémien fut si rapide et faite d'une manière si leste, qu'elle excita l'admiration des hôtes de Raymond V.
Celui-ci, le tirant joyeusement par une des mèches de ses longs cheveux noirs, lui dit : — Tu grimpes trop bien pour t'arrêter en si beau chemin, m'est avis, drôle que tu es, que les fenêtres te sont portes, et que les toits te servent de promenade; entre dans la maison, mon garçon, Laramée te donnera un coup à boire.
D'un bond léger le bohémien passa par-des" L ur la grille du balcon, et cnlia dans la galerie
LE RI CENSEMENT. 467
qui servait de salle à manger dans les occasions solennelles , et où il trouva les restes du copieux dîner auquel les hôtes du baron venaient d'assister.
Le greffier, resté dans la cour avec son escorte, ne savait que résoudre.
Il contemplait la porte fatale avec une vague inquiétude, pendant que le vieux gentilhomme et ses amis semblaient attendre avec assez d'impatience l'issue de cette scène.
Enfin, maître Isnard, voulant sortir de cette position embarrassante , se retourna vers le baron , et lui dit d'un air solennel : — Je prends à témoin les gens qui m'accompagnent de ce qui peut m'arriver de méséant, et vous répondrez , Monsieur, de toute dangereuse et fallacieuse embuscade qui porterait atteinte à la dignité de la loi ou de la justice, ou à notre recommandable personne.
— Eh ! maujo ur 1 que nous chantez-vous? personne ne s'oppose céans à ceque vous fassiez votre offi ce, mes armes et mon artillerie sont là ; entrez, visitez, comptez, la clef est sur la porte.
— Oui, oui, entrez, la clef est sur la porte!
— répétèrent en chœur les hôtes du baron , avec un ricanement qui parut au greffier d'un sinistre augure.
Ce dernier, exaspéré, mais se tenant fort éloigné de la fâcheuse porte, dit à son scribe :
— Clerc, allez ouvrir cette porte... et finissons.
— Mais, niaitre Isnard...
— Obéissez.... clerc... obéissez — dit le greffier en se reculant encore.
— Mais, maître Isnard.
Et le pauvre scribe montrait son registre qu'il tenait d'une main, et sa plume qu'il tenait deFautre...
— Je n'ai pas les mains libres. H faut que je puisse dresser le procès-verbal en toute occurrence ; s'il éclate quelques maléfices derrière cette porte , ne dois-je pas à l'instant même le coucher sur le procès-verbal ?
Ces raisons parurent faire quelque impression sur le greffier.
— Petit Jean , ouvrez cette porte — dit-il alors à son laquais.
— Monsieur, je n'oserais — reprit Petit Jean, en se reculant derrière son maitrc.
LE RECExNSEMENT. 169
— M'eutendez-vous, misérable !
— Oui, Monsieur ; mais je n'oserais... il y a là quelque sorcellerie.
— Mais , maugrebleu !
— Le salut de mon âme en dépendrait , Monsieur, que je ne rouvrirais pas — dit Petit Jean d'un ton résolu.
— Allons! allons! — dit le greffier
avec un dépit concentré ; en s'adressant aux hallebardiers; — Il sera dit... mes braves, que vous seuls agirez en hommes dans cette sotte affaire ! Ouvrez cette porte et que cette scène ridicule se termine. . .
Les deux gardes firent un mouvement de retraite, et l'un d'eux répondit :
— Ecoutez-donc, maître Isnard, nous sommes ici pour vous prêter main-forte autant que nous le pouvons, si Ton se rebelle contre vos ordres... mais on ne vous empêche pas d'entrer.... la clef est sur la porte.... entrez donc tout seul , s'il vous plaît.
— Comment ? un vieux pandour comme toi, tu as peur I
Le hallebardier secoua la tête et dit :
— Écoutez, maître Isnard, les pertuisanes
et les épées ne valent rien ici... ce qu'il faudrait, ce serait un prêtre avec son étole et tenant à la main son goupillon.
— Michel a raison , maître Isnard — dit Tautre garde — m'est avis qu'il faudrait faire, comme pour l'exorcisme des dauphins de l'an passé *.
' — Si ce chien de Bohême ne s'était pas lâchement échappé — dit le greffier enfra[)pant du pied avec rage — il eût ouvert cette porte.
Puis tournant machinalement la tête , le greffier aperçut à presque toutes les fenêtres de la Maison-Forte des figures d'hommes et de femmes qui, à demi cachées derrière les vitres, semblaient regarder curieuî^ement dans la cour.
Plus par amour-propre que par courage, maître Isnard , se voyant le point de mire de tant de personnes, marcha délibérément vers la porte, et mit la main sur la clef.
A ce moment le cœur lui manqua.
* César de Nostradamus raconte en 1652 la fabuleuse histoire de dauphins si féroces qwMIs dévorèrent pUisieuts mariniers du port et parurent menacci' la ville d'une invasion. — Heureusement le clergé les^exoreisa et ils disparurent.
Il entendit clans le magasin un bruit sourd et une sorte d'agitation extraordinaire qui jusqu'alors n'avaient pu frapper ses oreilles.
.Ces sons rauques , voilés , n'avaient rien d'humain.
Un charme magique semblait attacher la main du greffier à la clef de la porte.
— Allons greffier, mon fils, t'y voilà....
t'y voilà... — s'écria un des hôtes en battant des mains.
— Je gage qu'il a aussi chaud qu'au mois d'août , quique le vent souffle de la tramontane — dit un autre.
— Laissez-lui le temps d'invoquer son patron et de faire un vœu — reprit un troisième..
— Son patron est saint Couard — dit le sieui' de Signerol — il lui faif sans doute le vœu de ne plus jamais braver aucun autre péril , s'il le délivre de celui-ci.
Poussé à bout par ces railleries, et réfléchissant qu'après tout Raymond V n'était pas assez cruel pour lui faire courirun danger réel, le greffier tira la porte à lui en se reculant brusquement.
Le greffier fut à l'instant rudement ren verse
irs LE COMMANDEUR DE MALTi:.
par le choc de deux taureaux de la Camargue qui s'élancèrent de Tétable en baissant la tête et en poussant des hurlements sourds et bizarres; car on les avait muselés.
Ces deux animaux n'étaient pas de haute taille, mais ils semblaient pleins de vigueur.
L'un était fauve, rayé de brun foncé, l'autre d'un noir de jais.
Le premier usage qu'ils firent de leur liberté, fut de bondir, de creuser la terre avec leurs pieds de devant et de tâcher de se débarrasser de leur muselière.
L'apparition des deux taureaux fut saluée par les cris de joie, par les huées et par les bravos des hôtes du baron.
— Eh bien ! greffier, ton inventaire?— cria Raymond V, en se tenant les côtes et en donnant un libre cours à son hilarité. — Allons , clerc , couche sur ton procès-verbal mes taureaux Nicotin et Saturnin. Ah ! tu demandes les armes que je possède ; les voilà. C'est avec les cornes de ces compères de la Camargue que je me défends... Eh ! maujour ! jevoisàta peur que tu reconnais que ce sont des armes séricu-
ses et offensives... Allons , greffier, étiquette Nieolin et inventorie Saturnin...
— Mort-Dieu — s'écria le sieur de Signerol — ce sont les taureaux qui ont Fair de vouloir faire l'inventaire des hauts-de-chaussesdu greffier et de son clerc.
— Notre-Dame ! malgré son embonpoint, le greffier a fait une volte qui ferait honneur à un torréador !
— Et le clerc... comme il serpente a travers les arbres ! on dirait une belette effarée.
— Noël, \oël ! Nicolin a un morceau de son manteau !
11 est inutile de dire que ces différentes exclamations signalaient les phases de la course iuiprovisée, dont Raymond V donnait le régal a ses convives.
Les taureaux s'étaient en effet mis à la poursuite du greffier et de son scribe, qu'ils voulaient d'abord attaquer; les hallebardiers et Petit- Jean s'étaient prudemment rangés le long de la muraille.
Grâce aux arbres dont la cour était plantée le greffier et son clerc purent pendant quelques moments échapper aux graves atteintes
174 LE COMMAXDKl R DE MALTE.
(les taureaux, en se cachant et en courant (Faibre en arbre.
Mais bientôt leurs forces les trahirent. La pour paralysa leurs mouvements, i!s allaient étie foulés aux pieds par ces farouches animaux. Il faut le dire à la louange deRaymond V, malgré k brutalité de sa plaisanterie sauvage, il aurait été désolé de voir un dénouement tragique à cette aventure.
Heureusement Tun des hallebardiers cria ; — Maître Isnard... montez à un arbre, vite... vile, pendant que le taureau se retourne.
Malgré son embonpoint, le greffier suivit le conseil du hallebardier, et s'élançant au tronc d'un sycomore, il s'y cramponna des genoux , des pieds et des mains , et commença lourdement son ascension, en faisant des efforts inouïs.
Le baron et ses hôtes , voyant que l'homme de loi ne courait plus aucun danger, recommencèrent leurs cris et leurs plaisanteries. Le clerc, plus leste que le greffier, fut bientôt en sûreté au sommet d'un svconiore.
— Maître Bruin * est enfin arrivé, gare à
* Nom populaire de l'ours.
LE RFXENSEMENT. -173
IVnfourchure î — s'écria Raymond V en riant aux larrnes des efforts du greffier qui tâchait de se mettre à clieval sur une des maîtresses branches de l'arbre au sommet duquel il était arrivé avec tant de peine.
— Si le greffier a l'air d'un vieil ours qui se cramponne à son poteau — dit un autre — le clerc a l'air d'un vieux singe grelottant, à le voir ainsi claquer des mâchoires...
— Allons... allons, à la besogne, clerc, où est ta plume, ton encre et ton registre. Tu es en sûreté maintenant, griffonne ton grimoire — s'écrir le sieur de Sianerol.
— Attention, attention! le tournoi recommence ! — s'écria un convive. — C'est Nicolin contre un hallebardier.
— Largesse!... largesse! pour Nicolin 11 Voyant les deux hommes de loi à Tabri de
leurs cornes, les deux taureaux s'étaient retournés vers les hallebardiers.
Mais l'un de ceux-ci, s'acculant contre le mur, piqua si vigoureusement l'animal au nez et à l'épaule , que le taureau n'osa tenter une nouvelle attaque et s'en retourna en bondissant au milieu de la cour.
ire LE COMMAXDF.rPi DE MALTE.
Voyant le coiii'iige du liallebardier , le ba-
ron s'écria :
— Ne crains rien ! mon brave, tu auras une pislole pour boire à sa santé, et je te fournirai le vin gratis... puis s'adressant à l'invisible Laramée, le vieux gentilhomme s'écria : — Dis au berger d'envoyer ses chiens, et qu'ils fassent rentrer ces camargouins chez eux. La danse du greffier et du clerc a assez duré.
A peine le baron avait-il cessé de parler, que [rois chiens de berger, de grande taille, sortirent d'une porte entrebâillée et coururent droit aux taureaux. Ceux-ci, après quelques façons, finirent par rentrer au galop dans leur écurie, le prétendu magasin d'armes et d'artillerie de la Maison-Forte , ainsi que le disait traîtreusement l'écriteau.
Le greffier et son clerc , se voyant délivrés du péril, n'osèrent pourtant pas encore descendre de leur position presque inexpugnable. En vain Laramée, portant deux verres pleins sur u;i plateau , vint de la part du baron leur offrir le coup de l'étrier, leur disant, ce qui élait vrai , que le pont était remis en place, et
LK RECENSEMENT. i17
que les chevaux et les mules les attendaient dehors.
— Je ne soitirai pas d'ici que mon clerc n'ait dressé procès-verbal de Ténorme attentat dont le baron, votre maître, vient de se rendre coupable à notre égard — s'écria le greffier d'une voix essoufflée, en s'essuyant le fronf, car il ruissehîit de sueur, malgré le froid.
— Vous nous réservez peut-être quelque autre mauvais traitement, mais monseigneur le gouverneur, et au besoin monseigneur le cardinal me vengera... et maugrebleu ! il ne restera pas pierre sur pierre de cette maison maudite que Satan confonde...
Raymond V, tenant à la main un grand fouet de chasse, descendit dans la cour, donna deux pistoles au hallebardier qui avait bravement combattu le taureau, et s'avança vers l'arbre au moment où le greffier fulminait ses menaces.
— Qu'est-ce à dire, drôle? — dit le baron en faisant claquer son fouet.
— Je dis — s'écria le greffier — je dis que monseigneur le maréchal ne laissei-a pas cette offense impunie, et qu'à mon arrivée ii Mar-
478 LE COiMMANDEUR DE MALTE.
seille où il se trouve, je lui dirai tout... je...
— Eh ! maujour ! — s'écria le baron en faisant de nouveau claquer son fouet. — Je Tespère bien, que tu lui diras tout ! c'est justement pour que tu le lui dises... que je t'ai reçu de la sorte, afin qu'il apprenne le cas que je fais de ses ordres. Maujour ! — s'écria le vieux gentilhomme en ne pouvant maîtriser sa colère — la noblesse provençale a su, dans le dernier siècle , chasser de sa province l'insolent duc d'Épernon et ses Gascons, comme indigne de la commander, et elle ne chasserait pas un Vitry, un misérable assassin ! !... qui se conduit en bandit italien ! qui laisse nos côtes sans défense , qui nous oblige à nous garder nousmêmes et qui veut nous ôter les moyens de résister aux pirates? Hors d'ici... drôle, et va rédiger ton grimoire ailleurs que chez moi.
— Je ne descendrai pas ! — s'écria le greffier.
— Yeux-tu donc que je t'enfume sur ton arbre comme un blaireau dans le tronc d'un saule ? — s'écria le baron.
Croyant Raymond V capable de tout, maître Lsnard descendit lentement de son arbie. Son scribe, qui était resté muet, imita ses mouve-
luents et il arriva à terre eu même temps que son maître.
— Tiens, lui dit le baron, en mettant quelques pièces d'argent dans la main du scribe, tu boiras à la santé du Roi, notre comte. Tout ceci n'est pas de ta faute, clerc.
— Je vous défends d'accepter une obole — s'écria le greffier.
— Vous serez obéi, maître Isnard — dit le scribe. — Ce sont deux écus d'argent et non pas une obole — et il empocha le présent.
— Et moi, j'ajouterai dans mon procès-verbal que vous avez tenté de corrompre mes agents — s'écria le greffier.
— Hors d'ici, hors d'ici, bête puante *î — dit le baron , en faisant encore claquer son fouet.
— Vous donnez aux gens une étrange hospitalité , baron des Anbiez — dit le greffier avec amertume.
Ce reproche parut affecter profondément Raymond V ; il s'écria : — Maujour ! tout le pays sait que îe seigneur comme le pauvre ont
* On nomme ainsi en terme de vénerie renards, blaireaux, fouines, etc.
i80 LE COMMANDEUR DE MALTE.
toujours trouvé franc asile et loyale hospitalité dans cette maison. Mais je suis et je serai toujours sans pitié pour les tyranneaux du cardinal tyran. Hors d'ici, te dis-je, ou je te fouaille comme un chien en défaut.
— Il sera bien dit — s'écria le greffier pourpre de rage, en marchant à reculons et en se dirigeant vers le pont — il sera bien dit que vous avez voulu attentera la vie d'un officier de la justice du roi, et que vous l'avez chassé (le chez vous à coups de fouet, au lieu de hii laisser paisiblement exécuter les ordres de Son Éminence monseigneur le cardinal et de monseigneur le maréchal.
— Oui, oiii, tu diras tout cela à ton maréchal, et tu ajouteras que s'il vient ici, quoique j aie la barbe grise Je me charge de lui prouver l'épée à la main et la dague au poing qu'il n'est qu'un assassin gagé et que son maître le carciinnl (que Dieu en préseive le Roi) n'est qu'une îuanière de pacha chrétien, mille fois plus despote que le Turc... Tu lui diras qu'il prenne garde de nous pousser à bout... jiarce que nous pourrions nous souvenir à temps d'un noble prince, frère d'un noble et bon roi i)Our
le moment aveuglé par ce faux prêtre, cousin de Belzébuth. Tu lui diras, enfin, que la noblesse de Provence, lassée de tant d'outrages, aimerait autant avoir pour comte souverain , Gaston d'Orléans, que le Roi de France.. . puisqu'à cette heure le Roi de France est Richelieu !
— Prenez garde, baron, dit tout bas le sieur de Signerol. Vous allez trop loin.
— Eh ! maujour ! — s'écria l'impétueux baron — ma tête répond de mes paroles , mais j'ai un bras, Dieu merci, pour défendre ma tête ! Hors d'ici, drôle. Ouvre bien tes longues oreilles et referme-les bien pour tout retenir ! Quant à nos canons et nos munitions, tu n'en verras rien. Nous renoncerons à nos armes, quand les chiens prieront les loups de leur couper les pattes et de leur arracher les dents.. Hors d'ici, te dis-je, et répète mes paroles... et pis encore, si bon te semble...
Le greffier étant arrivé à la grille traversa rapidement le pont, suivi de son clerc et de ses gardes, et lança en montant à cheval un foudroyant anathême sur la maison du baron.
Raymond V, ravi de son équipée, rentra avec ses hôtes et retourna se mettre à table,
i82 LE COMMANDEUR DR MALTE.
car l'heure du goûter était à peu près venue.
La fin de la journée se passa dans la joie au milieu des gais propos que suscita cette aventure.
D'une des fenêtres du château Honorât de Berrol avait assisté à cette scène. Sachant l'opiniâtreté de son futur beau-père, il n'avait tenté aucmie remontrance, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant aux paroles imprudentes qu'avait prononcées Raymond V au sujet de Gaston d'Orléans.