‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Plusieurs jours s'étaient passés depuis que maître Isnard, le greffier, avait été chassé si vertement de la Maison-Forte des Anbiez.

La conduite du baron envers les envoyés du maréchal , duc de Vitry, avait été généralement approuvée par la noblesse des environs.

Un très petit nombre de gentilshommes s'était soumis aux ordres du gouverneur.

Maître Tsnard, établi dans une hôlelleiie de la Ciotat, avait envoyé un exprès à Marseille, afin d'avertir M. de Vitry des vives résistances qu'il rencontrait au sujet du recensement des armes.

^84 LE COMMANDKIIU M MALTE.

La l)oiirgeoisie se i-ange.iit ordinairement (lu coté de la noblesse et du elergc qui défendaient les droits et les privilèges provençaux.

Les trois états — clergé sacré — noblesse illustre — république et provençales communaii' tésy ainsi que les nomme César de Nostradamus *, se soutenaient contre l'ennemi commun, c'esl-tVdire contre tout gouverneur qui ne semblait pas digne aux Provençaux de régir leur pays et qui attaquait leurs privilèges.

Néanmoins, il y avait quelquefois des scissions passagères entre la noblesse et la bourgeoisie , lorsque les intérêts particuliers se trouvaient en jeu.

Maître Isnard était arrivé à la Ciotat dans un moment favorable à ses ressentiments contre Raymond V.

L'un des consuls de la ville, maîtie ïalebard-Talebardon soutenait au nom de la bourgeoisie nn procès contre le baron, au sujet de certains fdets de pêche aj)pelés madragues, que le seigneur des Anbiez avait fait établir illégalement, disait le consid, dans une anse

* Hi^ioiie de l'nMciict'.

LE BOHÉMIEN. d85

oii il se prétendait le droit de pêche, ce qui portait un grand préjudice aux intérêts de la ville.

Quoique les habitants de la Ciotat eussent en mainteaccasion trouvé secours et appui auprès du baron , quoiqu'à la dernière descente des pirates il eût, à la tête de ses gens armés, vaillemment combattu et presque sauvé la ville, la reconnaissancedescitoyensn'allait pas jusqu'à une soumission absolue aux volontés de Raymond V.

Le consul Talebard-Talebardon, antagoniste personnel du baron, exagérant encore les torts de ce dernier, avait envenimé la question , de telle sorte qu'une assez grande irritation se manifestait déjà parmi les bourgeois.

Arrivant sur ces entrefaites , maître Isnard exploita ces dissentiments, aviva le feu, parla longuement de sa cruelle réception à la Maison- Forte. Quoiqu'il ne fût pas du pays, il parvint à faire envisager Toutrage qu'on lui avait fait comme une question de noble à bourgeois.

Le greffier décida les consuls à se renfern^r dans leur dignité et à poursuivi c ligoureusemeut le baron devant le tribunal des prud'hoiii-

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mes de mer, au lieu de continuer des négociations amiables alors entamées.

Une fois dans ces dispositions malveillantes, les esprits ne s'arrêtèrent pas là. On oublia les services réels que Raymond V avait rendus à la ville , son hospitalité généreuse, le bien qu'il taisait aux environs , pour se souvenir qu'il était injurieux , colère et toujours prêt à lever sa houssine.

On exagéra les dégâts que ses chiens faisaient pendant ses chasses, on parla delà façon brutale dont il avait traité les bourgeois lors de leurs représentations au sujet de la madrague ; enfin, depuis l'apparition du greffier de la dotât, on commença à parler (lu seigneur des Anbiez comme d'un véritable tyran féodal.

Pendant que l'orage grossissait de ce côté, le calme le plus parfait régnait dans la Maison- Forte.

Raymond V buvait et chassait de plus belle ; d'une activité non pareille , presque chaque jour, en parcourant ses domaines, il allait visiter ses voisins dans leurs gentilhommières , afin, disait-il, d'entretenir le feu sacré ou plutôt l'animadversion générale contre le maréchal

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deVitry, demandant a chacun sa signature au bas d'une manière de supplique adressée au roi .

Dans ce manifeste , la noblesse provençale lui demandait formellement le renvoi du maréchal, rappelant à Louis XIII que son pèie, de glorieuse mémoire, le bon, le grand Henri , avait dans de pareilles circonstances rappelé le duc d'Épernon pour faire droit aux justes doléances du pays.

Enfin la noblesse exprimait dans cet acte ses respectueux regrets de ne pouvoir obéir aux ordres du cardinal , en renonçant au droit d'armer leurs maisons, leur propre salut leur commandant d'être toujours en étatde défense.

Redoublant d'activité , le baron retrouvait , disait-il , ses jambes et ses bras de vingt ans dans cette croi sade contre le maréchal de Vitry .

Telle était la physionomie morale de la Mai- . son-Forte , quelques jours après l'événement dont nous avons parlé.

On n a pas oublié le bohémien qui , venu à la suite du greffier, avait sur l'invitation du baron, escaladé le balcon d'une manière si leste et si surprenante.

Ponr nous servir d'une expression toute moderne et toute spéciale, le bohémien vagabond était devenu très à la mode dans la rustique et guerrière habitation de Raymond V.

D'abord il avait raccommodé une foule cCustensiles de ménage avec une adresse remarquable.

Puis Eclair^ le lévrier fjivori du baron, s'étant luxé une patte, le bohémien alla cueillir sur la montagne certaines herbes au clair de lune, en entoura soigneusement la partie malade ^ et le lendemain Éclair put déployer ses jarrets nerveux sur les bruyères roses des vallées et des plaines baroniales.

Ce n'est pas tout, Mistraoû. le cheval favori de Raymond V, avait été blessé à la fourchette par un caillou tranchant ; au moyen d'une mince plaque de fer adroitement placée dans réchancrure du fer , le bohémien obtint une sorte de ferrure à la turque , qui préserva dé- . sormais de toute atteinte le pied douloureux de Mistraoû.

Le baron raffolait du bohème. Dame Dulce- Ime elle-même, malgré sa sainte horreur pour ce mécréant qui , n'ayant pas été baplisé , ne

portait aucun nom chrétien, s'apprivoisa quelque peu, lorsque le mécréant lui eut donné de nicrveilleuses recettes pour colorier des grains de verre , empailler des oiseaux et faire d'excellentes liqueurs.

Le bon abbé Mascarolus n'était pas moins sous le charme , grâce à quelques spécifiques pharamineuxdontle bohémien luiavait donné f le secret. Le seul chagrin du digne chapelain était de trouver le vagabond fort rétif et fort sauva^iC à l'endroit de sa conversion.

Tel était le côté sérieux (\qs avaiitages du bohémien.

Il joignait à cela les talents les plus variés et les plus agréables ; il avait dans une petite (uige deux charmants pigeons privés qui montraient une intelligence surhumaine ; son âne étonnait les gens de la Maison-Forte , par la grâce avec laquelle il marchait sur ses pieds de denière ; enfin le bohémien jouait avec des balles de fer, et des poignards, aussi bien que le meilleur jongleur indien ; il était aussi bon tireur que le plus adroit carabin ; enfin pour abréger réi>nmération des nombreux talents d'agrémentde ce vagabond, il chantait à mer-

190 LK COiMMAXni l'K DE MAI.TK.

veille en saceompagnant d'une sojte de guitare niosesque, à trois cordes.

Cest sans doute à ce talent qu'on devait attribuer le sobriquet du chanteur, seul nom sous lequel le bohémien était , disait-il , connu de ses camarades.

Stéphanette avait la première signalé à sa maîtresse le nouveau troubadour ; de fait , quoiqu'il fût plutôt laid que beau , les traits mobiles et expressifs du bohémien avaient presque du charme , lorsqu'il faisait entendre ses chants d'une mélodie suave et mélancolique.

Il faut se figurer la vie calme, monotone des habitants de la Maison-Forte, pour comprendre le succès du bohémien.

Reine , obsédée par Stéphanette , consentit à l'entendre.

Honorât de Berrol , de concert avec sa fiancée, s'était rendu à Marseille, à l'insu de Raymond Y, afin de juger de l'effet que produiraient les plaintes du greffier.

Dans le cas où le baron aurait eu quelque chose à craindre , Honorât devait aussitôt en prévenir Reine et employer l'influence d'un de ses parents , ami du maréchal , pour calmer

les ressentiments que rimprudenfe conduite du baron pouvait soulever.

Reine crut donc trouver une distraction à ses pensées , en écoutant les chants du bohémien.

L'image de l'inconnu la poursuivait de plus en plus. Les circonstances mystérieuses , bizarres qui avaient si étiangement exalté ses souvenirs, l'intéressaient et l'effrayaient à la fois; pourtant, voulant ou plutôt croyant mettre un terme à celte romanesque aventure , elle avait, à la grande joie d'Honorat, fixé son mariage au lendemain de la fête de Noël ; et pourtant plus le moment approchait, plus Reine se repentait de sa promesse.

Descendant au fond de son cœur, elle se demandait avec effroi si elle n'aimait plus autant son fiancé que par le passé... Mais cette question était vague... la jeune fille n'osait, pour ainsi dire, écouter la réponse que lui faisait sa conscience.

Reine était donc assez tristement assise dans la tourelle qui lui servait de salon , lorsque Stéphanette entra et dit à sa maîtresse :

<ô2 f K covniAN'nECa de malte.

— Mademoiselle , voici le cbanleur ; il est dans la galerie, piiis-je le faire entrer?

— A quoi bon ? — dit Reine avec insouciance.

— A quoi bon , Mademoiselle? mais à vous distraire de ces sorcelleries qui vous tourmentent. Quel dommage que ce mécréant soit un mécréant! Vraiment, Mademoiselle, depuis qu'il a quitté son surcot de cuir et que monseigneur lui a fitit présent d'un pouipoint écarlale, il a l'air d'un gendarme ; de plus, il a la langue dorée , je vous en réponds. Est-ce qu'il n'a pas fallu, s'il vous plaît, lui donner le ruban couleur de feu que j'avais autour de ma léte, pour nouer son collet? sans cela , il n'aurait jamais osé, disait-il, se présenter devant mademoiselle.

— Je vois, mon enfiuit, que tu t'es sacrifiée — dit Reine en souriant malgré elle— je doute seulement que Luquin te félicite beaucoup de ce beau dévoûment. Mais quand revient il , ce brave capitaine ?

— Ce soir ou demain matin. Mademoiselle ; des pécheurs l'ont rencontré près de Fréjus , il était obligé de réirlor la marche de sa tartane

Il BOHÉMIEX. 1Ô3

sur celle des pesants bâlimeiUs qu'il ramenait de Nice pour les escorter.

— Et il trouvera bon, crois-tu, que tu donnes des rubans à ce chanteur vagabond ?

— Notre-Dame ! qu'ille trouve bon ou mauvais, peu m'importe, il s'agissait de procurer une distraction à ma chère maîtresse... je n'ai pas dû hésiter pour un méchant bout de ruban...

— Ah !.. S té plia nette... Stéphane tte... tu es bien coquette, j'ai vu plus d'une fois les yeux noirs et perçants de ce vagabond s'arrêter sur les liens !

— Cela montre, Mademoiselle, qu'il approuve le goût de Luquin , et mon capitaine ne peut qu'en être flatté — dit la jeune fdle en souriant.

— Tu as tort... tu fâcheras ton fiancé — reprit Reine avec une expression plus sérieuse.

— Ah! ma bonne maîtresse, ne peut-on aimer loyalement , tendrement son fiancé et se divertir des flatteries d'un vagabond étranger, comme vous le dites.

I Reine prit pour une allusion à ; es propres

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pensées cette réponse à laquelle Stéphanetle n'avait réellement attaché aucun sens.

Elle regarda sévèrement sa suivante en lui disant d'un air impérieux : — Stéphanette ! !

Le naïf et joli visage de la jeune fille prit tout-à-coup une expression si triste, elle leva sur sa maîtresse ses grands yeux si douloureusement surpris et dans lesquels une larme brillait déjà , que Reine lui tendit la main en lui disant :

— Allons, allons, tu es une folle... mais une bonne et honnête fille.

Stéphanette, souriant dans ses larmes, baisa avec une tendre reconnaissance la main de sa maîtresse, et dit en essuyant ses yeux du bout de ses doigts effilés : — Dois-je faire entrer le chanteur, Mademoiselle?

— Allons donc, puisque tu le veux , que le sacrifice de ton beau ruban couleur de feu te serve à quelque chose, au moins.

Stéphanette sourit d'un air malin, sortit, et rentra suivie du bohémien.

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