LA GUZLA DE L'ÉMIR
Malgré l'humilité de sa condition , le bohémien ne parut pas très intimidé par la présence de Reine.
Il la salua avec une sorte d'aisance respectueuse, tout en jetant un regard vif et rapide sur les objets qui l'entouraient.
Ainsi que l'avait remarqué Stéphanette, l'extérieur du chanteur avait beaucoup gagné ; sa taille svelte et bien prise se dessinait à merveille sous le pourpoint écarlate, présent du baron ; son collet était attaché par le nœud de ruban couleur de feu, présent de Stéphanette ; il portait de larges brayes de grosse étoffe blan-
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cho ; ses guêtres de drap bleu , brodées de laine i onge, lui montaient au-dessus du genou. Ses eheveux noirs encadiaienl son visage maigre, hâlé, mais très intelligent.
II tenait à la main une espèce de guitare à manche d'ébène, précieusement incrusté d'écaille de nacre et d'or ; à son extrémité supérieure, le manche formait une sorte de palette, au milieu de laquelle on voyait une petite plaque ronde en or ciselé, ressemblant au couvercle d'un médaillon.
Nous insistons sur la richesse de cet instrument , parce qu'il paraissait au moins très étrange qu'un bohémien vagabond en fût possesseur.
Stéphanette elle-même en fut frappée, et s'écria :
— Mais je ne vous avais pas encore vu celle belle guitare, chanteur !
Ces mots attirèrent l'attention de Reine ; aussi surprise que sa suivante, elle dit au bohémien :
— En effet, pour un artisan voyageur, voici qui est bien riche?
— Je suis pauvre. Mademoiselle ; j'ai quel-
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quefois manqué de pain. Eh bien ! je serais mort de faim plutôt que de vendre celte guzla, Mes bras sont faibles , mais ils deviendraient d'airain pour défendre cotte guzla.. . On ne me la ravirait qu'après ma mort... C'est mon trésor le plus précieux... J'ose à peine en jouer... Mais la rose des Anbiez a voulu m'entendre ; tout ce que je désire maintenant, c'est que ma chanson soit di^ne de l'instrument et de celle qui m'écoute.
Le bohémien parlait assez purement le français , quoiqu'il y eût quelque chose do guttural dans sa prononciation arabe.
Heine échangea un regard de surprise avec sa suivante en entendant ce langage d'une recherche orientale , qui contrastait singulièrement avec l'état de ce vagabond.
— Mais cette guzla , ainsi que vous appelez cet instrument, comment la possédez-vous ?
Le bohémien secoua mélancoliquement la tête, et répondit :
— C'est une triste chanson que celle-là, Mademoiselle. Il y a là plus de larmes que de sourire.
— Dites, dites — s'ccria Fioine, vivemoul iii-
téressée par la tournure romanesque de cet incident. — Racontez comment cette guzla est entre vos mains. Vous semblez être au-dessus de votre condition.
Le bohémien poussa un profond soupir, attacha un regard perçant sur Reine, et fît entendre quelques accords qui vibrèrent longtemps sous les voûtes sonores de la tourelle.
— Mais l'histoire de cette guzla? — dit Reine avec une impatience de jeune fille.
Le vagabond, sans répondre, fit de la main un geste suppliant. Il commença à chanter en s'accompagnanl avec goût, ou plutôt en jouant en sourdine des motifs d'une tendre mélancolie, pendant que, de sa voix douce et grave , il disait les stances suivantes :
Quoiqu'il manquât de mesure et de rime, ce langage avait un certain charme étrange. Le bohémien commença :
— < Lointain est le pays oii je suis né ; les < sables du désert l'entourent comme une mer « aride.
(< Je vivais là près de ma mèie: elle était a p.iuvre , eiie était vieille , elle était aveugle.
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< J'aimais ma mère, comme les malheu- « reux aiment ceux qui les aiment.
« Ma mère était triste , triste , bien triste « depuis qu'elle avait perdu la vue.
« J'allais dans la vallée chercher des fleurs.
« Elle tâchait de se consoler de ne pas voir « leurs riantes couleurs en sentant leur par- « fum.
« La voix d'un fils est toujours douce à l'o- « reille d'une mère...
€ Je lui parlais ; elle souriait quelquefois.
« Mais ne plus voir ! mais ne plus voir ! < cela l'accablait.
« Elle tomba peu à peu dans un morne « désespoir.
« Avant ce désespoir, s'appuyant sur mon « bras, elle sortait; elle aimait à aller s'as- <r seoir, au soleil couchant, sous les orangers « du jardin du jeune et brave émir de notre « tribu.
« La douce chaleur du soleil ranimait ma
« mère.
« Elle se plaisait au frais murmure des « cascades, qui semblaient chanter en tom- « bant dans leur bassin de marbre.
c( Un jour qu'elle regrettait plus amèrement c encore que de coutume sa vue perdue, elle € refusa de sortir désormais.
€ Je la priai... je pleurai, elle fut inflexible.
« Retirée dans le coin le plus solitaire de ce notre demeure , sa tête vénérable enve- « loppée dans sa mante noire, elle restait « immobile.
<L Elle ne voulut plus manger , elle voulut « mourir.
« Depuis un longjour, depuis une longue « nuit, elle avait tout refusé.
« En vain , je disais... ma mère... ma « mère... comme vous aussi je mourrai.
« Elle restait silencieuse et sombre.
« Je pris sa main... sa main déjà glacée; « je tachai de la réchauffer de mon haleine : € elle voulut retirer sa main. »
En disant ces mots , la voix du bohémien avait une telle expression de tristesse, les sons qu'il tira de sa guzla avaient un caractère si mélancolique , que Reine et Sléphanette échangèrent en silence leurs regards baignés de larmes. Le bohémien contiima, sans s'apcrccN oir do Truiolion qu'il causait.