‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 27 sur 29 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le sachet et la lettre ouverte étaient encore sur les genoux du guetteur. D'un mouvement plus rapide que la pensée , et qui échappa au bohémien, il cacha le tout dans sa ceinture. En même temps, il s'assura que son long couteau catalan pouvait facilement sortir de sa gaine , car la physionomie sinistre du vagabond ne lui inspirait aucune confiance.

Pendant quelques moments, ces deux hommes se regardèrent en silence et se mesurèrent des yeux.

Quoique vieux, le guetteur était encore vert et vigoureux.

Le bohémien, plus grêle, mais beaucoup plus jeune, semblait hardi et résolu.

Peyroû fut très impatienté de cette visite ; il devait surveiller les manœuvres du chebek suspect ; la présence du bohémien le gênait .

— Que voulez-vous? — dit brusquement le guetteur.

— Rien, je viens voir le soleil se coucher dans la mer.

— C'est un beau spectacle... mais on peut le voir aussi bien ailleurs qu'ici.

En disant ces mots , le guetteur rentra dans l'intérieur de sa logelte , prit deux pistolets, en passa un à sa ceinture, arma l'autre, le prit à la main, et sortit.

On pouvait alors distinguer le chebek à l'œil nu.

Le bohémien , voyant Peyrou armé, ne put réprimer un mouvement de surprise, presque de dépit; il lui dit d'un ton railleur, en montrant le pistolet:

— Vous portez là une étrange lunette, guetteur !

— L'autre est bonne à surveiller l'ennemi

qiiniul il est loin ; celle-ci me sert quand il est proche.

— De quel ennemi parlez-vous, guetteur?

— De vous.

— De moi ?

— De vous.

Ces mots échangés, ces deux hommes gardèrent pendant quelques moments le silence.

— Vous vous méprenez... je suis Thôte de Raymond V, baron des Anbiez — dit le bohémien avec emphase.

— Le scorpion venimeux est-il aussi l'hôte de la maison qu'il habite? — répondit Peyroii en le regardant fixement.

Les yeux du vagabond s'animèrent ; au tres- Sîullement musculaire qui rida ses joues, Peyroii vit qu'il serrait violemment ses dents les unes contre les autres ; pourtant le vagabond reprit avec un calme affecté :

— Je ne mérite pas vos reproches, guetteur; Piaymond V a eu pitié d'un pauvre vagabond , il m'a offert son toit...

— Et, pour lui pronver ta reconnaissance, tu voudrais appeler le malheur et la ruine sur son toit?

— Moi?

— Toi, tu es d'intelligence avec ce chebek qui louvoie là-bas à l'horizon.

Le bohémien regarda le bâtiment de l'air le plus indifférent du monde et répondit :

— De ma vie je n'ai mis le pied sur un navire ; quant à l'intelligence que vous me supposez avec ce bateau , que vous appelez... un chebek... je crois, je doute que ma voix et que mes signes puissent arriver jusqu'à lui.

Le guetteur jeta un regard perçant sur le bohémien et lui dit : — Tu n'as jamais mis le pied sur le pont d'un navire ?

— Jamais, si ce n'est dans les barques du Rhône ; car je suis né en Languedoc sur un grand chemin : mon père et ma mère faisaient partie d'une bande de bohémiens venus d'Espagne ; pour tout souvenir de mon enfance, je me rappelle ce refrain souvent chanté dans notre horde vagabonde :

Quando me pario Mi madré laGitana.

Voilà tout ce que je sais de ma naissance, voilà tous mes papiers de famille, guetteur.

— Les bohémiens d'Espagne parlent aussi arabe — dit Peyroû en observant attentivement le vagabond.

— On le dit ; moi, je ne sais pas d'autre langue que celle que je parle... assez mal comme vous vovez.

— Le soleil se couche derrière les grands nuages là-bas... pour un curieux de ce spectacle, tu y parais bien indifférent — reprit le guetteur d'un air ironique — sans doute le cliebek t'intéresse davantage.

— Demain soir, je regarderai le soleil se coucher ; aujourd'hui j'aime mieux passer mon temps à deviner vos énigmes, guetteur.

Pendant cette conversation , le syndic des prud'hommes de mer ne quittait pas de vue le bâtiment qui louvoyait toujours et semblait évidemment attendre un signal.

Quoique la tournure de ce navire lui fut suspecte, Peyroû hésitait adonner l'alarme sur la côte en allumant son feu... Mettre le littoral en émoi sans nécessité était un dangereux précédent ; une autre fois, en cas de danger réel; l'empressement général pouvait se ressentir de cette fausse alerte.

Pendant que le guetteur se livrait à ses réflexions, le bohémien regardait autour de lui d'un air inquiet ; il tâchait de découvrir quelques traces de l'aigle ; du rocher où il était tapi, il avait vu Brillante s'abattre dans cette direction.

Un moment le bohémien eut la pensée de se défaire de Peyroû, mais il renonça bientôt à ce projet. Le guetteur, armé, vigoureux, se tenait sur ses gardes.

Peyroii, malgré la colère que lui inspirait la présence du vagabond, craignait de le voir redescendre à la Maison-Forte ; Raymond V ne se défiait pas de ce misérable. Celui-ci, voyant ses mauvais desseins découverts par le guetteur, pouvait tenter quelque méchante entreprise avant de quitter le pays.

Pourtant il étaif impossible que Peyroii abandonnât sa logette dans ces graves circonstances pour avertir le baron. La nuit s'approchait et le bohémien était toujours là.

Heureusement la lune était presque pleine ; malgré les nuages amoncelés, sa lumière se projetait assez vive pour éclairer les manœuvres du chebek.

512 LE COMxMANDEUU DE MALTE.

Le bohémien , les bras croisés sur sa poitrine, regardait Peyroûavec un sang-froid imperturbable.

— Voici le soleil couché — lui dit le vieux marin — la nuit sera froide, tu feras aussi bien de retourner à la Maison-Forte.

"— Je passerai la nuit ici — dit le vagabond.

Le guetteur se leva furieux, et s'avança d'un air menaçant vers le bohémien.

— Et moi ! par Notre-Dame, je jure que tu vas à Tinstant redescendre sur la grève.

— Et si je ne le veux pas?

Je te tue !

Le bohémien haussa les épaules.

— Vous ne me tuerez pas , guetteur , et je resterai.

Peyroù arma son pistolet et s'écria : — Prends garde...

— Vous tueriez un homme sans défense, qui ne vous fait aucun mal? Je vous en défie — dit le vagabond sans bouger de place.

Le guetteur baissa son arme ; un meurtre lui répugnait.

LE SACHliT. 515

11 remit son pistolet à sa ceinture, et se promena avec une violente agitation.

Il se trouvait dans une position singulière: il ne pouvait se débarrasser de cet importun ni par la crainte ni par la force ; il lui fallait se résoudre à passer la nuit ainsi, toujours sur ses gardes.

Il prit ce dernier parti, espérant bien que, le lendemain quelqu'un paraissant, il pourrait se délivrer du bohémien.

— Allons , soit — lui dit-il avec un sourire forcé — quoique je ne vous aie pas demandé pour compagnon, nous passerons la nuit à côté l'un de l'autre.

— Et vous ne vous en repentirez pas, guetteur... Je ne suis pas marin , mais j'ai la vue longue; si le chebek vous inquiète, je vous aiderai à le surveiller.

Après quelques moments de silence , le guetteur s'assit sur un bloc de rocher.

Le vent augmentait de violence, et soufflait avec force. De grands nuages voilaient de temps à autre le disque pâle de la lune; la porte de la logette, restée ouverte, battait avec fracas.

— Si tu veux être bon à quelque chose — dit Peyroù — prends ce bout de corde qui est là par terre, et attache la porte de ma logette, car le vent s'élève.

Le bohémien regarda le guetteur d*un air étonné, et hésita un moment à obéir.

— Vous voulez m'y enfermer... Vous êtes habile, guetteur.

Peyroù se mordit les lèvres, et reprit :

— Attache cette porte en dehors... tedis-je, ou sinon je le prendrai pour un mauvais compagnon.

Le bohémien, ne voyant alors aucun inconvénient à satisfaire le guetteur, ramassa la corde, la passa dans un piton vissé à la porte, et la noua à un crampon de fer scellé dans le mur.

Le guetteur, toujours assis , suivait attentivement les mouvements de son compagnon., Le nœud fait, Peyroii s'approcha et s'écria, après un moment d'examen :

— Aussi vrai que le Seigneur Dieu est au ciel, tu es marin!

— Moi, guetteur...

— Et tu as servi à bord des corsaires barbaresques...

— Jamais! jamais !

— Je te dis que celui qui n'a pas navigué avec les pirates d'Alger ou de Tunis ne peut avoir l'habitude de faire triple ce nœud , comme tu viens de le faire... Eux seuls attachent ainsi l'ancre à l'organeau * !

Le bohémien à son tour se mordit les lèvres

jusqu'au sang ; mais , reprenant son calme , il dit:

^ — ■ Allons , allons , vous avez un bon coupd'œil ; vous avez à la fois tort et raison, seigneur guetteur. Ce nœud m'a été appris par un des nôtres qui nous a rejoints en Languedoc, après avoir été esclave sur un corsaire d'^AIger.

Perdant toute patience , furieux de l'impudence de ce misérable, le guetteur s'écria :

— Je te dis que tu mens... Tu viens ici préparer quelque détestable artifice... Tiens... regarde ! . . .

Et le guetteur lui montra le sachet.

* Voir la note da deuxième volume.

Le bohémien stupéfait ne put retenir un cri de malédiction en arabe.

Si le guetteur avait pu conserver le moindre doute sur la personne du bohémien, cette dernière exclamation , qui avait souvent frappé ses oreilles dans ses combats avec les pirates, eût suffi pour lui prouver la vérité de ses soupçons.

Les yeux du vagabond étincelaient de rage.

— Je vois tout — s'écria-t-il — Taigle est venue ici dévorer le pigeon ! De la grève je Tavais vue s'abattre dans ces rochers. Ce sachet ou ta vie ! — s'écria le bohémien en tirant un poignard de son pourpoint, et en s'élançant sur le guetteur.

Le canon d'un pistolet appuyé sur sa poitrine rappela au bohémien que Peyroû était plus formidablement armé que lui.

Frappant du pied avec rage , le vagabond s'écria :

— Kblis est avec lui !

— J'en étais sûr, tu es pirate; ce chebek attendait les instructions ou ton signal pour s'approcher ou pour s'éloigner de la côte. Ta

rage est grande, de voir tes méchants desseins déjoués, mécréanl! — dit le guetteur.

— Éblis * nn'avait donc louché de son aile invisible, que j'oubliais le seul moyen de tout réparer — s'écria tout-à-coup le bohémien.

Faisant un bond de joie, il disparut aux yeux étonnés du guetteur, et descendit en toute hâte le chemin escarpé qui conduisait à la plage.

* Le diable.

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