LA MAISON-FORTE
Enfin , sa vigoureuse opposition à quelques ordres de M. de Vitry, qui lui semblaient porter atteinte aux franchises de la Provence , avait été généralement et hautement approuvée dans le pays.
Lorsque Stéphanette revint à la Maison-Forte , le soleil était sur le point de se coucher. Le premier soin de la jeune fille fut de se rendre auprès de mademoiselle Reine des \nbicz.
Celle-ci occupait habituellement un cabinet situé au premier étage d'une des tourelles du château.
Cette pièce, de forme ronde , lui servait de cabinet d'éludé, et était meublée avec un soin et une recherche extrêmes.
Le baron , idolâtre de sa fille, avait consacré à cet arrangement intérieur une somme assez considérable; les murailles circulaires disparaissaient sous une riche tapisserie flamande, fond vert, à dessins plus foncés, rehaussés d'un fil d'or.
On remarquait, entre autres meubles, une bibliothèque de noyer curieusement sculptée dans le goût de la renaissance, et incrustée de mosaïques de Florence.
Un riche et épais tapis turc couvrait le plancher ; les intervalles qui séparaient les poutrelles du plafond étaient d'un bleu d'azur, semés d'arabesques d'or d'un travail assez délicat.
Une lampe d'argent était suspendue à la maîtresse poutre par une chaîne aussi d'argent. La forme de ces lampes , encore usitées dans quelques villages de Pro-
vence, élait irès-simple ; elles se composaient d'un carré de métal , dont les bords, relevés à un pouce de hauteur, contenaient Thuile, et formaient à chaque angle une sorte de bec, d'où sortaient les mèches.
Enfin, sur une table à pieds tors, placée dans la profonde embrasure de la fenêtre , on voyait un luth, un téorbe , et quelques ouvrages de tapisserie commencés.
Deux portraits, l'un de femme, l'autre d'homme, portant le costume du règne de Henri III, étaient placés au-dessus de cette table , et obliquement éclairés par de petits vitraux en châssis de plomb, qui garnissaient l'étroite et longue croisée.
Enfin, pour remédier au manque de cheminée, on voyait , dans un coin de cette pièce , un large brasier de cuivre assez curieusement ciselé , et supporté par quatre griffes massives. Il contenait un lit de cendres et de braises ardentes, où fumaient quelques brindilles de genêts odoriférants.
Reine des Anbiez portait une robe de gros de Tours, brune, un peu traînante, à manches et à corsage justes; ses beaux cheveux châtains étaient renfermés dans une résille de soie pourpre.
Lorsque Stéphanette entra chez sa maîtresse , elle trouva celle-ci dans un état d'agitation extraordinaire : ses joues étaient colorées ; ses traits exprimaient la surprise , i)resque la frayeur.
Reine prit vivement sa camérisle par la main , la conduisit près de la table , et lui dit : Regarde !
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L'objet qu'elle désignait à Taitention de Stéphanetle était un petit vase de cristal de roche.
De son col élégant et allongé sortait une sorte de lis orange foncé, dont le calice d'un bleu d'azur laissait voir de flexibles pistils d'un blanc d'argent. Cette brillante fleur exhalait une odeur délicieuse et comparable aux senteurs mélangées de la vanille , du citron et du jasmin.
Stéphanette joignit les mains avec admiration , et s'écria :
— Ah ! mademoiselle , la belle fleur ! Est-ce donc un présent de M. le chevalier de Berrol?
Au nom de son fiancé. Reine rougit et pâlit tour à tour; puis, sans répondre à Stéphanette, elle prit le vase avec une sorte d'efl"roi , et lui montra une petite figure éraaillée qui s'y trouvait ; cet émail représentait une colombe blanche au bec rose, ayant les ailes étendues , et tenant entre ses pattes purpurines un rameau d'olivier.
— Notre Dame l s'écria Stéphanette avec effroi , c'est le portrait de l'épinijle d'émail que ce jeune mécréant vous a dérobée dans les roches dOUioules, après qu'il a eu sauvé la vie de monseigneur !
— Et qui a pu apporter ici ce vase et cette fleur? demanda Reine en secouant la tête d'un air efl'rayé.
— Vous l'ignorez donc, mademoiselle !
Reine fil, en pâlissant, un signe de tête affirmatif.
— Sainte Vierge , il y a de la sorcellerie, s'écria
Stéphanette en remeitant vivement le petit vase sur la table, comme s'il lui eût brûlé la main.
Reine , contenant à peine son émotion , lui dit :
— Tantôt j'étais sortie pour voir mon père monter à cheval ; je me suis promenée jusqu'à la nuit dans la grande allée du pont-levis; en rentrant ici ; j'ai trouvé cette fleur sur cette table... Mon premier mouvement a été de croire , comme toi, qu'elle m'avait été apportée ou envoyée par M. de Berrol , quoique dans celte saison froide cette fleur m'eût paru une merveille ; j'ai demandé si le chevalier était venu à la Maison- Forte, on m'a répondu que non ; d'ailleurs j'avais sur moi la clef de cet appartement.
— Mademoiselle,... mais c'est alors bien vraiment delà magie!
— Je ne sais que penser. En examinant plus attentivement ce vase, j'ai remarqué l'empreinte émaillée représentant l'épingle que. . .
Reine ne put achever.
Les mouvements précipités de son sein trahissaient la violente émotion que lui causait le souvenir de cette étrange journée , dans laquelle l'étranger avait osé approcher ses lèvres des siennes.
— Il faut consulter M. le chapelain ou le guetteur, mademoiselle ! s'écria Stéphanette.
— Non... non; tais-toi... N'ébruitons pas ce mystère qui m'efl'raye malgré moi; attendons... Epie bien les environs de cet appartement , peut-être découvrirons-nous quelque chose.
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— Mais cette fleur ! mais ce vase , mademoiselle ! Pour toute réponse , Reine jeta la fleur dans le brasier.
On eût dit que la pauvre plante se tordait douloureusement sur les charbons ardents; le léger sifflement produit par la partie aqueuse de la lige qui s'épanchait, semblait autant de petits cris plaintifs.
Bientôt tout fut en cendres.
Reine ensuite ouvrit la fenêtre qui donnait sur l'esplanade, et lança en dehors le flacon de cristal ; il se brisa en éclats sur le parapet, ses débris tombèrent dans la mer.
A ce moment on entendit des pas lourds et éperonnés retentir sur les dalles de l'escalier ; la voix un peu rauque de Raymond V appela joyeusement sa fille pour venir voir « ce démon de Mistraou! n
— Pas un mot de ceci à mon père! dit Reine à Stéphanette, en mettant un doigt sur ses lèvres.
Et elle descendit à la rencontre du bon vieux gentilhomme.