‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 15 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pleine , cachant à peine son émotion, rejoignit son père.

Kayniond V baisa tendrement sa fille au front ; s'appuyant sur son bras , il descendit les dernières marches de l'escalier de la tour. Il portait un vieux costume de chasse vert , à passements d'or ternis , des chausses écarlates, de grandes bottes de basane , couvertes de boue , et de longs éperons de fer rouilles. Il tenait à la main son feutre gris ; car malgré le froid assez vif , le front hàlé et ridé de Raymond V était couvert de sueur.

Dans la cour du château , à la lueur d'une torche ,

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iiii valet de ferme tenait par la bride le sournois et farouche Mistraou , dont les flancs ruisselaient.

Un grand lévrier noir à longs poils et un petit chien d'arrêt épagneul blanc orangé étaient couchés aux pieds de l'étalon de la Camargue.

Le lévrier paraissait haletant ; ses oreilles couchées sur son crâne, sa gueule entr'ouverte et remplie d'écume , ses yeux à demi fermés, le battement fébrile et précipité de ses flancs , sa respiration entrecoupée , tout annonçait qu'il venait de faire une course rapide.

La vue de Mistraou , en lui rappelant la scène des rochers d'Ollioules , augmenta encore le trouble de Reine. Mais le baron était si peu clairvoyant , le succès de sa chasse dont il voulait se glorifier le préoccupait tellement, qu'il ne s'aperçut pas de l'agitation de sa fille.

11 détacha une courroie qui suspendait un gros lièvre à l'arçon de sa selle, le présenta orgueilleusement à Reine en le soupesant et lui dit :

— Croirais-iu qu'Eclair ( à ces mots le lévrier, sans cesser de haleter, leva sa tête longue , fine et intelligente), croirais-tu qu Eclair a forcé ce lièvre en treize minutes, dans les bruyères de Savenol? C'est le vieux Genct (ici le petit épagneul leva la tête à son tour), c'est le vieux Gcnél qui l'a mis sur pied. La vitesse de ce démon de Mistraou est si grande , que je n'ai perdu Éclair de vue que pendant le temps que j'ai mis à gravir la colline des Pierres-Noires... J'ai fait ainsi , j'en suis sûr, plus d'une lieue et demie.

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-— Mon père,... comment vous exposer à monter encore ce clieval , après répouvantable danger qu'il vous a fait courir!

— Maujour ! s'écria le vieux gentilhomme d'un air de gravité moqueuse , il ne sera pas dit que Raymond V cédera jamais à un de ces fils indomptés de la Camargue.

— Mais, mon père...

— Mais, ma fille, je ne céderai pas plus sur terre que sur mer; je te dis cela parce que je viens de visiter les madragues que ces drôles de la Ciotal veulent m'empêcher de poser dans l'anse en dehors des roches de Castrembaou ; tout à l'heure j'ai rencontré le consul Ïalebard-Talebardon sur sa haquenée; nous en avons causé. N'a-l-il pas eu l'effronterie de me menacer du tribunal des prud'hommes pêcheurs... dont le guetteur est le syndic. . . Maujour ! j'ai tant ri , que ce démon de Mistraou , profitant de ma distraction , est parti comme un trait !

— Encore des dangers , mon père. Ce cheval vous sera fatal !

— Sois tranquille , mon enfant , quoique je n'aie pas le poignet aussi vigoureux que ce jeune Moscovite à demi sauvage qui arrêta si adroitement Mistraou au bord du précipice, la gaide , la bride et l'éperon auront toujours raison des ruades et des pointes d'un cheval vicieux. Mais permettez , belle châtelaine , que je vous of, le pied de l'animal que j'ai chassé.

oe disant , le baron tira son couteau de sa poche ,

coupa la patte droite du lièvre et Toffrit galamment à sa fille , qui prit , non sans quelque répugnance , ce trophée de vénerie.

On reconduisit Mistraou à son écurie , mais Éclair et Genêt , favoris du baron , le suivirent côte à côte , pas à pas , pendant qu'appuyé sur le bras de Reine Raymond V faisait ce qu'il appelait son inspection du soir, en attendant l'heure du souper.

Les laboureurs et les métayers, revenus des champs, se livraient aux occupations de la veillée d'hiver, dans une vaste étable chaude et bien close.

Les femmes , les jeunes filles filaient au rouet , les hommes raccommodaient leurs filets, leurs instruments aratoires ou nettoyaient leurs armes; maître Laramée , ancien sergent de la compagnie franche , levée par Raymond V lors des troubles civils, et alors majordome et commandant supérieur de la garnison du château , exigeait que des tenanciers du baron qui faisaient tour à tour le service de sentinelles sur la terrasse du bord delà mer, Cusseut militairementarmés.

D'autres peignaient aux couleurs du baron (ronge et jaune) de longues lances destinées aux joutes sur l'eau, ou des pieux employés au saut de la barre, divertissements accoutumés des fêtes de Noël.

Ceux-là, occupés plus sérieusement, préparaient les grains destinés aux semailles tardives ; ceux-ci tressaient avec grand soin des paniers de jonc destinés à renfermer les calênos ou présents de fruits qu'on se fait à la Noël.

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Ces travaux étaient tantôt égayés par des chansons (lu pays , tantôt accompagnés de quelque légende merveilleuse ou de quelque épouvantable récit des cruautés des pirates.

Dans une salle supérieure remplie de fruits , des enfants et des vieillards s'occupaient de visiter les longues guirlandes de raisinsqui pendaient aux poutres du plafond , ou serraient dans des corbeilles les figues odorantes qui séchaient sur des claies de paille.

Plus loin , c'était la lingerie où les lavandières , sous l'inspection immédiate de demoiselle Dulceline, femme de charge , s'occupaient du linge du château et le parfumaient, en mettant dans ses plis plus blancs que la neige des feuilles d'herbes aromatiques.

Souvent la voix aigre de Dulceline surmontant les joyeuses chansons des lavandières venait réprimander quelques paresseuses.

A côté de la lingerie était enfin la pharmacie du château , où les paysans des environs trouvaient tous les médicaments indispensables.

Cette pharmacie se trouvait dans les attributions du chapelain du baron , l'abbé Mascarolus , vieux et excellent prêtre, d'une piété angéliqu* et d'une naïveté rare. Le chapelain possédait des connaissances médicales assez étendues, et croyait fermement à l'cfQcacité de l'étrange pharmacopée de ce temps-là.

Malgré la continuelle appréhension des pirates, tous les habitants de la Maison-Forte partageaient la gaieté pour ainsi dire traditionnelle que causait toujours en

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Provence l'approche de la Noël, la plus joyeuse, la plus grande solennité de Tannée.

Chaque soir avant souper, le baron faisait donc, en compagnie de sa fille , ce qu'il appelait son inspection , c'est-à-dire qu'il parcourait le théâtre des occupations si diverses dont nous venons d'entretenir le lecteur , causant familièrement avec tout le monde , accueillant les demandes, les plaintes, s'impatientant souvent, s'emportant et grondant quelquefois ; mais , toujours plein de justice , de bonté , il faisait oublier par sa bonhomie cordiale ses mouvements de vivacité.

Raymond V mettait en valeur une grande partie de ses domaines ; il causait longtemps à la veillée avec ses principaux bergers, vignerons, laboureurs et métayers , surveillait lui-même ses écuries et ses étables , persuadé de la sagesse de ces deux proverbes provençaux dignes du guetteur du cap de l'Aigle : L'uei dooumeslre engraissa lou chivaou. (L'œil du maître engraisse le cheval.)

Bouenpaslre, bouen ave. (Bon berger, bon troupeau.)

Le vieux gentilhomme finissait ordinairement sa tournée par une visite à la pharmacie , où il trouvait l'abbé Mascarolus , qui lui donnait une sorte d'état hygiénique de la santé des habitants du domaine des Anbiez,

Le jour dont nous parlons , Raymond V arriva dans la pharmacie , accompagné de Reine , en passant par la lingerie. On s'occupait des préparatifs de la l'été de

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