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la Noël dans presque tous les déparlements du château; mais la confection de la pièce la plus importante de cette solennité était réservée aux soins de la vénérable Dulceline , qui avait prié l'abbé de l'éclairer de ses conseils.
Il s'agissait de la crèche , sorte de tableau en relief et colorié, que l'on plaçait le jour de Noël dans la plus belle chambre de l'habitation , château , maison ou chaumière.
Ce tableau représentait la naissance de l'enfant Jésus; on y voyait l'étable, le bœuf, l'âne, saint Joseph , la Vierge tenant sur ses genoux le Sauveur du monde.
Chaque famille , pauvre ou riche , tenait à avoir une crèche plus ou moins splendide, cl ornée de guirlandes de feuillages, de clinquants, et surtout magnifiquement illuminée de petites bougies dont on l'entourait.
Raymond V, entrant dans la lingerie, fut surpris de n'y pas voir Dulceline. Toutes les lavandières firent une respectueuse révérence au baron , qui demanda où était la femme de charge.
— Monseigneur, dit une jeune fille aux yeux noirs et aux joues couleur de grenade , mademoiselle Dulceline est dans la chambre des filtres , avec M. l'abbé et Théréson ; elle a défendu d'entrer , elle travaille à la crèche.
— Diable , dit le baron , il me coûte de l'interrompre , mais le souper a sonné , il faut que l'abbé nous dise les grâces.
Il s'avança vers la porte , elle était inlérieurement fermée. Il frappa.
— Allons , allons , Tabbé , le souper est servi et j'ai une faim de tous les diables.
— Permettez... un moment, monseigneur, ditDulceline, nous ne pouvons pas encore vous ouvrir. C'est un mystère !
— Ah ! ah ! l'abbé, je vous y prends, vous faites des mystères avec Dulceline, dit joyeusement le vieux gentilhomme.
— Ah ! monseigneur , Dieu nous garde ! Théréson est avec nous , s'écria la vénérable demoiselle , choquée de la plaisanterie du baron. Ouvrant précipitamment la porte, elle montra une figure pâle, ridée» encadrée dans une fraise et dans un béguin blanc , le tout digne du pincoau d'Holbein.
L'abbé , âgé de cinquante ans , vêtu d'une robe noire et d'un chaperon de même couleur qui lui emboîtait étroitement la tête, avait une figure douce et naïve.
Théré.son , au moment où le baron entra , finissait de cacher sous une grande toile la mystérieuse crèche.
Le baron s'en approchant allait témérairement lever ce voile lorsque Dulceline s'écria d'un ton 8iq)pliant:
— Ah! monseigneur, laissez-nous le plaisir de vous surprendre; soyez seulement assuré que jamais plus belle crèche n'aura orné la grande salle de la Maison- Forte , et c'est bien le moins , Notre-Dame ! puisque M. le commandeur et Sa Révérence le père Elzéar
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■doivent venir des pays lointains pour assister à la Noël !
— Maujour ! je serais trop maliienreiix s'ils n'y assistaient pas, s'écria le baron, voilà deux ans que mes pauvres frères n'ont passé ni une nuit ni un jour dans la maison de notre père, et par saint Bernard mon patron, qui m'assiste! le Seigneur nous fera la grâce de nous réunir cette fois.
— Dieu vous entendra , monseigneur , et je joins mes prières aux vôtres , dit l'abbé. Puis il ajouta : Monseigneur, avez-vous fait bonne chasse ?
— Très-bonne, l'abbé, voyez plutôt! Et le baron prit la patte du lièvre que Reine tenait à la main et la montra à l'abbé.
— Si mademoiselle ne garde pas cette patte , dit l'abbé , je la lui demanderai pour ma pharmacie , en priant toutefois monseigneur de me dire si c'est la patte droite ou la paiie gauche de l'animal.
— Eh ! que voulez-vous faire de cela , l'abbé ?
— Monseigneur, dit le bon Mascarolus, en montrant un volume ouvert sur la table, j'ai reçu hier ce livTede Paris. C'estle journal de M. de Moncaunys(i) , homme très-illustre et très-savant , et j'y lis ceci, page 517 :
< Recette pour la goutte. Portez contre la cuisse,
< entre les chau.sses et la chemise du côté malade , c deux pattes d'un lièvre tué entre la Notre-Dame de € septembre et la Moèl , mais avec cette importante
(1) Journal des voj-ages de M. de Moncaunys, conseiller du roi en ses conseils U'Élat et privé, et lieutenant criminel au siège pré- TOME r. 8
« observation qu'il faut se servir de la patte gauche de < derrière , si c'est le bras droit qui est malade ; et de « la patte droite de devant , si c'est la jambe ou la Il cuisse gauche qui est malade ; à l'instant le mal * cessera. »
— Peste ! l'abbé , s'écria le baron en riant de toutes ses forces , voilà une belle découverte ; désormais les braconniers diront qu'ils sont apothicaires et qu'ils ne tirent un lièvre à l'alfùt que pour se procurer des remèdes contre la goutte !
Le bon abbé, assez embarrassé des sarcasmes du baron, continua de lire pour se donner une contenance, et ajouta : « Je vois plus loin, monsieur le baron, page d77: « Les cloportes donnés aux rossignols 1 bydropiques les guérissent tout à fait. »
Ici les rires du bon gentilhomme redoublèrent. Reine , elle-même , malgré sa préoccupation , ne put s'empêcher d'imiter son père.
L'abbé Mascarolus sourit doucement , supporta ces innocentes railleries avec une résignation toute chrétienne, n'essayant même plus de défendre ses recettes empiriques auxquelles on aurait d'ailleurs trouvé de fréquentes analogies dans les livres les plus sérieuse-
sidial de Lyon , où les savants trouveront un nombre infini de nouveauiOs en machines de mathématiques, expériences physiques , raisonnements de la belle philosophie , curiosités de chimie, outre la description de divers animaux et plantes rares, et plusieurs secrets inconnus pour le plaisir et la santé , etc., et ce qu'il y a de plus digne de la connaissnnce d'un honnête homme dans les trois parties du monde Taris , Louis Frelaine , au Palais , 1631 .
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ment écrits sur Tart de guérir à cette époque.
Raymond V allait se livrer à un nouvel accès de gaieté , lorsque Laramée , à la fois majordome , maître d'hôtel et capitaine de la Maison-Forte , vint annoncer au baron que le souper Tattendail depuis longtemps.
Laramée , que nous avons vu former l'avant-garde de Fescorte du baron dans les gorges d'Ollioules, avait une physionomie de vrai pandour; son teint aviné, sa voix rauque , ses cheveux blancs et ras , sa longue moustache grise et ses continuels jurons n'étaient pas toujours du goût de Dulceline.
Elle accueillit l'entrée du majordome dans le sanctuaire de l'abbé avec une sorte de grondement sourd qui se changea en aigre glapissement, lorsqu'elle vit Laramée s'approcher indiscrètement du voile qui couvrait la mystérieuse crèche et essayer de le soulever.
— Eh bien !... eh bien !... Laramée, dit le baron; maujour ! veux-tu donc être plus privilégié que ton maître , et voir les merveilles que Dulceline cache à nos yeux? Allons, allons, prends cette lampe et éclairenous, vieux .soudard.
Puis, se retournant vers Mascarolus, Raymond V ajouta gaiement : « Puisque, d'après votre beau livre, les cloportes guérissent les rossignols hydropiques , il faudra essayer de votre remède sur ce vieux drôle , sans cesse menacé d'hydropisie , car c'est une véritable outre , toujours gonflée de vin à en crever... Du
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reste , il n'a du rossignol que Thahiiude de clianler la nuit , et le diable sait quelles chansons !
— Sans compter, monseigneur, qu'il chante d'une voix à réveiller tout le château et à faire fuir les buonl'oli (i) du sommet de la vieille tour, ajouta la femme de charge,
— Aussi vrai que j'ai bu ce matin deux verres de saouvo-christian (2). Les orfraies se connaissent en chouettes, Dulceline ma mie ! dit le majordome d'un air goguenard, en passant avec sa lampe devant la surintendante de la lingerie.
• — Monseigneur, s'écria-t-elle, vous entendez l'insolence de maîlre Laraniée!
— Et vous serez vengée, ma chère, je vais lui faire boire une pinte d'eau à votre santé. Allons... allons... marche, majordome... la bouille-abaisse (3) refroidit.
Le baron , Reine et l'abbé quittèrent la pharmacie, descendirent un escalier assez rapide , et traversèrent la longue et sombre galerie qui unissait les deux ailes de la Maison-Forte ; ils entrèrent dans une vaste salle à manger, brillamment éclairée par un bon feu de hêtre , de racines d'olivier et de pommes de pin qui répandaient dans cette pièce une odeur balsamique.
(Ij Surnom inovençal de la cliouelle. Un préjugé populaire voulait que ces animaux allassent boire l'huile des lampes funéraires des églises, (villenkdve, StalislU/ue des Bouches-dii-lihône .)
(2) Sauve-chrélien. Eau-de-vie dans laquelle on fait infuser des t;raiu.> de laisin avecdes aromates.
(3) Mets d(' prédilection des l'rovençaux , sorte de soupe aU' poisson.
L'immense cheminée à grand manteau de pierre , aux chenets de fer massif , fumait bien un peu , mais par compensation les fenêtres treillissées de plomb et les lourdes portes de chêne ne fermaient pas assez hermétiquement pour que la fumée ne pût s'échapper par leurs nombreuses fissures.
La bise, en s'introduisant ainsi par ces ouvertures, faisait entendre de longs sifflements, victorieusement combattus par les joyeux pétillements du hêlroet lescraquementsdes troncsd'olivier qui flambaient dans Tàlre.
Les murs simplement peints à la chaux , ainsi que le plafond aux grosses poutres de chêne noires et saillantes, n'avaient pour ornements que quelques peaux de renards, de blaireaux et de loups, symétriquement espacées et clouées par les soins du majordome.
Dans les intervalles que ces pelleteries laissaient entre elles , on voyait des lignes à pêcher , des armes de chasse, des fouets, des gaules, et comme curiosités une bride moresque avec son mors tranchant et ses houppes de soie cramoisie.
Sur un dressoir de chêne d'un très-beau galbe on voyait une antique et lourde vaisselle d'argent, dont la richesse contrastait singulièrement avec la rusticité presque sauvage de cette salle.
De grandes botrines de verre blanc étaient remplies des vins généreux de la Provence et du Languedoc ; de plus petits flacons contenaient des vins d'Espagne, qui venaient très-facilement et très-promptement de Barcelone par les bâtiments côtiers.
Quelques valets campagnards, vêtus de casaques de cadis brun , faisaient le service sous les ordres du majordome ; les livrées aux couleurs du baron ne sortant du vestiaire que lors des jours de fête.
La table oblongue, placée très-près du foyer, reposait sur un épais lapis de sparlerie. Le reste delà salle était pavé de dalles de grès.
Au haut bout de la table on voyait le fauteuil armorié de Raymond V, à sa droite le couvert de sa fille, à sa gauche le couvert de l'étranger, usage d'une hospitalité touchante.
Au-dessous de cette place, la place du chapelain.
La table était délicatement et abondamment servie.
Autour d'une énorme soupière de bouille-abaisse composée d'excellentes murènes delà Ciotat, de tronçons de pei-spadou ou espadon, et de dattes de mer, on voyait des gangasou gelinottes des Pyrénées entourant une oie sauvage parlaitemenl rôtie ; de l'autre côté, une selle d'agneau de trois mois et un demi-cabri d'un mois justifiaient par leur appétissante odeur le proverbe culinaire : Cabri d'un mes , agncou de très (cabri d'un mois, agneau de trois); des coquillages de toute espèce , tels que clovisses , caramboles , ayant surtout la saveur de roc , comme disent les Provençaux, remplissaient les intervalles laissés entre ces mets substantiels.
Enfin des hors-d'œuvre fortement salés et épicés, tels que crevettes, langoustes, artichauts, céleris et fenouils crus , formaient une réserve formidable que
Raymond V appelait à son aide pour exciter sa soif lorsqu'elle commençait à se tarir.
Cette profusion , qui paraît énorme au premier aspect, s'explique facilement par l'abondance des ressources du pays, par la coutume hospitalière de cette époque et par le grand nombre de gens qu'un seigneur de cette époque avait à nourrir.
Les grâces dites par le digne abbé Mascarolus , le baron, sa fille et le chapelain se mirent à table. Laramée prit son poste habituel derrière le fauteuil de son maître.