TOME
France , noire comte (1), que je répondrais à un tel ordre à bon coups de mousquet et de fauconneau.
— Mais, monsieur,... dit Honorât.
— Visiter nos châteaux ! s'écria le baron de plus en plus exaspéré. Ah!ce n'est pas assez d'avoir niisàlatêie de la vieille noblesse de Provence un Vitry , un assassin gagé... il faut encore que ce cardinal que Tenfer confonde ( priez pour lui, F abbé , il en a diablement besoin ) , nous impose les obligations les plus humiliantes !... Visiter nos maisons ! Ah ! Vitry , tu veux savoir ce que nous pouvons tirer de coups de mousquet et de fauconneau ! eh bien ! par la mort-Dieu ! viens donc assiéger la porte de nos châteaux et tu le sauras ! Puis , se retournant avec vivacité vers Honorai : Mais qu'a fait Saint-Yves ?
— Monsieur, au moment où je l'ai quitté, il proposait d'entrer en accommodement, de dresser lui-même l'inventaire qu'on lui demandait, et de l'envoyer directement au maréchal.
— Laramée, dit le baron en se levant brusquement de table, fais seller Mistraou ; que cinq ou six de les gens montent à cheval , arme-les bien, et tiens-loi prêt aussi à me suivre.
— Au nom du ciel, mon père, que voulez-vous faire ? s'écria Reine en prenant l'une des deux mains du baron dans les siennes.
— Empêcher le bonhomme Saint-Yves de com-
(1) Les rois de France citaient comtes Ue Provence.
meure une lâcheté qui déshonorerait la noblesse de Provence... il est vieux et faible, il n'a pas grand monde autour de lui... il se sera laissé intimider... Laramée, mes armes, et à cheval !... à cheval !
— Par celle nuit noire , par les mauvais chemins, monsieur ; vous n'y songez pas? dit Honorât en prenant l'autre main du baron.
— Tu m'as entendu, Laramée ! s'écria Raymond V d'une voix impétueuse.
— Mais, monsieur,... dit Honorât.
— Eh ! maujour ! mon jeune maître , je fais ce que vous auriez dû faire ! A votre âge, j'aurais jeté par la fenêtre le greffier, son scribe et les gardes du gouverneur. Mordieu ! le sang de vos pères ne bout pas dans vos veines, jeunes gens !... Laramée, mes armes et à cheval î
Aux reproches du baron, Henri ne répondit rien ; il baissa tristement la tête, et regarda Reine en secouant la tête comme pour lui fiiire comprendre ce qu'il y avait d'injuste et de dur dans les reproches de son père.
La jeune fille l'eniendit sans doute ; pendant que Laramée s'occupait de décrocher, d'une des panoplies qui ornaient la salle à manger, les armes de son maître, elle dit :
— Laramée, faites aussi seller ma haquenée ; j'accompagnerai monseigneur. . .
— Au diable la folle ! dit le baron en haussant les épaules.
— Folle ou non, je vous accompagnerai, mon père.
— Eh ! niaujour ! non... non, cenl fois non, lu ne nracconipagneras pas... par des chemins pareils... à l'heure qu'il est !
— Je vous suivrai, mon père... Vous savez si je suis volontaire et opiniâtre...
— Certes... comme une chèvre... quand vous vous y mettez. Pourtant cette t'ois, vous me céderez, j'espère.
— Je descends moi-mên)c tout faire préparer pour mon départ , dit Reine... Venez , Honorât.
— Au diable la folle ! elle est capable de le faire ainsi qu'elle le dit! s'écria le baron. Ah voilà ! j'ai été trop bon, j'ai été trop faible pour elle... elle en abuse, s'écria le vieux gentilhomme en frappant du pied avec colère. Puis prenant un ton plus doux : Voyons... Reine. . . ma lille, ma chère fille.. . sois raisonnable , un branle de galop et je suis auprès de Saint-Yves ; le temps de chasser ces misérables à coups de fouet , et je reviens .
Reine fit un pas vers la porte.
— Mais joins-toi donc à moi. Honorât ; tu restes là comme un terme !
— Ah! mon père... oubliez-vous donc que tout à l'heure vous avez traité de lâcheté sa conduite à la fois prudente et ferme dans celle affaire?
— Lui? Honorai? mon fils, lâche?... je couperais la figure à celui qui oserait le dire... Si j'ai dit cela , j'ai eu tort, c'est la colère qui m'a emporté... Honorât... mon fils...
Raymond V ouvrit ses bras à Henri qui s'y jeta en lui disant. Croyez-moi, monsieur, n'entreprenez pas ce voyage. . . mon Dieu ! vous ne verrez ces gens-là que trop tôt.
— Que dis-tu là?
— Demain matin, sans doute, ils seront ici... aucune habitation noble n'est exceptée de cette mesure.
— Ils seront ici demain ! s'écria le baron avec une expression de joie difficile à rendre... Ah... le greffier sera ici demain... lui qui a fait condamner aux galères de pauvres diables pour des délits de faux saunage... ah , il sera ici demain ! Vive Dieu ! cela me remet le cœur en joie. Laramée, ne fais pas seller les chevaux... non... non; seulement demain, au point du jour, prépare une vingtaine de bonnes gaules de coudrier , car j'espère que nous en casserons... puis arrange une bascule au-dessus du fossé, et... Mais je te dirai cela le soir en me couchant. A boire , Laramée , à boire ! donne-moi la coupe de mon père et du vin d'Espagne. Il faut boire avec solennité à une telle nouvelle ; du vin de Xérès, te dis-je.. . et au diable le vin de Lanialgue !. . . puisque les gens du tyranneau de la Provence seront ici demain , et que nous pourrons donner sur leur dos, en attendant mieux, les étrivières à Vitry.
Ce disant, le baron se remit dans son fauteuil, chacun reprit sa place, à la grande joie du pauvre abbé qui, pendant cette scène, n'avait osé dire un mot.
Le souper troublé par cet incident finit avec une certaine gêne.
102 LE COMMANDI UR Di; MALTE.
Raymond V, préoccupé de la réception qu'il ménageait aux agents du gouverneur, s'interrompait à chaque instant pour parier bas à Toreille de Laramée ; il était facile de deviner le sujet de ces colloques secrets , en voyant Tair profondément satisfait avec lequel le vieux soldat recevait les instructions de son maître.
Comme tous les gens de guerre, Laramée nourrissait une haine instinctive contre les hommes de loi, il ne dissimulait pas sa joie diabolique , en pensant aux bons tours dont le greflier et son scribe devaient être victimes le lendemain matin.
Reine et Henri échangeaient des regards inquiets. .. ils connaissaient l'humeur irascible et opiniâtre du baron , son goût pour la révolte et son aversion pour M. de Vitry.
La jeune fdle et son fiancé craignaient avec raison que le baron ne se laissât entraîner dans quelque fâcheuse démarche. De récents et terribles exemples avaient prouvé que Richelieu voulait mettre un terme à l'indépendance des seigneurs , et absorber dans le pouvoir royal beaucoup de leurs privilèges féodaux.
Malheureusement il ne fallait pas songer à empêcher Raymond V d'en faire à sa tête ; de plus, tous les gens qui dépendaient de lui ne devaient que trop le seconder dans ses dangereux projets.
Le bon abbé Mascarolus se hasarda bien à dire quelques mois détournés sur l'obéissance dont les seigneurs devaient eux-mêmes donner l'exemple ; mais un coup d'œil sévère et irrité du baron coupa co»ïrt à
la moralité du chapelain; il n'osa pas même défendre le maréchal, comme il avait défendu les prélats guerriers.
Ce qui effraya Reine, c'est que son père, tout en buvant moins que de coutume , se laissait parfois aller à des éclats de gaieté presque extravagante, pendant ses aparté mystérieux avec Laramée.
Le souper terminé , par un ancien et invariable usage d'hospitalité, le baron prit une lampe et conduisit luimême Honorât de Berrol à la chambre qu'il devait occuper.
Comme toujours , le jeune homme voulut arguer de sa position de liancé de Reine pour épargner ce cérémonial au baron; le vieillard répondit aussi, comme toujours , qu'après les fêles de la Noël , c'est-à-dire après le mariage d'Honorat avec Reine, le sieur de Berrol devenant son fils, il ne le traiterait plus avec formalité. Jusque-là Raymond V persistait à avoir pour son hôte les soins dus à tout gentilhomme qui couchait sous son toit.
Reine rentra chez elle, suivie de Stéphanette. Son appartement était fort près de celui de son père ; elle prêta l'oreille, et s'aperçut , à son grand regret, que Laramée restait chez le baron beaucoup plus longtemps que d'habitude ; elle vit par là que le baron poursuivait ses projets contre le greffier et les gens de justice; enfin, malgré l'heure avancée de la nuit, elle entendit le majordome ordonner à deux des gens du baron de monter à cheval pour porter, disait-il , des invitations.
Inquiète des desseins de son père , elle congédia Stéphanette , et rentra dans sa chambre à coucher.
Un nouvel objet d'élonnement , presque de frayeur, l'y attendait.
CIlAl'ITHE VIII.