‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 20 sur 48 · LE TABLEAU · texte numérisé non relu

LE TABLEAU

Bientôt elle le vit pour ainsi dire en elle. . . au lieu de le voir sur le vélin qu'elle tenait à la main.

Il y avait aussi , de la part de l'étranger, une sorte de délicatesse à effacer ses traits sous un symbole qui représentait sans doute à sa pensée le souvenir le plus précieux de cette journée ; peut-être , enfin , était-ce une manière de calmer les scrupules de la jeune fille, si elle se décidait à garder cette peinture, puisque les traits de l'inconnu ne s'y trouvaient pas reproduits.

Pour faire comprendre la lutte qui s'éleva dans l'esprit de la jeune fille , entre le désir de conserver ce tableau et sa résolution de le détruire , il faut revenir quelque peu sur nos pas , dire un mot de l'amour de Reine pour Honorât de Berrol , et aussi de ses sentiments , après l'aventure des gorges d'Ollioules.

Honorât de Berrol était orphelin , et parent éloigné de Raymond V; il avait une fortune assez considérable; ses biens enclavaient ceux du baron ; quelques communautés d'intérêt resserraient encore les liens qui existaient entre le chevalier et le vieux gentilhomme. Depuis deux ou trois ans , Honorât venait presque chaque jour à la Maison-Forte. Le chevalier était la droiture , la sincérité , l'honneur même. Son éducation , sans être bien cultivée , était supérieure à celle de la plupart des jeunes gens de son âge.

11 s'occupait activement de régir ses biens ; son ordre et son économie étaient remarquabl&s , quoiqu'il sût à propos se montrer généreux.

Son esprit n'était pas très-émiuent ; mais il avait beaucoup de bon sens , beaucoup de raison ; son caractère , d'une douceur charmante , devenait trèsferme et très-décidé lorsque les circonstances l'exigeaient.

Ce qui prédominait chez Honorât de Berrol , c'était une parfaite justesse de son esprit; peu capable d'enthousiasme ou d'exasératioii , irès-borné dans ses désirs, suprêmement heureux de sa position, il attendait avec une joie calme et sereine le jour de son mariage avec la fdle du baron.

Il n'y avait eu dans cet amour aucune phase romanesque. Avant de se laisser entraîner à son amour pour Reine , Honorât avait franchement exposé ses vues à Raymond V, en le priant de sonder les dispositions de sa fdle.

Le bon gentilhomme, assez peu fait aux tempéraments et aux demi-mesures , répondit à Honorât que son alliance lui convenait parfaitement ; il fit à l'instant part des vues du chevalier à mademoiselle des Anbiez.

Reine avait alors seize ans ; elle fut enchantée de M. de Berrol , dont la figure, l'éducation, les manières étaient si fort au-dessus de la plupart des gentilshommes campagnards que certaines solennités rassemblaient souvent à la Maison-Forte.

Reine accueillit à merveille les projets du baron. Celui-ci écrivit longuement au sujet de cette union à ses frères, le père Elzéar et le commandeur, sans l'avis desquels il ne concluait presque rien.

Page 1