‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 21 sur 48 · LE TABLEAU · texte numérisé non relu

LE TABLEAU

Leur réponse fui Irès-favorable à Honorât. Le baron lui annonça qu'il pouvait regarder Reine conmio sa fiancée, fixa le mariage aux fêles de Noël qui suivraient raccomplissementde la dix-huitième année de la jeune fille.

Deux ans se passèrent ainsi , au milieu des douces espérances de cet amour calme et pur.

Honorât, sérieux et tendre, commença dès lors son rôle de mentor ; il prit peu à peu un grand et utile ascendant sur l'esprit de Reine.

Ravmond V aimait si aveuglément , si follement sa fille, que l'heureuse influence d'Honorai sauva celle-ci de la dangereuse faiblesse de son père.

Ayant perdu sa mère presque encore au berceau , élevée sous les yeux du baron par une bonne et honnête femme, dont Stépbanetle était la fille , Reine , heureusement douée des meilleurs instincts , n'avait jamais eu d'autres guides que sa volonté , que son caprice.

D'une imagination vive, ardente, ses jugements, ses sympathies, ses répugnances étaient souvent d'une grande exagération; aussi accueillait-elle quelquefois avec une impatience mutine et une malicieuse ironie les sages observations d'Honorat , toujours plein de raison et de mesure. -,

Bercée de contes, de légendes bizarres et romanesques, souvent Reine s'était vue eu pensée l'héroine de quelque étrange aventure.

Honorât, d'un souffle, dissipait ces visions fanias-

tiques, et reprochait à sa fiancée, avec autant de gaieté que de grâce, ces imaginations vagabondes.

Mais ces légers dissentiments s'oubliaient bientôt. Reine avouait ses torts avec une adorable franchise ; et la douce intimité des deux fiancés ne faisait que s'accroître.

A son insu , Reine subissait de plus en plus l'influence d'Hoiiorat ; au lieu de se complaire dans des rêveries vagues et sans fin , d'évoquer des événements improbables, auxquels elle serait mêlée. Reine occupait son esprit de pensées plus graves ; elle songeait au doux et paisible avenir que lui offrait son union avec Honorât. Elle reconnaissait le néant de ses visions d'autrefois. Chacun de ses pas dans' cette voie sage et heureuse constatait les progrès de son amour pour le chevalier de Berrol.

L'esprit et le caractère de Reine subissaient enfin une si complète transformation, que Raymond V disait quelquefois en plaisantant, que sa fille lui imposait par son sérieux et par la sévérité de son regard, lorsqu'il commençait à outre-passer un peu les bornes de la tempérance.

Le sentiment de Reine pour Honorât n'était donc pas un amour passioimé, fébrile, nourri de difficultés , de hasards, et incertain de son issue, c'était une affection sincère, calme , raisonnée, dans laquelle la jeune fille l'cconnaissait, avec une sorte de tendre vénération , la supériorité de la raison de son fiancé.

Tels étaient les sentiments de mademoiselle des

Page 1