LE TABLEAU. « H
Anbiez , lors de la fatale rencontre des roches d'Ollionles.
La première fois qu'elle vit Érèbe, ce fut sous l'inlluence d'un profond sentiment de reconnaissance. Il venait de sauver la vie du baron.
Reine n'eût peut-être pas remarqué la surprenante beauté de l'étranger, sans les circonstances saisissantes au milieu desquelles il se présentait à elle.
Mais il venait d'arracher son père à un affreux péril. Ce fut la plus puissante séduction d'Erèbc.
Sans doute le charme cessa lorsqu'après avoir dit quelques mots à ses compagnons, l'inconnu, changeant tout à coup de physionomie , eut l'audace d'effleurer de ses lèvres les lèvres virginales de Reine.
Les traits de cet inconnu , qu'elle avait un instant auparavant trouvés d'une beauté si pure, d'une grâce si touchante , lui semblèrent tout à coup disparaître sous un masque insolent et libertin.
Depuis, Érèbe lui apparut toujours sous ces deux physionomies différentes.
Tantôt elle tâchait de bannir de son souvenir le téméraire qui lui avait si insolemment ravi une faveur qu'elle eût à peine accordée au sauveur de son père.
Tantôt elle songeait , avec un profond sentiment de gratitude, que le baron devait la vie à ce même étranger qui lui avait semblé d'abord si courageux et si timide.
Malheureusement pour le repos de Reine , Érèbe réunissait et justiliait, pour ainsi dire, ces deux phy-
H% LE COMMANDliUR DE MALTE.
aionomies si distinctes, et, dans sa pensée, elle lui accordait tour à tour son admiration ou son mépris.
Mais elle flottait sans cesse entre ces deux sentiments.
L'exagération naturelle de son caractère, plus assoupie que détruite, s'était réveillée par cette aventure bizarre.
Il lui semblait voira la fois, dans l'inconnu, le génie du bien et le génie du mal.
Involontairement, son esprit ardent tâchait de pénétrer le secret de cette double puissance , et de deviner celle de ces deux influences qui était supérieure à l'autre.
Reine ne s'aperçut de sa constante préoccupation à ce sujet que par les tendres reproches d'Honorat de Berrol , qui l'accusait de distractions inaccoutumées.
Pour la première fois , Reine sentit presque avec eff'roi l'empire que le souvenir de l'inconnu prenait sur son esprit ; elle se résolut d'y échapper , mais , ainsi que cela devait être , la persistance même qu'elle mit à chasser Érèbe de sa pensée l'y établit davantage encore.
Dans son dépit , elle versa des larmes amères , pria, chercha un refuge et une distraction dans le sage et calme entretien d'Honorat,
Rien ne put lui faire oublier le passé. Malgré sa douceur , sa bonté , son fiancé lui imposait beaucoup par sa tendresse sérieuse , presque solennelle.
Elle n'osa pas lui ouvrir entièrement son cœur. Le baron était le meilleur des pères, mais absolument
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incapable de comprendre les angoisses indéfinissables de sa fille.
Concentré par le silence , surexcité par la solitude, un sentiment mêlé de curiosité , d'admiration et presque de haine , commença à jeter ses profondes racines dans le cœur de Reine.
Plusieurs fois elle frémit en s'apercevant que la gravité d'Honorat la choquait. Elle lui reprochait presque de n'avoir dans sa carrière rien d'aventureux, rien de romanesque.
Elle comparaît, malgré elle , l'existence paisible et uniforme de son fiancé au mystère qui entourait la vie de l'étranger.
Puis , honteuse de ces pensées , elle mettait tout son espoir dans son union prochaine avec Honorât , union sainte, solennelle, qui, en lui traçant des devoirs sacrés , devait effacer ses derniers rêves de jeune fdie.
Tel était l'étal du cœur de Reine , lorsque , par un mystère inexplicable pour elle , elle trouva dans la même journée deux objets dont la vue vint redoubler toutes ses angoisses , exalter toutes les puissances de son imagination.
Cet étranger ou l'un de ses agents était donc invisiblement près d'elle ?
Elle ne pouvait soupçonner les domestiques intérieurs de la Maison-Forte d'être d'intelligence avec l'inconnu. Tous étaient de vieux serviteurs blanchis au service de Raymond V.
ni LE COMMXNDEUr. DE MALTE.
Élevée, pour ainsi dire, par eux, elle connaissait tellement leur vie et leur moralité qu'elle les croyait incapables de tremper dans ces manœuvres souterraines.
Le fait du tableau placé sur son prie-Dieu , dans sa chambre , Tinquiélait surtout.
Elle fut sur le point d'aller tout dire à son père , mais Paîtrait presque instinctif du merveilleux la retint : elle craignit de rompre le charme.
Son caractère romanesque trouvait dans ce mystère une sorte de plaisir mêlé de crainte.
Inaccessible aux idées surnaturelles, d'un esprit ferme, décidé, reconnaissant après tout qu'il n'y avait rien de réellement dangereux à laisser se dérouler la suite de cette étrange aventure , Reine se rassura quelque peu , surtout lorsqu'elle eut scrupuleusement visité sa chambre et celle qui la précédait.
Elle prit le tableau de nouveau , le considéra quelque temps, puis, après être restée un moment rêveuse, elle le jeta dans le brasier comme à regret.
Elle suivit d'un regard mélancolique la destruction de ce petit chef-d'œuvre.
Par un hasard étrange, le vélin, détaché du cadre, .s'enflamma d'abord des deux côtés.
La figure d'Érèbe brûla ainsi la dernière , et se dessina un moment seule sur la braise ardente du foyer... puis une légère llamme voltigea sur elle , tout disparut...
Reine demeura longtcnq>s.. . longtemps les yeux
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attachés sur le foyer... comme si elle eût continué d'y voir le tableau , quoiqu'il lut consumé.
L'horloge de la Maison-Forte sonna deux heures du malin ; la jeune fille revint à elle , se coucha , et chercha longtemps le sommeil.