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J-i2 I.E COMMANDEin DF. MALTE.
débarrasser de son manteau ; il le jeta à son clerc, en lui disant : Etes-vous bien sûr, clerc, de reconnaître la route qui conduit à la Maison-Forte de Raymond V, baron des Anbiez? car nous nous arrêterons d'abord dans le logis. C'est par là que je commencerai le recensement des armes dans ce diocèse. Eh ! eh ! clerc, Tair du matin et Todeur saline de la grève m'ont ouvert l'appétit ! On dit que le baron fait une cbère d'abbé , et qu'il est d'une hospitalité digne du bon roi René ; tant mieux, maugrebleu! tant mieux; ainsi, clerc, au lieu d'aller m'établir pour quinze jours dans quelque hôtellerie borgne de la Ciotat, eh! eh!... je prendrai... mes quartiers d'hiver à la Maison-Forte de Raymond V, et vous m'y suivrez, clerc, ajouta le greffier d'un air suffisant. Au lieu de votre lard à l'ail et aux fèves ou de votre raïïo (i) des grands jours, vous n'aurez qu'à choisir entre la volaille, la venaison et l'excellent poisson du golfe... Ehl... eh! eh! pour un affamé comme vous , c'est une rare aubaine ; aussi , clerc, vous allez vous en donner une fière râtelée... Le pauvre scribe ne répondit rien à ces plaisanleries grossières dont il se sentait humilié, malgré son infortune , il dit seulement au greffier : Je reconnaîtrai facilement le chemin, maître Isnard, car il y a un poteau à l'écu de Raymond V et une borne qui marque les terres Baussenques (2).
(1} Morue assaisonnée d'huile et de vin. Mets des pauvres provençaux.
(2) Terres exemples de droits et de taxes par suite de conces-
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— Des terres Baussenques ! s'écria le greffier avec indignation, encore un de ces abus que Son Eminonce (lélruira, niaugrebleu ! C'est à devenir fou que de vouloir se retrouver dans ce labyrinthe de privilèges féodaux ! Puis, passant du sévère au plaisant, le greffier ajouta avec son gros rire : Eh ! eh! eh ! ce serait une lâche aussi difficile que s'il vous fallait distinguer le vin de Xérès du vin de Malaga, habitué que vous êtes à vous entonner de mauvaise eau de grappe {i) , et à déguster un verre de saouvo-christian pour la bonne bouche.
— Heureux encore quand l'eau de grappe ne nous manque pas , maître Isnard ! dit le pauvre clerc avec un soupir.
— Eh! eh!... alors la rivière ne manque jamais, et les ânes y peuvent boire à leur aise , reprit insolemment le greffier.
Sa malheureuse victime ne put que baisser la tête sans répondre, tandis que le greffier, fier de s jn triomphe, mettait sa main au-dessus de ses yeux pourvoir si on ne découvrait ]jas encore la Maison-Forte des Ânblez; car l'appétit de l'homme de loi était vivement excité.
Le bohémien, qui marchait auprès des deux interlocuteurs, avait entendu leur conversation.
Quoique ses traits fus en t vulgaires, ils annonçaient
sions faites aux seigneurs <ie la ni.Tison de Beaux , une des plus anciennes de Provence , â laquelle Kaymoad V C-tail allié. (I; Vin de la seconde pressée.
beaucoup de finesse et d'intelligence. Ses petits yeux noirs , perçants , mobiles , se portaient sans cesse du greffier au clerc avec une expression tour à tour ironique et pitoyable. Lorsque maître Isnard eut terminé sa conversation par une plaisanterie grossière sur les ânes, il fronça vivement ses sourcils et parut sur le point de parler; mais , soit qu'il redoutât le greffier, soit qu'il craignît de dire trop , il se tut.
— Dites-moi, clerc! s'écria le greffier en s'arrêtant court devant un poteau armorié , marquant l'embranchement d'un chemin, n'est-ce pas là la route des Anbiez ?
— Oui, maître Isnard. Il faut abandonner le rivage. Voici le chemin de la Maison-Forte ; elle est à deux cents pas d'ici ; ce bloc de rocher vous la cache, ajouta le clerc en montrant une sorte de petit promontoire qui s'avançait dans la mer et empêchait, en effet, d'apercevoir le château.
— Alors , clerc , allez devant , dit le greffier en retenant son cheval et en donnant un coup de houssine à la mule du scribe.
Celui-ci passa le premier, et la petite troupe s'aventura dans une espèce de chemin creux très-rapide qui serpentait à travers les rochers de la côte.
Après un quart d'heure de marche, le chemin s'aplanit, des collines boisées, des vignes, des oliviers, des champs ensemencés, succédèrent aux rochers. Maître Isnard vit enfin avec joie la masse imposante de la Maison-Forte. Elle se dessinait au bout d'une
iinoiense avenue, plantée de six rangs de hêtres et de sycomores , qui conduisait à la vaste cour dont nous avons parlé.
— Eh !... eh ! dit le greffier en ouvrant ses larges narines, il est tantôt midi. Ce doit être l'heure du (iiner de Raymond V ; car ces seigneurs campagnards suivent la vieille mode provençale ; ils font quatre repas de quatre heures en quatre heures, déjeunent à huit heures , dînent à midi , goûtent à quatre heures et soupent à huit.
— Hélas ! c'est à peu près comme s'ils mangeaient toute la journée, dit le clerc avec un soupir de convoitise, car ils restent quelquefois deux ou trois heures à table.
— Eh !... eh !... vous léchez déjà vos maigres hadigoinces , clerc!... Mais ne voyez- vous pas une épaisse fumée du côté des cuisines ?
— Maître Isnard, je ne sais pas où sont les cuisines, dit le clerc, je ne suis jamais entré dans l'intérieur de la Maison-Forte... mais on voit, en efïet, une grosse i'umce au-dessus de la tourelle qui regarde le ponant.
— Et ne sentez-vous aucune odeur de bouilleabaisse ou de rôli? Maugrebleu ! chez Raymond V, ce doit être la rsoél tous les jours... Flairez... clerc... flairez...
Le scribe avança le nez comme un chien en quête, et répondit en secouant la tête : — Maître, je ne sens rien.
Lorsque le greffier fut à quelques pas de la cour de
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la Maison-Forle , il fut étonné de ne voir personne an dehors de cette vaste habitation à une lieure où les soins domestiques exigent toujours tant de mouvement.
Nous avons dit que la cour formait une sorte de parallélogranmie.
Au fond s'élevait le corps de logis principal.
De chaque côté, on voyait ses ailes en retour, ainsi que les communs.
Enfin, sur le premier plan, une haute muraille, percée de meurtrières, au milieu de laquelle s'ouvrait une porte massive ; devant cette muraille régnait un large et profond fossé rempli d'eau , qu'on passait au moyen d'un pont volant établi en face de la porte.
Le greffier et ses gens arrivèrent à l'entrée du pont. Ils y trouvèrent maître Laramée,
Le majordome, solennellement vêtu de noir, portait à la main une baguette blanche, marque distinctivc de ses fonctions.
Le greffier descendit de cheval d'un air d'importance, et s'adressant à Laramée, il lui dit : — De par le roi et Son Éminence monseigneur le cardinal, moi, maître Isnard, greffier, je viens faire le cens et dénombrement des armes et des munitions de guerre détenues cy en cette Maison-Forte, appartenant au sieur Raymond V, baron des Anbiez.
Puis, se retournant vers sa suite, à laquelle le bohémien s'était joint , le greffier dit : Suivez-moi , vous autres.
LE r.REFFlEU.
Laramée fit un profond salut d'un air sournois, et répondit au greffier en lui montrant le clieniin : Si vous voulez m'accorapagner, monsieur le greffier, je vais vous ouvrir nos magasins d'armes et d'artillerie.
Encouragé par cet accueil , maître Isnard et ses gens traversèrent le pont , laissant leurs chevaux au dehors attachés au parapet, selon la recommandation expresse du majordome.
En entrant dans la cour plantée d'arbres, le greffier dit à Laramée : Ton maître est -il céans? Eh!... eh!... nous avons grand' faim et grand' soif , l'ami...
Le majordome regarda le greffier, ôta son feutre et répondit : Vous me tutoyez, vous m'appelez l'ami , vous m'honorez beaucoup, monsieur le greffier.
— Va, va, je suis bon prince. Si le baron n'est pas à table , mène- moi d'abord à lui , et s'il est à table , conduis-moi encore bien plus vite à lui.
— On vient justement de servir monseigneur, monsieur le greffier , je vais aller vous ouvrir la porte d'honneur comme il convient.
En disant ces mots, Laramée disparut par un étroit passage.
Le greffier, son clerc, son valet, le bohémien et les deux hallebardiers restèrent dans cette vaste cour, occupés à regarder du côté de la porte principale du château dont ils s'attendaient, à chaque instant, à voir ouvrir les deux battants.
Ils ne s'aperçurent pas que deux hommes retiraient
le pont volant, en dehors du fossé, du côté des champs; de sorte que toute retraite était coupée aux hommes de justice.