‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 4 sur 48 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le golfe de la Ciotat, silué à une tlislancc égale de Toulon et de Marseille , se creuse entre les deux caps d'Alon et de TAigle .Ce dernier s'élève à l'ouest de la baie.

Les consuls de la ville de la Ciotat avaient fait bâtir au soraniet de ce promontoire une logette destinée au guetteur. Cet liomme, chargé de découvrir la venue des pirates barbaresques et de signaler leur approche , devait donner l'alarme sur toute la côte , en allumant un grand feu qui pouvait se voir de fort loin.

La scène que nous allons décrire se passait au pied de cette logette vers le milieu du mois de décembre 1655.

50 LE COMMANDEUn DE MALTE.

Un impétueux vent du nord-ouest, le terrible Mistraoû de la Provence , soufflait avec fureur. Le soleil , à demi voilé par de grandes masses de nuages gris , s'abaissait lentement dans les flots. Leur courbe immense , d'un vert sombre , se détachait sur une large zone de lumière rougeâtre , qui diminuait à mesure que des nuées noires, épaisses, s'étendaient à l'horizon .

Du sommet du cap de l'Aigle où se trouvait la logette du guetteur , on dominait toute l'enceinte du golfe; les derniers escarpements calcaires desmontagnes blanchâtres de Sixfours et de Noire-Dame de la Garde, s'abaissant en amphithéâtre jusqu'au bord du golfe, se joignaient à do petites falaises formées d'un sable fin et blanc , qui, soulevé par le vent du midi, envahissait une partie de la côte. Un peu jdus loin , sur la pente des collines , brillaient les lueurs de plusieurs fours à chaux , dont la fumée noire augmentait encore le sombre aspect du ciel.

Presque au pied du cap de l'Aigle , à l'entrée de la baie, adossée aux montagnes, on voyait à vol d'oiseau l'Ile Verle, et la pcliie ville de la Ciotat , dépendant du diocèse de Marseille et de la Yigueried'Aix.

La ville formait à peu près un trapèze, dont la base s'appuyait sur le port. Ce port contenait une douzaine de polacrcs et de caravelles, chargées de vin et d'huile; elles n'attendaient qu'un temps favorable pour se rendre sur la côte d'Italie. Environ trente bateaux destinés à la pêche de la sardine, et appelés Essang^iis

par les Provençaux , étaient amarrés dans une petite haie du golfe nommé l'Anse de la Fontaine (t). Les clochers des églises et du couvent des Ursulines rompaient seuls la monotonie des toits presque entièrement couverts en tuiles.

Sur le versant des collines qui dominaient la ville , on voyait des champs d'oliviers , quelques bouquets de chênes verts , plusieurs coteaux de vignes , et à l'extrême horizon les cimes boisées de pins de la chaîne des monts Roquefort.

Au bord oriental de la baie de la Ciotat, entre les pointes Carbonières et des Lèques, on distinguait d'anciennes ruines romaines appelées Torrentum; de loin en loin , vers le nord , plusieurs moulins à vent, jetés çà et là sur les hauteurs , servaient de signes de reconnaissance aux bâtiments qui venaient mouiller dans le golfe.

Enfin , en dehors et à l'ouest du cap de l'Aigle , située presque sur le bord de la mer, s'élevait une maison fortifiée nommée les Anbiez, dont nous parlerons plus tard.

Le sommet du cap de l'Aigle formait un plateau de cinquante pieds de circonférence. Presque partout, on retrouvait le vif d'une roche de grès jaunâtre, bigarrée de brun ; des genêts marins, des bruyères, des cytises y croissaient çà et là ; la logette du guetteur était con-

; i; Chrorographie de Provence, liv. IV, cli. IV, t. i, p. 334. — StatistiiiHc (Ut dÉparlement des Bouche.i-du-Rhôiie , par le comte de Villeneuve.

slruile à Tabri de deux chênes à liège rabougris, et d'un pin énorme , qui depuis deux ou trois siècles bravait la furie des tempêtes.

Quoique le vent fût très-violent , quoique le promontoire fût élevé de plus de 500 pieds au-dessus du niveau de la mer, on entendait gronder sourdement le ressac des lames qui se brisaient à sa base.

La logelte du guetteur, solidement construite en larges blocs de grès , était recouverte de dalles prises à la même carrière ; cette construction massive et basse pouvait seule résister aux coups de vent qui , dans les lieux élevés, sont d'une extrême violence.

La principale ouverture de cette cabane était ménagée au midi, de là on pouvait complètement découvrir l'horizon.

Près de la porte , on voyait un large et profond fourneau carré , fait d'une grille de fer posée sur des assises de maçonnerie. Ce fourneau était continuellement rempli de sarments de vigne et de fagots de bois d'olivier, propres à produire une flamme trèshaute et très-brillante qui devait s'apercevoir de fort loin. L'ameublement de cette cabane était fort pauvre, à l'exception d'un bahut d'ébène sculpté, d'un très-beau travail, orné d'armoiries et de croix de Malle, et qui contrastait singulièrement avec la modeste apparence de ce réduit. Un cofl're de bois de noyer contenait (juclqucs livres de marine et de pilotage assez curieusement recherchés par les érudils de nos jours, entre autres le Guide du vieux lamaneur et le Pclil

LE GLIKTTEUU. 53

flambeau de la mer; au3f murailles recouvertes d'un grossier enduit de chaux pendaient un coutelas , une hache d'armes et un mousquet à rouet.

Deux grossières estampes enluminées représentant saint Elme , le patron des mariniers, et le portrait du grand maître de l'ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, alors existant , étaient clouées au-dessus du bahut d'ébène ; enfin sur le sol , près du foyer où brûlait lentement un gros tronc d'olivier, une natte de joncs recouverte d'un vieux tapis de Turquie formait une assez bonne couche , car l'habitant de cette retraite isolée n'était pas indifférent à une sorte de bienêtre.

Le guetteur du cap de l'Aigle examinait alors attentivement tous les points de l'horizon à l'aide d'une lunette de Galilée , ainsi qu'on nommait alors les longues -vues. Le soleil couchant traversa l'épais rideau de nuages qui le voilaient, jeta un dernier reflet qui dora le tronc rougeâtre du grand pin , les arêtes raboteuses des murs de la logette , et les angles d'un bloc de roche brune où s'appuyait le guetteur.

La figure calme , intelligente de cet homme , brilla ainsi un moment vivement éclairée.

Son teint hâlé par le vent , tanné par le soleil, était couleur de brique, et çà et là profondément ridé ; le capuchon ou traversier de son épais caban à larges manches , cachant ses cheveux blancs , projetait une ombre portée sur ses yeux noirs et sur ses sourcils ;

ses longues mouslaches grises tombaient bien audessous de sa lèvre inférieure , et se joignaient à une large royale qui lui couvrait tout le menton.

Une ceinture de laine rouge et verte serrait ses braies de marin autour de ses hanches ; des courroies attachaient ses guêtres de cuir au-dessus de son genou; une bourse d'étoffe assez richement brodée , suspendue à sa ceinture à côté d'un long couteau à gaine, renlermait son tabac, tandis que son cachimbabaoii, ou longue pipe turque à fourneau de terre qui fumait encore , était appuyée au mur extérieur de la logette.

Depuis dix ans, Bernard Peyroû était guetteur du cap de l'Aigle , il avait été récemment élu syndic des prud'hommes pêcheurs de la Ciotat qui tenaient leur séance les dimanches , lorsqu'il y avait matière à délibération. Le guetteur avait servi comme patron marinier sur les galères de Malte pendant plus de vingt ans , n'ayant presque jamais quitté dans ses navigations le commandeur Pierre des Anbiez de la vénérable langue de Provence, et frère de Raymond V, baron des Anbiez, qui habitait sur la côte la maison forte dont nous avons parlé. — A chacun de ses voyages en France, le comuiandeur ne manquait jamais d'aller visiter le guetteur. Leurs entretiens duraient longtemps; on remarquait que la sombre et habituelle mélancolie du commandeur augmentait après ces conversations.

— l'eyroù , toujours soulîrant de plusieurs blés-

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