I.E r.UETTECR
sures ij;raves, et ne pouvant plus servir aclivement sur mer, avait été, à la recommandation de son ancien capitaine , choisi pour guetteur par les consuls de la ville de la Ciotat. Lorsque le dimanche il présidait le conseil des prud'hommes, un marin expérimenté le remplaçait à la logette. Doué d'un esprit juste, d'un sens droit, Peyroû , vivant depuis dix années dans la solitude, entre le ciel et la mer, avait agrandi son intelligence par la réflexion. Déjà pourvu des connaissances nautiques et astronomiques nécessaires à un comité de galère au xvn® siècle , il avait encore augmenté son savoir en étudiant attentivement les grands phénomènes de la nature qu'il avait constamment sous les yeux.
Grâce à son exj)érience, à son habitude de comparer les eflcis et les causes , nul mieux que lui ne savait presque à coup sûr prédire le commencement, la durée ou la fin de différents vents qui régnaient sur la côle.
11 annonçait le calme ou la tempête ; les désastreux ouragans du mislraoii (i) , les pluies douces et fécondantes du miegiou (-2), les violentes tourmentes des labechades (3) , enfin la forme des nuages, l'azur plus ou moins vifdu ciel, les teintes variées de la mer, ces hruiis vagues, sourds, sans nom, qu'on entend parfois surgir au milieu du silence des éléments, étaient pour
(11 Nord-ouest en provençal.
(2j veiil du sud.
(3) Venl du sud-ouest.
sa LE COMMANDEUR DE MALTE.
lui autant de signes évidents dont il tirait les inductions les plus certaines.
Jamais un capitaine de bâtiment marchand, jamais un patron de barque ne mettait à la voile sans avoir consulté maître Peyroû.
Les hommes entourent presque toujours d'une sorte de superstitieuse auréole les gens qui vivent dans un profond isolement.
Peyroù subit la loi commune.
Comme ses prédictions météorologiques s'étaient presque toujours réalisées , les habitants de la Ciotat et des environs se persuadèrent bientôt qu'un homme qui connaissait si bien les choses du ciel devait ne pas être étranger aux choses de la terre.
Sans passer précisément pour sorcier , le solitaire du cap de l'Aigle , consulté dans beaucoup de circonstances graves , devint le dépositaire de beaucoup de secrets.
Un malhonnête homme aurait cruellement abusé de cette influence. Peyroû en profita pour encourager, pour soutenir, pour défendre les bons, pour accuser, pour confondre, pour épouvanter les méchants.
Philosophe pratique, il sentit que ses avis, ses prédictions ou ses menaces perdraient beaucoup de leur autorité s'ils n'étaient pas entourés d'un certain appareil cabalistique ; aussi les accompagnait-il presque toujours , quoiqu'à regret , de formules mystérieuses.
Ce qui aidait merveilleusement Peyroû dans sa
divination , c'était son excellente lunette de Galilée , non-seulement il la braquait à Thorizon pour y découvrir les chebecs ou les galères barbaresques , mais encore il la promenait sur la petite ville de la Ciotai, sur les maisons isolées, sur les champs, sur les grèves ; il surprit ainsi bien des secrets, bien des mystères, dont il profita pour augmenter l'espèce de vénération craintive qu'il inspirait.
Pevroù se plaçait donc au-dessus des sorciers vulgaires parson complet désintéressement. Avait-il à soulager quelque honorable misère, il ordonnait à l'un de ses clients un peu aisés de déposer une modique offrande dans quelque endroit secret qu'il lui indiquait; le client pauvre, averti par Peyroii, allait ensuite recueillir cette mystérieuse aumône.
Entraînés par un zèle aveugle, des prêtres du diocèse de Marseille voulurent incriminer la vie mystérieuse de Peyroù, mais la population environnante prit aussitôt une altitude si menaçante , les consuls de la Ciotal rendirent un si bon témoignage du guetteur , qu'il continua paisiblement sa vie solitaire.
Son seul compagnon dans celte profonde retraite était un aigle (émelle , qui , deux années auparavant , était venue pondre dans un des baoûs, ou creux inaccessibles des rochers qui bordent la côte. Sans doute le mâle avait été lue, car le guetteur ne le vit pas reparaître pour apporter la curée à ses aiglons.
Peyroù donna quelque nourriture aux aiglons; peu à peu leur mère s'habitua à le voir, se priva, et l'année
EUGÈNE SUE. — TOME I. i
d'ensuite elle vint en toute confiance pondre dans un excellent nid, que Peyroù lui prépara dans une roche voisine.
Souvent Faigle se perchait sur les branches de l'énorme pin qui ombrageait la logelte du guetteur, et quelquefois même venait se promener de son pas lourd et embarrassé sur la petite plate-forme.
Ce jour-là Brillanle ( le guetteur avait ainsi nommé le noble oiseau) vint le tirer de sa rêverie ; elle s'abattit pesamment des branches supérieures du pin , et les ailes à demi ouvertes, elle accourut près de son ami, avec ce balancement disgracieux , particulier aux oiseaux de proie si peu faits pour marcher.
Son plumage , d'un noir brun sur les- ailes , était cendré et moucheté de blanc sur le corps et sur le cou); ses serres formidables , qui semblaient recouvertes d'écaillés épaisses et dorées , se terminaient par trois ongles et un éperon tranchant , d'une corne noire et polie. Brillante leva vers le guetteur sa tête plate et grise , où brillaient deux grands yeux hardis , ronds , dont l'iris noir se dilatait dans une cornée transparente , couleur de topaze.
Son bec , fort et bleuâtre comme de l'acier bruni , laissait voir en s'entr'ouvrant une langue effilée d'un rouge pâle.
Sans doute pour attirer l'attention du guetteur , l'aigle mordit légèrement le bout de son soulier de cuir fauve.
Peyroù baissa sa tête et caressa Bvillanle, qui.
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courbant le cou , hérissa les plumes de son dos , en faisant entendre un petit cri rauque et entrecoupé...
Mais tout à coup , enten.dant marcher quelqu'un dans l'étroit sentier qui conduisait à la logetle, l'aigle s'enleva , poussa un long glapissement , déploya ses ailes puissantes, plana un instant au-dessus du pin gigantesque , d'un seul trait de vol s'élança rapidement dans l'espace..., et bientôt ne parut plus qu'une tache noire sur le bleu foncé du ciel.