CHAPITRE lil
STEPIIANETTE.
Une jeune fllle au leinl doré , aux yeux noirs , aux (lenis blanches , au malin et gai sourire, parut et s'arrêta un moment sur le dernier degré de Tescalier de roches qui conduisait à la logette du guetteur.
Elle portait le costume si gracieux, si pittoresque des filles de Provence : un jupon brun , un corset rouge à larges basquines et à manches justes ; son petit chapeau de feutre laissait voir un élégant chignon , et de longues tresses de beaux cheveux noirs, roulés sous une sorte de réticule de soie à mailles écarlates.
Orpheline , sœur de lait de mademoiselle Reine dos Anbicz , Sléphanelle lui servait à peu près de fdic de
it LE COMMANHEUR DE MALTE.
compagnie, et élait plutôt traitée par elle en amie qu'en suivante.
Le cœur de Stéphanette élait bon , dévoué , reconnaissant, sa conduite irréprochable ; elle n'avait d'autre défaut qu'une malicieuse coquetterie villageoise , qui faisait le désespoir de tous les pêcheurs et patrons de barque du golfe de la Ciotat : nous n'excepterons pas du nombre de ces intéressantes victimes le fiancé de la jeune fille , le capitaine Luquin Trinquetaille, ex-bombardier et alors capitaine delà polacre (i) la Sainte- Epouvante des Moresques , avec la grâce de Dieu , longue et significative appellation , inscrite tout au long sur le tableau de poupe du bâtiment du capitaine Trinquetaille.
Vaillamment armée de six pierriers , la polacre escortait à forfoit les navires de la Ciotat qui , forcés par leur commerce de pratiquer souvent les côtes d'Italie , redoutaient les pirates barbaresques.
Stéphanette partageait la vénération craintive que le guetteur du cap de l'Aigle inspirait aux habitants des environs; elle s'apiirocha de lui, les yeux baissés, presque tremblante.
— Que Dieu vous garde, mon enfant ! lui dit affectueusement Peyroù , qui l'aimait comme il aimait tout
(1) Polacre, bâUmenl en usage dans la Méditerranée. Son giéement consisle en trois mâts et un bout de beaupré ; il porte le» mêmes voiles qu'un navire A trois [mâts A trait carré, fi la différence que ses deux mais principaux sont à pihle : c'csl-à-dirc d'un seul morceau, sans hune, chouques, ni barres de perroquet.
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ce qui appartenait à la famille de son ancien capitaine le commandeur des Anbiez.
— Que saint Magnus et que saint Elzéar vous assistent, maître Peyroû, répondit Stéphanette avec sa plus belle révérence.
— Merci de vos vœux, Stéphanette. Comment se porte monseigneur et mademoiselle Reine, votre jeune et bonne maîtresse? Est-elle remiss de son effroi de l'autre jour?
— Oui, maître Peyroû, mademoiselle va mieux, quoiqu'elle soit encore bien pâle. Aussi , a-t-on vu pareil mécréant ! Oser embrasser mademoiselle ! et cela , devant monseigneur, et son fiancé encore! Mais on dit ces gens de Moscovie si barbares ! ils sont plus sauvages et plus fils de l'Antéchrist que le Turc , n'est-ce pas , maître Peyroû ? ils seront damnés deux fois et à double feu?
Sans répondre à l'argumentation théologique de Stéphanette , le guetteur lui dit : Et monseigneur , ne se ressent-il plus de celle émotion ?
— Lui , maître Peyroû ? aussi vrai que Rosseline la sainte est au paradis, le soir môme du jour où il faillit périr dans le torrent d'Ollioules , monseigneur a aussi gaiement soupe que s'il fût revenu d'un roumevage (1). Certes! et il a bu de plus qu'à l'ordinaire deux grands coups de vin d'Espagne à la santé du jeune mécréant! Croiriez-vous , mailre Peyroû, que
(\) Fële patronale.
ii LE COMMANDEUR DE MALTE.
iiionseigiieur ne pouvait se lasser de vanter le courage t'i Tagilité de ce Moscovite ? « Eh ! Maujour , disait « monseigneur , au lieu de ravir épingle et baiser , < comme un larron , que ne les demandait-il ?... Ma 1 fiUeReinelnieûî tout donné avec un baiser, et de bon « cœur encore!... Décidément, ces Moscovites sont « d'étranges compagnons ! » ne cesse de répéter monseigneur depuis ce jour-là ; ce qui n'empêche pas M. Honorât de Berrol, malgré son air doux et réservé, de rougir d'indignation, quand il entend parler de ce jeune audacieux qui a ravi un baiser à sa fiancée. Mais ce qui est bien étrange, maître Peyroii, c'est que monseigneur n'a jamais voulu se défaire de ce méchant petit cheval Mistraou , qui a été la cause de tout le mal ; il le monte de préférence à tout autre : dites, maître Peyroû, n'est-ce pas tenter Dieu?
— Et ces étrangers sont partis de Marseille? demanda le guetteur sans répondre à Stéphanette.
— Oui, maître Peyroii ; ils ont pris, dit-on, la roule du Languedoc , après avoir été visiter monseigneur le maréchal de Vitry. On dit ce vieux duc si étrange et si méchant , qu'il est bien digne de connaître de pareils scélérats. Ah ! si monseigneur pouvait ce qu'il veut! le maréchal ne sciait pas longtemps gouverneur de la province... M. le baron ne peut entendre parler de ce seigneur sans entrer dans des colères. . . des colères. . . dont vous n'avez pas idée, maître Pcyroù.
— Si, mon enfant, j'ai vu monseigneur , lors do la révolte des Cascaveoux , agir comme avait agi son père
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lors de la révolte des Razals, sous Henri III , et aussi lors de la rébellion contre les Gascons du duc d'Épernon , sons le dernier règne ; oui, oui, je sais que Raymond V hait ses ennemis autant qu'il aime ses amis.
— Vous avez bien raison , maître Peyroil, la colère de monseigneur contre le gouverneur a surtout augmenté depuis que ce greffier de l'amirauté de Toulon, maître Isnard , qu'on dit si méchant, visite les châieaux du diocèse par ordre de S. E. le cardinal. Monseigneur dit que cette visite est un outrage à la noblesse , et que le maréchal de Vitry est un scélérat. Entre nous , je suis assez de cet avis , puisqu'il protège des effrontés Moscovites assez audacieux pour embrasser les jeunes filles sans qu'elles s'y attendent.
— M'est avis, Stéplianetle, que vous êtes bien sévère pour les jeunes gens qui embrassent les jeunes lilles , dit le vieillard avec une gravité moqueuse; ceci prouve votre naturel sauvage et farouche. Mais que voulezvous de moi?
— Maître Peyroû , dit la jeune fdle avec un certain embarras, je voudrais savoir si le temps promet une bonne traversée pour aller à INice, et si l'on peut partir pour ce port avec assurance?
— Vous allez donc à iNice... mon enfant'
— Non, pas moi précisément, mais un brave et lionnête marin qui... que...
— Ah! j'y suis, j'y suis, dit le guetteur d'un ion mystérieux en interrompant Stéphanettequi balbutiait ;
il s'agit du jeune Bernard , patron de la tartane la Sainte-Baume ?
• — Mais non , maître Peyroii , je vous assure , il ne s'agit pas de lui , dit la jeune fille en devenant vermeille comme une cerise.
— Allons, allons, il ne faut pas rougir pour cela; et le guetteur ajoute tout bas : Et le beau bouquet de thym vert qu'il a attaché , il y a trois jours , aux barreaux de votre fenêtre avec un ruban rose , était-il de votre goût ?
— Un bouquet de thym vert ! de quel bouquet parlez-vous , maître Peyroù ?. . .
Le guetteur menaça Sléplianette du doigt et ajouta : — Comment, jeudi dernier, à^Theure du réveil des marjolaines (i), le patron Bernard n'a pas apporté un bouquet sur votre fenêtre?
— Attendez donc... attendez donc , maître Peyroii, dit la jeune fille en ayant l'air de rappeler ses souvenirs ; c'est donc cela qu'hier en ouvrant ma croisée , j'ai trouvé sur son appui quelque chose comme un paquet d'herbes desséchées?
— Stéphanettc... Sléphanette... on ne trompe pas le vieux guetteur... Écoulez: à peine le patron Bernard élait-il descendu, que bien vite vous êtes venue détacher le bouquet au ruban couleur de rose, vous l'avez mis dans un joli vase d'argile ; et vous l'avez arrosé chaque matin... hier seulement vous l'avez négligé et il s'est fané...
(1} Au point du jour. — Locution provençale.
STEPHANETTE. il
La jeune fille contemplait le guetteur d'un air ébahi , et restait stupéfaite. Celte révélation tenait de la magie.
Le vieillard la regarda d'un air malin et continua : — Ainsi ce n'est pas le patron Bernard qui s'en va à Kice?
— Non , maître Peyroii...
— Il faut alors que ce soit le lamaneur Terzarol...
— Le lamaneur Terzarol ! s'écria Stéphanette en joignant les mains; que Notre-Dame me soit en aide! J'ignore si ce pilote doit mettre en mer !
— Allons, allons, mon enfant, je m'étais trompé sur le compte du patron Bernard , soit : car en effet vous avez laissé faner son bouquet ; mais je ne me trompe pas sur Terzarol, car hier, du haut de la tourelle du château , vous avez passé plus de deux heures à regarder le hardi lamaneur jeter ses filets.
— Moi, maître Peyroii? moi?
— Vous-même , Stéphanette , et à chaque beau coup de filet, Terzarol agitait son bonnet en signe de triomphe , et vous agitiez votre mouchoir en signe de félicitation... Aussi il fallait voir avec quelle ardeur il jetait son tiercet (i) ; il a dû faire une bien bonne pêche... Vous venez donc me demander si Terzarol lamaneur aura bonne traversée pour aller à Nice?
Pour le coup Stéphanette eut peur, en voyant le guetteur si bien instruit.
(I)FileL «le pêche.
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— Ah ! mon Dieu , maître Peyroû , vous savez donc tout ! s'écria-t-elle naïvement.
Le vieillard sourit , secoua la tête et répondit par ce proverbe provençal : Experienço passo scienço. [Expérience passe science. )
La pauvre enfant , craignant que les découvertes merveilleuses du guetteur à l'endroit de ses coquetteries innocentes ne lui donnassent une mauvaise opinion d'elle, s'écria en joignant les mains presque avec effioi , tandis que ses grands yeux devenaient humides do larmes :
— Ah! maître Peyroù, je suis une honnête fille!
— Je le sais , mon enfant. Et le guetteur lui serra affectueusement la main. Je sais que vous êtes en tout digne de la protection , de l'affection que vous témoigne votre noble et bonne maîtresse. C'est par pure malice et espièglerie de jeune iille que vous vous amusez à tourner les têtes de nos jeunes gens , et à rendre jaloux ce pauvre Luquin ïrinquetaille qui vous aime tant , et que vous aimez véritablement... Mais, écoutez-moi, Stéphanetle ; vous savez le proverbe des vignerons de nos vallées : Paou vignos etben lengudos (Aie peu de vignes et cuUive-les bien. ) Au lieu d'éparpiller ainsi toutes vos coquetteries, concentrez vos séductions sur un fiancé qui pui-sse devenir un sage et bon mari pour vous... vous vous en trouverez mieux... Et puis, voyez-vous, mon enfant, ces jeunes gens sont vifs, ardents , courageux ; l'amour-propre s'en peut mêler,