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CHAPITRE II

TLE GUETTEliB

Le golfe de la Ciotat, situé à une distance égale de Toulon et de Marseille, se creuse entre les deux caps d'Alon et de l'Aigle. Ce dernier s'élève à l'ouest de la baie.

Les consuls de la ville de la Ciotat avaient fait bâtir au sommet de ce promontoire une logette destinée au guetteur. Cet homme, chargé de découvrir la venue des pirates barbaresques et de signaler leur approche, devait donner l'alarme sur toute la côte, en allumant un grand feu qui pouvait se voir de fort loin.

La scène que nous allons décrire se passait au pied de cette logette vers le milieu du mois de décembre 4633.

Un impétueux vent du nord-ouest, le terrible mistraou de la Provence, soufflait avec fureur. Le soleil, à demi voilé par de grandes masses de nuages gris, s'abaissait lentement dans les flots» Leur courbe immense, d'un vert sombre, se détachait sur une large zone de lumière rougeâtre, qui diminuait à mesure que des nuées noires, épaisses, s'étendaient à l'horizon.

Du sommet du cap de l'Aigle, où se trouvait la logette du guetteur, on dominait toute l'enceinte du golfe; les derniers escarpements calcaires des montagnes blanchâtres de Sixfours et de Notre-Dame de la Garde, s'abaissant en amphithéâtre jusqu'au bord du golfe, se joignaient à de petites falaises formées d'un sable fin et blanc, qui, soulevé par le vent du midi, envahissait une partie de la côte. Un peu plus loin, sur la pente des collines, brillaient les lueurs de plusieurs fours à chaux, dont la fumée noire augmentait encore le sombre aspect du ciel.

Presque au pied du cap de l'Aigle, à l'entrée de la baie, adossée aux montagnes, on voyait à vol d'oiseau l'Ile Verte, et la petite ville de la Ciotat, dépendant du diocèse de Marseille et de la viguerie d'Aix.

La ville formait à peu près un trapèze, dont la base s'appuyait sur le port. Ce port contenait une douzaine de polacres et de caravelles, chargées de vins et d'huiles; elles n'attendaient qu'un temps favorable pour se rendre sur la côte d'Italie. Environ trente bateaux destinés à la pêche de la sardine, et appelés essanguis par les Provençaux, étaient amarrés dans une petite baie du golfe nommée l'anse de la Fontaine *. Les clochers des églises et du couvent des Ursulines rompaient seuls la monotonie des toits presque entièrement couverts en tuiles.

Sur le versant des collines qui dominaient la ville, on voyait des champs d'oliviers, quelques bouquets de chênes verts, plusieurs coteaux de vignes, et à l'extrême horizon les cimes boisées de pins de la chaîne des monts Roquefort.

Au bord oriental de la baie de la Ciotat, entre les pointes Carbonières et des Lèques, on distinguait d'anciennes ruines romaines appelées Torrentum; de loin en loin, vers le nord, plusieurs moulins à vent, jetés çà et là sur les hauteurs, ser-

1 Chirographie de Provence, t. I, liv. IV, ch. iv, p. 334. — Statistique du département des Bouches- du-Rhône, par le comte de Villeneuve

vaient de signes de reconnaissance aux bâtiments qui venaient mouiller dans le golfe.

Enfin, en dehors et à l'ouest du cap de l'Aigle, située presque sur le bord de la mer, s'élevait une maison fortifiée nommée les Aribiez, dont nous parlerons plus tard.

Le sommet du cap de l'Aigle formait un plateau de cinquante pieds de circonférence. Presque partout, on retrouvait le vif d'une roche de grès jaunâtre, bigarrée de brun; des genêts marins, des bruyères, des cytises, y croissaient çà et là ; la logette du guetteur était construite à l'abri de deux chênes à liège rabougris , et d'un pin énorme , qui depuis deux ou trois siècles bravait la furie des tempêtes.

Que le vent fût très violent , quoique le promontoire fût élevé de plus de trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer, on entendait gronder sourdement le ressac des lames qui se brisaient à sa base.

La logette du guetteur, solidement construite en larges blocs de grès, était recouverte de dalles prises à la même carrière ; cette construction massive et basse pouvait seule résister aux coups de vent qui, dans les lieux élevés, sont d'une extrême violence.

La principale ouverture de cette cabane était ménagée au midi, de là on pouvait complètement découvrir l'horizon.

Près de la porte , on voyait un large et profond fourneau carré, fait d'une grille de fer posée sur des assises de maçonnerie. Ce fourneau était continuellement rempli de sarments de vignes et de fagots de bois d'obvier, propres à produire une flamme très haute et très brillante qui devait s'apercevoir de fort loin. L'ameublement de cette cabane était fort pauvre, à l'exception d'un bahut d'ébène sculpté, d'un très beau travail, orné d'armoiries et de croix de Malte, et qui contrastait singulièrement avec la modeste apparence de ce réduit. Un coffre de bois de noyer contenait quelques livres de marine et de pilotage, assez curieusement recherchés par les érudits de nos jours, entre autres le Guide du vieux Lamaneur et le Petit Flambeau de la mer; aux murailles recouvertes d'un grossier enduit de chaux pendaient un coutelas, une hache d'armes et un mousquet à rouet.

Deux grossières estampes enluminées représentant saint Elme, le patron des mariniers, et le portrait du grand maître de l'ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, alors existant, étaient clouées au-dessus du bahut d'ébène; enfin, sur

le sol, près du foyer où brûlait lentement un gros tronc d'olivier, une natte de joncs recouverte d'un vieux tapis de Turquie formait une assez bonne couche, car l'habitant de cette retraite isolée n'était pas indifférent à une sorte de bien-être.

Le guetteur du cap de l'Aigle examinait alors attentivement tous les points de l'horizon à l'aide d'une lunette de Galilée , ainsi qu'on nommait alors les longues-vues. Le soleil couchant traversa l'épais rideau de nuages qui le voilait, jeta un dernier reflet qui dora le tronc rougeàtre du grand pin, les arêtes raboteuses des murs de la logette et les angles d'un bloc de roche brune où s'appuyait le guetteur.

La figure calme, intelligente de cet homme, brilla ainsi un moment vivement éclairée.

Son teint hâlé par le vent, tanné par le soleil, était couleur de brique, et çà et là profondément ridé; le capuchon ou traversier de son épais caban à larges manches, cachant ses cheveux blancs, projetait une ombre portée sur ses yeux noirs et sur ses sourcils ; ses longues moustaches grises tombaient bien au-dessous de sa lèvre inférieure et se joignaient à une large royale qui lui couvrait tout le menton.

Une ceinture de laine rouge et verte serrait ses braies de marin autour de ses hanches; des courroies attachaient ses guêtres de cuir au-dessus de son genou; une bourse d'étoffe assez richement brodée, suspendue à sa ceinture à côté d'un long couteau à gaine, renfermait son tabac, tandis que son cachimbabaoù, ou longue pipe turque à fourneau de terre, qui fumait encore, était appuyé au mur extérieur de la logette.

Depuis dix ans, Bernard Peyroû était guetteur du cap de l'Aigle; il avait été récemment élu syndic des prud'hommes pêcheurs de la Ciotat, qui tenaient leur séance les dimanches, lorsqu'il y avait matière à délibération. Le guetteur avait servi comme patron marinier sur les galères de Malte pendant plus de vingt ans, n'ayant presque jamais quitté dans ses navigations le commandeur Pierre des Anbiez, de la vénérable langue de Provence, et frère de Raimond V, baron des Anbiez, qui habitait sur la côte la maison forte dont nous avons parlé. A chacun de ses voyages en France, le commandeur ne manquait jamais d'aller visiter le guetteur. Leurs entretiens duraient longtemps; on remarquait que la sombre et habituelle mélancolie du commandeur augmentait après ces conversations.

Peyroû, toujours souffrant de plusieurs blessures graves, et ne pouvant plus servir activement sur mer, avait été, à la recommandation de son ancien capitaine, choisi pour guetteur par les consuls de la ville de la Giotat. Lorsque le dimanche il présidait le conseil des prud'hommes , un marin expérimenté le remplaçait à la logette. Doué d'un esprit juste, d'un sens droit, Peyroû, vivant depuis dix années dans la solitude, entre le ciel et la mer, avait agrandi son intelligence par la réflexion. Déjà pourvu des connaissances nautiques et astronomiques nécessaires à un commis de galère au dix- septième siècle, il avait encore augmenté son savoir en étudiant attentivement les grands phénomènes de la nature qu'il avait constamment sous les yeux.

Grâce à son expérience, à son habitude de comparer les effets et les causes, nul mieux que lui ne savait presque à coup sûr prédire le commencement, la durée ou la fin des différents vents qui régnaient sur la côte.

Il annonçait le calme ou la tempête, les désastreux ouragans du mistraoû *, les pluies douces et fécondantes du miegiou 2, les violentes tourmentes des labechades 3 ; enfin la forme des nuages, l'azur plus ou moins vif du ciel, les teintes variées de la mer, ces bruits vagues, sourds, sans nom, qu'on entend parfois surgir au milieu du silence des éléments, étaient pour lui autant de signes évidents dont il tirait les inductions les plus certaines.

Jamais un capitaine de bâtiment marchand, jamais un patron de barque ne mettait à la voile sans avoir consulté maître Peyroû.

Les hommes entourent presque toujours dune sorte de superstitieuse auréole les gens qui vivent dans un profond isolement.

Peyroû subit la loi commune.

Comme ses prédictions météorologiques s'étaient presque toujours réalisées, les habitants de la Ciotat et des environs se persuadèrent bientôt qu'un homme qui connaissait si bien les choses du ciel devait ne pas être étranger aux choses de la terre.

1 Nord-ouest en provençal.

■ Vent du sud.

1 Vent du sud- ouest.

Sans passer précisément pour sorcier,, le solitaire du cap de PAigle, consulté dans beaucoup de circonstances graves, devint le dépositaire de beaucoup de secrets.

Un malhonnête homme aurait cruellement abusé de cette influence. Peyroû en profita pour encourager, pour soutenir, pour défendre les bons; pour accuser, pour confondre, pour épouvanter les méchants.

Philosophe pratique, il sentit que ses avis, ses prédictions ou ses menaces perdraient beaucoup de leur autorité si elles n'étaient pas entourées d'un certain appareil cabalistique : aussi les accompagnait-il presque toujours, quoique regret, de formules mystérieuses.

Ce qui aidait merveilleusement Peyroii dans sa divination, citait son excellente lunette de Galilée; non-seulement il la braquait à l'horizon pour y découvrir les chebecs ou les galères barbaresques, mais encore il la promenait sur la petite ville de la Ciotat, sur les maisons isolées, sur les champs, sur les grèves ; il surprit ainsi bien des secrets, bien des mystères, dont il profita pour augmenter l'espèce de vénération craintive qu'il inspirait.

Peyroû se plaçait donc au-dessus des sorciers vulgaires par son complet désintéressement. Avait-il à soulager quelque honorable misère, il ordonnait à l'un de ses clients un peu aisés de déposer une modique offrande dans quelque endroit secret qu'il lui indiquait; le client pauvre, averti par Peyroû, allait ensuite recueillir cette mystérieuse aumône.

Entraînés par un zèle aveugle, des prêtres du diocèse de Marseille voulurent incriminer la vie mystérieuse de Peyroû ; mais la population environnante prit aussitôt une attitude si menaçante, les consuls de la Ciotat rendirent un si bon témoignage du guetteur, qu'il continua paisiblement sa vie solitaire.

Son seul compagnon dans cette profonde retraite était une aigle femelle, qui, deux années auparavant, était venue pondre dans un des baoùs, ou creux inaccessibles des rochers qui bordent la côte. Sans doute le mâle avait été tué, car le guetteur ne le vit pas reparaître pour apporter la curée h ses aiglons.

Peyroû donna quelque nourriture aux aiglons; peu à peu leur mère s'habitua à le voir, se priva, et Tannée d'ensuite elle vint en toute confiance pondre dans un excellent nid, que Peyroû lui prépara dans une roche voisine.

Souvent l'aigle se perchait sur les branches de l'énorme pin

qui ombrageait la logette du guetteur, et quelquefois même venait se promener de son pas lourd et embarrassé sur la petite plate-forme.

Ce jour-là Brillante (le guetteur avait ainsi nommé le noble oiseau) vint le tirer de sa rêverie ; il s'abattit pesamment des branches supérieures du pin, et, les ailes à demi ouvertes, il accourut près de son ami, avec ce balancement disgracieux, particulier aux oiseaux de proie, si peu faits pour marcher.

Son plumage, d'un noir brun sur les ailes, était cendré et moucheté de blanc sur le corps et sur le col ; ses serres formidables, qui semblaient recouvertes d'écaillés épaisses et dorées^ se terminaient par trois ongles et un éperon tranchant, d'une corne noue et polie... Brillante leva vers le guetteur sa tête plate et grise, où brillaient deux grands yeux hardis, ronds, dont l'iris noir se dilatait dans une cornée transparente, couleur de topaze.

Son bec, fort et bleuâtre comme de Facier bruni, laissait voir en s'entr'ouvrant une langue effilée d'un rouge pâle.

Sans doute pour attirer l'attention du guetteur, l'aigle mor • dit légèrement le bout de son soulier de cuir fauve.

Peyroù baissa la tête et caressa Brillante, qui, courbant le col, hérissa les plumes de son dos, en faisant entendre un petit cri rauque et entrecoupé...

Mais tout à coup, entendant marcher quelqu'un dans l'étroit sentier qui conduisait à la logette, l'aigle s'enleva, poussa un long glapissement, déploya ses ailes puissantes, plana un instant au-dessus du pin gigantesque, d'un seul trait de vol s'élança rapidement dans l'espace... et bientôt ne parut plus qu'une tache noire sur le bleu foncé du ciel.

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