LETTRE PREMIÈRE
c Lazaret de Marseille, 10 décembre 1612, à bord de la Capitane.
» Il serait vrai ! Emilie, il serait vrai ! mon cœur déborde de joie.
» Je ne saurais f exprimer mon saisissement... c'est un vertige de bonheur, c'est un épanouissement de Famé, ce sont de folles exaltations qui tiendraient du délire, si à chaque instant une pensée pieuse, sainte, ne me ramenait à Dieu, à Dieu! tout-puissant auteur de nos félicités...
» Oh î si tu savais, Emilie, comme je Fai prié, comme je Fai béni ! avec quelle ferveur profonde j'ai élevé vers lui ce cri de mon âme enivrée : « Merci à vous, mon Dieu, qui » avez entendu nos prières... Merci à vous, mon Dieu, qui » couronnez le saint amour qui nous unit en nous donnant » un enfant... »
» Emilie... Emilie.., mon Dieu! je suis fou.
» En écrivant ce mot... un enfant... ma main tremble, mon cœur bondit... Tiens, je pleure •
» Oh ! j'ai pleuré avec délices.
» Quelles douces larmes, qu'elles sont bonnes à pleurer !...
» Emilie, ma femme... âme de mon âme, vie de ma vie, chaste trésor des plus pures vertus... lime semble maintenant que votre beau front rayonne de majesté...
» Je me prosterne devant vous, il y a quelque chose de si divin dans la maternité...
» Emilie... vous le savez, depuis trois ans que dure notre union, notre amour, jamais un nuage ne Ta troublé... Chaque jour a ajouté un jour à cette vie de délices...
» Pourtant, bien malgré moi, sans doute, je vous aurai peut-être causé, non quelque peine, non quelque déplaisir... mais quelque légère contrariété, et vous toujours si douce, si bonne, vous me l'aurez sans doute caché ? Eh bien ! dans ce jour solennel, je viens à genoux, à deux genoux, vous en demander pardon, comme je demanderais pardon à Dieu de l'avoir offensé.
» Vous savez si vous m'étiez chère, Emilie, notre tendresse toujours renaissante changeait notre solitude en paradis. Eh bien ! ce bonheur d'autrefois, qui me semblait alors dépasser toutes les limites du possible, va pourtant être doublé...
» Ne trouvez-vous pas, Emilie, que dans le bonheur à deux, il y a une sorte d'égoïsme, une sorte d'isolement, qui disparaît lorsqu'un enfant chéri vient doubler nos plaisirs en les augmentant des plus tendres, des plus touchants, des plus adorables devoirs ?
» Ohî ces devoirs, comme vous les comprendrez!...
*> N'avez-vous pas été le modèle des filles?... quel sublime dévouement pour votre père!... quelle abnégation!... quels soins !
» Oh ! oui, la meilleure, la plus adorable des filles sera la meilleure, la plus adorable des mères !
» Mon Dieu! comme nous l'aimerons, Emilie!... comme nous l'aimerons, ce pauvre petit être... » Ma femme, mon ange aimé... je pleure encore... » Ma raison se perd... Oh ! pardon... mais depuis tant de temps je suis privé de nouvelles de toi... et puis, la première lettre que tu m'écris après tant de mois d'absence
vient m'apprendre cela,, mon Dieu! cela!... comment résister! • •••• «• • . * .. ......••
Je ne saurais te dire les rêves,, les projets... les visions que je caresse !
» Si c'est une fille... elle s'appellera Emilie, comme toi, je le veux... je t'en prie... Il n'y aura rien de plus charmant que ces heureuses méprises de noms. Vois-tu comme j'y gagnerai? Quand j'appellerai tendrement une Emilie... deux arriveront près de moi. Ce doux nom... le seul nom qui maintenant existe pour moi... retentira dans deux cœurs à la fois...
» Si c'est un garçon, voudras-tu bien l'appeler aussi comme moi?
» A propos, Emilie, il faut ne pas oublier de faire élever une petite palissade autour du lac et sur le bord de la rivière... Grand Dieu! si notre enfant...
» Voyez, Emilie, comme je devine, comme je sais votre cœur... cette crainte ne vous paraîtra pas exagérée... ne vous fera pas sourire... non... une larme roulera dans vos yeux... Oh! n'est-ce pas? n'est-ce pas? je te connais si bien !
» N'est-ce pas qu'il n'y a pas un battement de ton cœur qui me soit étranger ! Mais dis-moi donc comment j'ai mérité tant d'amour? mais qu'ai-je donc fait de si beau, de si grand, pour que le ciel me récompense ainsi
» Tu sais que j'ai toujours eu des sentiments religieux.
» Tu sais que tu disais souvent, avec ta grâce inimitable, que si je ne savais pas très exactement les fêtes de l'Église, je savais parfaitement la quantité des pauvres de nos environs ; maintenant je sens le besoin, non d'une foi plus ardente, car je crois... oh! j'ai tant de raisons de croire! de croire avec ferveur... mais je sens le besoin d'une vie plus gravement religieuse... encore...
» Je dois tout à Dieu, c'est un si imposant sacerdoce que celui de la paternité... Maintenant, il n'y a plus d'actions indifférentes dans notre vie! rien ne nous appartient plus. Il faut prévoir non-seulement pour notre avenir à nous, mais pour celui de notre enfant...
» Tu penses bien, Emilie, que ce que tu désirais tant... que ce que tu n'osais me demander, par égard pour la volonté de mon père , tu penses bien que ma démission du service n'es pas une question...
» Il n'y a pas maintenant une heure, une minute de ma vie,
qui n'appartienne à notre enfant. Si j'ai cédé aux instances que tu me faisais avec tant de regrets, pauvre femme, afin de m'engager à suivre fidèlement le dernier vœu de mon père, maintenant il n'en saurait plus être ainsi; quoique nos biens soient considérables, nous ne devons maintenant rien négliger de ce qui peut les améliorer.
» Jusqu'à présent nous en avons abandonné la gestion à nos gens d'affaires; je veux m'en occuper moi-même.
» Ce sera autant de gagné pour notre enfant. Les baux de nos fermes du Lyonnais expirés, nous mettrons nous-mêmes nos terres en valeur.
)> Tu le sais, mon amie, le rêve de toute ma vie a été de mener ainsi l'existence de gentilhomme campagnard au milieu des douces et saintes joies de la famille. Tes goûts, ton caractère, tes angéliques vertus te faisaient aussi toujours désirer ces riantes et paisibles habitudes... que te dire de plus, mon Emilie, mon ange béni de Dieu?...
» On vient m'interrompre. La chaloupe du lazaret part à l'instant...
» Je me désespère en songeant que plus d'un grand mortel mois me sépare encore du moment où je tomberai à tes genoux et où nous joindrons nos mains pour remercier Dieu. » § i
Cette lettre naïve, puérile peut-être, par ses détails, mais qui peignait un bonheur si profond, qui parlait d'espérances si radieuses, était renfermée dans une autre lettre, portant cette adresse : Au commandeur Pierre des Anbiez, et contenait ces mots écrits à la hâte, et d'une main presque défaillante.