‹ Le commandeur de MalteChapitre 36 sur 50 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

« 13 décembre, minuit.

» Il me croit... Usez... lisez... je me sens mourir... lisez... que cette lettre soit notre supplice ici-bas, en attendant celui que Dieu nous réserve...

» Maintenant, j'ai honte de vous... de moi... nous avons été lâches... lâches comme des traîtres que nous sommes...

» Ce mensonge infâme... jamais je n'oserai le soutenir de-

vant lui... jamais je ne lui laisserai croire que cet enfant... Ah! c'est un abîme de désespoir!

» Soyez maudit... partez... partez...

» Jamais ma faute ne m'a paru plus épouvantable que depuis cet exécrable mensonge fait à sa noble confiance pour nous assurer l'impunité...

» Que le ciel préserve ce malheureux enfant !...

d Sous quels horribles auspices il naîtra... s'il naît, car je le sens... il mourra dans mon sein... je ne survivrai pas aux tortures que je souffre... Pourtant mon mari va arriver... jamais je ne lui mentirai... Que faire? Non, ne partez pas... ma pauvre tête s'égare: au moins... vous... ne... m'abandonnez pas... non, non, ne partez pas... venez

y> Emilie. »

Pog (M. de Montreuil), ainsi que la suite va le démontrer, en découvrant que sa femme était coupable, n'avait pu, ni à cette époque, ni depuis, connaître le séducteur de la malheureuse Emilie !

11 avait aussi toujours ignoré qu'Érèbe fût l'enfant de cette liaison adultère.

Un moment il fut accablé par les émotions les plus diverses.

Quoique, après tant d'années passées, un tel ressentiment semble puéril, la rage de Pog fut à son comble, en voyant que cette lettre, écrite autrefois par lui, dans l'ivresse de son bonheur, et remplie de ces confidences de l'âme qu'on n'ose épancher que dans le cœur d'une femme aimée, que cette lettre avait été lue, moquée, peut-être, par le commandeur des Anbiez.

Il songea dans sa fureur au sanglant ridicule dont il avait dû paraître couvert aux yeux de cet homme, en parlant avec tant d'abandon, avec tant d'amour, avec tant d'idolâtrie, d'un enfant qui n'était pas le sien, et de cette femme qui l'avait si lâchement trompé.

Les blessures les plus profondes, les plus douloureuses, les plus incurables sont celles qui atteignent à la fois le cœur et l'amour-propre.

L'excès même de sa fureur, sa soif ardente de vengeance, ramena, pour ainsi dire, Pog à une pensée religieuse. Il vit la

main de Dieu dans le hasard étrange qui avait jeté sur sa route Érèbe, le fruit de ce criminel amour.

Il tressaillit d'une joie sauvage , en songeant que ce malheureux enfant, dont il avait perverti l'âme, qu'il avait conduit dans une voie si funeste, allait peut-être porter la désolation et la mort dans la famille des Anbiez.

Il vit dans ce rapprochement fatal un châtiment terrible... providentiel.

Le premier mouvement de Pog fut d'aller poignarder Érèbe.

Mais, poussé par une curiosité dévorante, il voulut pénétrer tous les mystères de cette sombre aventure.

Il continua donc de lire les lettres renfermées dans le coffret. Cette autre lettre de madame de Montreuil était aussi adressée au commandeur des Anbiez.

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