‹ Le commandeur de MalteChapitre 38 sur 50 · LETTRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIEME

« 15 décembre, dix heures du soir.

» Tout est fini... ce matin, l'abbé de Saint -Maurice est venu...

» Mes femmes lui avaient dit que l'enfant était mort, et que j'avais, dans mon désespoir, voulu, par une pieuse résignation, l'ensevelir moi-même dans son cercueil.

» Vous savez que ce pauvre prêtre est bien vieux; et puis il m'a vue naître, il a en moi une confiance si aveugle, qu'il n'a pas un moment soupçonné ce mensonge impie.».

» Il a prié sur le cercueil vide.

» Sacrilège... sacrilège!...

)) Oh! Dieu sera sans pitié... Enfin, le cercueil a été transporté et enseveli dans la chapelle de notre famille...

» Hier, à la nuit, pour la dernière fois... j'ai embrassé ce malheureux enfant, maintenant abandonné, maintenant sans nom, maintenant la honte et le remords de ceux qui lui ont donné le jour...

» Je ne pouvais me séparer -de lui... je ne le pouvais pas... hélas! c'était toujours un baiser... encore un dernier baiser. Quand Justine l'a arraché de mes bras... il a jeté un petit cri plaintif...

» Oh! ce faible cri de douleur a retenti jusqu'au fond de mes entrailles... comme un funeste présage!

» Encore une fois, que va-t-il devenir?... que va-t-il devenir? Cette femme... cette nourrice! qui est-elle? quel intérêt prendra-t-elle à ce malheureux orphelin? Elle sera indifférente à ses larmes! à ses douleurs, la malheureuse! ses pauvres plaintes ne la remueront pas tout entière comme j'ai été remuée tout à l'heure par son faible cri !

» Qui est cette femme? qui est cette femme? Justine en ré-

pond, dit-elle... mais Justine a-t-elle le cœur d'une mère, pour en répondre, pour en juger?... Moi, j'aurais bien vite vu si je pouvais avoir confiance en elle. Gomment n'ai-je pas songé à cela?... Ah! Dieu est juste... l'épouse coupable ne peut être qu'une mauvaise mère!...

» Pauvre petit!... il va souffrir... qui le protégera? qui le défendra?... Si cette femme est infidèle... si elle est cupide, elle va le laisser manquer de tout... il va avoir froid... il va avoir faim... elle va le battre, peut-être !.♦. Mon enfant... mon enfant!...

» Oh! je suis une mère dénaturée... je suis lâche... je suis infâme... j'ai peur... je n'ai pas le courage de mon crime... Non... non... je ne veux pas... je ne veux pas... Je braverai tout, le retour de mon mari, la honte, la mort, mais je ne me séparerai jamais de mon enfant, je ne m'en séparerai qu'à la mort... il en est temps encore... Justine va venir... je vais l'envoyer dire à la nourrice de rester ici

» Rien, rien, mon Dieu! être à la merci de ces gens-là... Justine vient de refuser de me dire la route qu'a prise cette femme... elle a osé me parler de mes devoirs, de ce que je dois à mon mari... Oh! honte, honte! moi... autrefois si fière... en être réduite là... Pourtant, elle pleurait en me refusant... pauvre femme, elle m'a crue folle...

» Ce qu'il y a d'affreux , c'est que je n'ose invoquer le ciel pour ce malheureux être abandonné en naissant; il est voué au malheur. Que deviendra-t-il?

» Ah!... vous au moins ne l'abandonnez pas... mais dans son enfance , à cet âge où il aura tant besoin de soins et de tendresse, que pourrez-vous pour lui? rien... mon Dieu!... rien... Et d'ailleurs, ne pouvez-vous pas mourir dans un combat? Oh! cela est affreux... heureusement je suis si faible, que je ne survivrai pas à cette agonie, ou bien je mourrai sous le premier regard de celui que j'ai si terriblement offensé...

» Chacune de ses lettres si confiantes, si tendres, si nobles, me porte un coup mortel... Hier je lui ai annoncé la fatale nouvelle... encore un mensonge... Combien il va souffrir!... il l'aime déjà tant,..

» Ah! c'est affreux... affreux!... mais cette lutte aura une fin prochaine... oui, je le sens, bien prochaine...

» Pierre... je voudrais pourtant vous voir avant de mou-

rir... C'est plus qu'un pressentiment... c'est une certitude... Je vous dis que jamais je ne le reverrai, lui.

» J'en suis sûre, si je le revois... je le sens... sa présence me tuera.

» Il faut que demain vous quittiez la France.

» Quand ce pauvre enfant pourra vous être confié, s'il survit à sa triste jeunesse, Pierre, aimez-le, aimez-le .. il n'aura jamais eu de mère... Je voudrais, s'il était digne de cette sainte vocation, et si elle convenait à son âme et à son caractère... je voudrais qu'il fût prêtre... Un jour... vous lui apprendriez le terrible secret de sa naissance...

» Il prierait pour vous... pour moi... et peut-être le ciel entendrait-il ses prières... Je me sens faible... bien faible... Une fois encore, Pierre... je vous reverrai... Ah! nous expions bien cruellement quelques jours de folle ivresse...

» Tenez, ce qui me fait le plus de mal... c'est sa confiance... Oh ! je vous dis que sa vue me tuera... je me sens mourir... »

On voyait encore la trace des larmes qui avaient effacé quelques mots de cette lettre écrite d'une main défaillante.

Pog, après avoir lu ces pages qui peignaient si douloureusement l'état de l'âme d'Emilie, resta un moment pensif.

Il baissa la tête sur sa poitrine.

Cet homme si cruellement outragé, cet homme endurci par la haine, ne put refuser un sentiment de pitié à cette malheureuse femme.

Une larme... une larme brûlante... la seule qu'il eût versée peut-être depuis bien longtemps, sillonna ses joues.

Puis ses ressentiments se soulevèrent plus furieux encore contre l'auteur de tous ces maux.

Il remercia le ciel de lui avoir fait enfin connaître le séducteur d'Emilie.

Mais il ne voulut point appesantir sa pensée sur la terrible vengeance qu'il méditait.

Il continua de lire.

Cette autre lettre était encore de la main d'Emilie. Elle apprenait au commandeur la suite de cette latale aventure.

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