‹ Le commerce au dix-neuvième siècleChapitre 46 sur 87 · Population · texte numérisé non relu

Population

Dans les pays de l’Europe, où la terre manque aux hommes, on conçoit à peine que les hommes puissent manquer à la terre ; il faut parcourir les déserts immenses du Nouveau Monde pour se faire une juste idée de 1 inutilité des dons de la nature les plus précieux, quand ils ne sont ni appropriés aux besoins de l’homme , ni perfectionnés par son industrie. Les vastes contrées de cet hémisphère sont en grande partie stériles , parce qu’elles ne sont point peuplées , et l’on ne peut prévoir quand et comment elles pourront l’être ; car , il n’est point de tâche plus difficile que celle de créer une population nombreuse , sur les terres nouvelles des régions équatoriales , ou seulement de plier à des habitudes de travail leur population indigène , dont l’activité est enchaînée par les liens puissans qu’affermissent le climat et les mœurs.

Dans la longue série de nécessités , qui résultent de cette double entreprise , il faut considérer principalement la composition et l’étendue de la population.

En Asie et en Afrique , on emploie aux travaux agricoles et industriels avec un avantage plus ou moins grand , les habitans originaires des pays où gissent les colonies européennes. Dans 1 Amérique équatoriale, aux Antilles , et généralement dans toutes îles les, qu’on trouva inhabitées lorsqu’on y forma des établissemens , la culture est

l’ouvrage de nègres esclaves importés d’Afrique. Ce furent des transmigrations d’Europe , qui peuplèrent les provinces anglaises de l’Amérique septentrionale , et ce sont 4o,ooo criminels, déportés de la Grande-Bretagne, qui obtiennent du sol de la Nouvelle-Hollande, ses premières moissons.

L’abolition de la traite des nègres a tari la source d’où sort la population des colonies tropicales ; elle en arrête l’accroissement et laisse même douter que sa masse actuelle se maintienne sans éprouver une atténuation progressive et rapide. Il n’existe plus d’autre moyen pour augmenter le nombre d’habitans des établissemens coloniaux , ou pour fonder des colonies nouvelles, que de recourir aux transmigrations volontaires de la population exubérante des métropoles, ou de mettre ù profit la population trop nombreuse des bagnes et des prisons.

Nous avons indiqué quelle masse d’hommes la déportation peut fournir ; voyons ce qu’il faudrait de transmigrations volontaires , pour élever la population de nos colonies , de manière à ce qu’elle puisse donner à la France tout ce qu’exige sa consommation en denrées tropicales , et de plus une quantité égale pour son commerce extérieur. On trouvera que cette nécessité peut être satisfaite , avec bien moins d’efforts qu’on ne l’imagine ordinairement.

Pour produire la quantité de sucre , de café et d’indigo que demande la consommation actuelle de la France, il faut seulement 3o,ooo carrés de terres ; cette mesure agraire, en usage aux colonies, a une étendue de 3, 402 toises carrées ; elle rapporte maintenant , par un terme

moyen prodigieusement au-dessous de ce que donnerait une culture perfectionnée , 6,000 livres pesant de sucre brut , 2,000 de café , 760 d’indigo , ou 5 à 600 de coton.

La culture de la canne à sucre , qui exige les deux tiers de ce domaine agricole , a besoin pour l’ensemble de ses travaux de trois hommes pour deux carrés; il n’en faut qu’un seul pour chaque carré planté en caféyer ou en indigotier , et il suffit d’un cultivateur pour trois carrés de cotonniers. Le nombre d’individus , nécessaire pour obtenir du sol des colonies la quantité de denrées consommées annuellement par la France , se borne donc à 3o,ooo pour la culture de la canne à sucre, 8,000 pour celle du caféyer, 2,000 pour celle de l’indigotier, total 40,000. Si l’on voulait faire produire aux colonies agricoles la totalité du coton qu’employent annuellement nos fabriques , il faudrait, pour fournir les 26 millions de livres pesant, qu’elles consomment , 52, 000 carrés de terres et 17,000 cultivateurs; ce qui porterait à 57,000 personnes la population active , nécessaire à la production des denrées coloniales , dont la France a besoin pour ses manufactures et pour sa consommation individuelle. Mais il serait préférable de départir la culture du cotonnier aux colonies de déportation , et d’étendre , dans les colonies agricoles , celles de la canne à sucre , du caféyer et de l’indigo, de manière à donner un produit annuel double de ce qu’exige la consommation. Dans cette hypothèse , et pour livrer au commerce extérieur de la métropole une quantité de ces denrées , égale à celle qu’absorbent nos besoins , il ne faudrait que 60,000 cultivateurs. En fournissant de plus , le coton qu’employent nos fabriques , il

suffirait de 77,000 individus. Si l’on suppose que cette population rurale est formée d’esclaves africains , elle est composée d’hommes et de femmes en proportions à-peuprès égales et travaillant également à la glèbe ; elle comporte un nombre d’enfans montant au cinquième , et de sexagénaires équivalant au treizième. Ainsi , dans le premier cas, la masse totale des individus des classes laborieu'ses et de celles qui en proviennent , n’excède pas 80,000, et dans le second, 102,000. Si ce sont des déportés ou des transmigrans d’Europe , il faut soustraire les femmes de la population agricole et les remplacer par des individus de l’autre sexe ; mais aussi ne faut-il point y ajouter de sexagénaires ni d’enfans , si ce n’est plusieurs années après la fondation de l’établissement.

On voit évidemment que pour obtenir lesélémens d’un grand commerce colonial , par la production d’une quantité de denrées double de la consommation , il ne faut ni les 800,000 habitans que possédaient les Colonies françaises , avant la révolution, ni les 70 millions d’indigènes qui peuplent l’Inde Britannique; il ne faut, dans l’état actuel de l’industrie agricole de nos établissemens , que 80 à 100,000 cultivateurs , dont le travail pourrait être fait , avec un quart de moins , en remplaçant les hommes par les secours des machines, des animaux , et des arts perfectionnés.

Mais la population des colonies n’est pas seulement utile à la métropole , par la production d’une grande masse de denrées formant un riche commerce ; elle l’est plus encore par le débouché certain que doit donner sa consommation , aux objets provenant de notre sol et de,

notre industrie. Or, ce second but serait -il atteint, si cette population était limitée? Pour se convaincre que l’affirmative n’est point douteuse , il suffit de considérer que la composition actuelle de la population des colonies tropicales exclut , par la différence des castes , les quatrecinquièmes des habitans du nombre des consommateurs d’objets fournis par la métropole. C’est tout au plus par 38,ooo blancs et 23,ooo affranchis , en tout 61,000 individus , que sont consommés les 84 millions d’objets importés dans nos colonies; les 25o,ooo esclaves n’y prennent part que pour la morue , ‘la viande salée et quelques tissus. Ainsi , dans la réalité , c’est une population moins nombreuse que celle nécessaire à la culture , qui ouvre aujourd’hui un débouché aux produits de l’Europe; et si 80 à 100,000 cultivateurs, qui suffisent pour tirer du sol des colonies , une quantité de denrées double de ce qu’il faut à notre consommation, retireraient de leur travail moitié plus qu ils ne font à présent , et même beaucoup au-delà , leur dépense s’accroîtrait proportionnellement , et nos exportations s’augmenteraient d’autant.

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